Philip K. Dick et le cinéma

Vendredi 8 avril 2011 5 08 /04 /Avr /2011 11:19

Philip K. Dick, écrivain de science-fiction, dessiné par Robert CrumbLa compagnie de théâtre Haut et Court, en résidence au Théâtre de Vénissieux, près de Lyon, pour la cinquième saison, prépare sa prochaine création, qui sera une évocation de la vie et l’œuvre de l'auteur de science-fiction Philip K. Dick, que vous connaissez bien si vous lisez régulièrement mon blog ! La compagnie Haut et Court propose une soirée autour d’étapes de travail de ce projet du metteur en scène Joris Mathieu, créé avec les étudiants comédiens et scénographes de l'Université de Nantes. Une courte forme de la nouvelle "Au revoir monsieur Sarapis" sera présentée, et des court-métrages seront projetés. A l'occasion de la présentation de cette soirée, je donnerai une petite conférence sur Philip K. Dick suivi d'une discussion avec le public.

Cette soirée Autour de Philip K. Dick aura lieu vendredi 15 avril à 20h au Théâtre de Vénissieux. Joris Mathieu, dont je suivais les cours des scénographie lors de mes études à l'Université Lyon-2, m'a proposé de venir évoquer la vie et l'oeuvre de Philip K. Dick, ainsi que les difficultés rencontrées lors de ses adaptations au cinéma. J'évoquerai les adaptations officielles (Blade Runner, Total Recall, Minority Report, A Scanner Darkly...) et celles, non moins intéressantes, qui s'inspirent de ses oeuvres (The Truman Show, Dark City, eXistenZ...). Je vous livrerai de manière synthétique quelques unes de mes dernières recherches pour l'essai que je suis en train d'écrire sur l'esthétique des oeuvres de Philip K. Dick, que je n'ai jusque là pas évoqué sur ce blog.

Venez nombreux !

 

"Autour de Philip K. Dick", vendredi 15 avril à 20h au Théâtre de Vénissieux, Maison du Peuple 8, boulevard Laurent-Gérin. Entrée libre sur réservation auprès de la billetterie au 04 72 90 86 68.

Voir la page consacrée à cette soirée sur le site du Théâtre de Vénissieux

 

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)

 

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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Vendredi 4 mars 2011 5 04 /03 /Mars /2011 23:00

Philip K. Dick et son chatLe 2 mars, c'était l'anniversaire de la mort de Philip K. Dick, en 1982, avant la sortie de la première adaptation d'une de ses oeuvres, le fabuleux Blade Runner de Ridley Scott dont le petit montage de plans d'effets spéciaux qu'il avait vu l'avait enthousiasmé. 2011 et neuf adaptations plus tard, nous attendons la sortie des prochaines adaptations. Alors déjà, disons respectivement la meilleure et la pire des nouvelles entendues depuis le début de l'année... La meilleure, c'est que Michel Gondry a annoncé qu'il allait se lancer dans l'adaptation du roman Ubik ! Quand on sait qu'il a réalisé un des plus beaux films dickiens, Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004), on ne peut que se réjouir !

Blade Runner à la chaîne

Maintenant, la pire nouvelle : comme nous l'a annoncé notre cher Nicolas Gilli dans un article pour Excessif, le détenteur des droits de Blade Runner, Bud Yorkin, a annoncé son intention de produire une suite et sans doute un prequel du film de Ridley Scott... Horreur ! Sachant que ce même Bud Yorkin avait mutilé le film pour sa version sortie au cinéma en supprimant la licorne et autres indice du fait que Deckard est un répliquant, a imposé le happy end et a fait écrire la voix off idiote de cette version... Je nuance : Ridley Scott avait prévu une voix off, mais beaucoup plus subtile, et s'était résigné au happy end, mais à un moment, il avait quand même été viré de son film ! Et le jour de l'enregistrement de la voix off, il n'était pas là, il n'y avait qu'Harrison Ford et un scribouillard payé par Bud Yorkin et Jerry Perenchio de la société Tandem. Ce n'est pas nouveau, cette volonté de poursuivre Blade Runner, Ridley Scott y avait songé, deux suites au roman de Philip K. Dick ont été écrit, et des comics sont publié aux USA (que je n'ai pas lu). Bonne nouvelle, par contre (toujours selon Excessif ), les producteurs envisagent Christopher Nolan au commandes de la franchise, de quoi apaiser notre peur et la transformer en rêve... Mais rien n'est fait, loin de là !

Sur ce, voici les adaptations d'oeuvres de Philip K. Dick à venir !

L'Agence (The Adjustement Bureau, George Nolfi, 2011)

Commençons par celle dont la sortie est imminente, L'Agence de George Nolfi avec Matt Damon. Derrière ce titre français complètement plat se cache l'adaptation d'une nouvelle de Philip K. Dick. Quand on voit la bande-annonce et l'affiche, on peine à retrouver l'écrivain derrière ce film romantique saupoudré d'action, mais bon... je fais confiance à Matt Damon qui a jusque là très bien géré sa carrière.

Lisons le synopsis Allociné : "David Norris entrevoit l'avenir que le Sort lui réserve et se rend compte qu'il aspire à une autre vie que celle qui lui a été tracée. Pour y parvenir, il va devoir poursuivre la femme dont il est tombé follement amoureux, à travers les rues de New York et ses réseaux souterrains."


 

Un film réalisé par George Nolfi avec Matt Damon et Emily Blunt. En voyant la bande-annonce de The Adjustement Bureau on pense à Dark City d'Alex Proyas (1998). Plagiat, inspiration? Ou peut-être retour à l'envoyeur puisque Dark City nous semble très inspiré de "The Adjustement Team" dont le film avec Matt Damon est l'adaptation... Vous me suivez? Prévu pour 2010, le film sortira en France le 23 mars 2011, soit très bientôt !

Radio Free Albemuth (John Alan Simon, 2010)

Voici enfin la bande-annonce de cette adaptation du roman posthume de Philip K. Dick Radio Free Albemuth, publié en 1985. Rejeté par tous son éditeur, il s'agit de la première mouture du roman semi-autobiographique Siva (1980) où l'écrivain se met en scène lui-même, écrivain de science-fiction confronté à l'hypothèse de l'existence d'un autre monde grâce à l'irruption d'un étrange satellite. Le monde réel, celui des premiers chrétiens. Prolongation de celui du roman précédent, Coulez mes larmes, dit le policier (1973), qui déjà penchait beaucoup du côté du réalisme et de l'autobiographie, Radio Free Albemuth montre des individus luttant contre un pouvoir tyrannique, à l'image des premiers chrétiens luttant contre l'empire romain. "L'Empire n'a jamais pris fin" écrit Philip K. Dick, le vrai, dans son Exégèse, journal de son expérience mystique.

 

 


Radio Free Albemuth movie trailer

 

Vous avez compris que l'adaptation de Radio Free Albemuth filmée par John Alan Simon promet d'être très étrange, comme en témoigne la bande-annonce. L'atmosphère paranoïaque et la dimension mystique mêlée de science-fiction, semblent là. Malheureusement, ce trailer ne cache rien non plus des limites du budget minuscule de  ce film indépendant... Les effets spéciaux font cheap, comme me l'a fait remarquer Cachou qui m'a envoyé le lien vers cette bande-annonce, et j'ai peur que la mise en scène soit télévisuelle dans le mauvais sens du terme. Mais j'attends avec impatience de voir ce film, dont j'ai eu pour l'instant de bons échos. Le réalisateur John Alan Simon semble en tout cas un vrai amoureux de l'oeuvre de Philip K. Dick, à la différence de la plupart de ceux qui ont réalisé les adaptations précédentes, qui parfois ne connaissait rien à son oeuvre (comme Ridley Scott) avec des résultats pour le meilleur (Blade Runner) ou pour le pire (Paycheck et Next).

Le problème actuel du film Radio Free Albemuth de John Alan Simon, en production depuis 2007, n'a toujours pas de date de sortie, malgré qu'il ait été montré pour la première fois à un festival en 2010. Le verrons-nous au cinéma en France? Malgré la présence d'Alanis Morissette, j'en doute beaucoup... A noter que le réalisateur a longtemps travaillé sur le scénario de l'adaptation de Coulez mes larmes, dit le policier, restée en stand-by.

De la production à la semi-vie

Coulez mes larmes, dit le policier comme Ubik sont des projets maintes fois annoncés, sans éléments précis. Il faut prendre garde avec les annonces, même quant un film est en cours de préparation... Le Roi des Elfes (King of the Elves) devait être un film d'animation Disney, réalisé par Aaron Blaise et Robert Walker, adaptant la seul nouvelle fantasy de Dick, moins bizarre que son univers habituel. Le film devait sortir en 2012 mais finalement, Disney l'a annulé fin 2009, et ne compte pas le reprendre...

En revanche, le remake de Total Recall (1990) semble en route... Pourquoi un remake de ce film de Paul Verhoeven? Les voies du profit sont impénétrables! Ce film, qui sera réalisé par Len Wiseman (Underworld !!!), aura pour star Colin Farell qui aura la dure tâche de succéder à Arnold Schwarzenegger qui, s'il ne correspondait PAS DU TOUT au personnage effacé de la nouvelle, s'est malgré tout imposé aux spectateurs de manière plutôt crédible dans ce rôle. Remake du film de Verhoeven ou nouvelle adaptation de la nouvelle "Souvenirs à vendre"? Officiellement, c'est un remake, mais "cette nouvelle version sera plus fidèle au livre de Philip K. Dick que ne l’était l’opus de Paul Verhoeven ", déclare Neal Moritz sur Premiere.fr La preuve, il ne se déroulera pas sur Mars, comme la nouvelle. Une manière de ne pas affronter le souvenir du film de Verhoeven? "Au lieu d’être dans un vaisseau qui nous chemine vers une autre planète, il y a quelque chose qui nous amène d’un bout de la Terre à l’autre", dit le producteur. Personnellement, j'ai très très peur ! Réponse le 2 août 2012 aux USA.

 

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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Mardi 25 janvier 2011 2 25 /01 /Jan /2011 10:00

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma ThurmanJe me suis rendu compte que malgré de nombreux articles publiés sur mon blog sur les adaptations de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick, je n'avais pas publié de critique de chaque adaptation officielle. Je vais tenter de combler ce manque, en commençant par... presque le plus mauvais !

Paycheck, d’après la nouvelle « Jour de paie » (ou « La clause de salaire ») de Philip K. Dick, met en scène un ingénieur qui a eu sa mémoire effacée après deux ans de travail. Il découvre qu’il a refusé son colossal salaire, préférant de mystérieux objets qui vont le guider vers ce qu’il a créé et dont il n’a plus aucun souvenir : une machine pour voir l’avenir. La nouvelle est très ingénieuse, et ambigüe, le héros étant surtout motivé par ses propres intérêts, loin de celui du film, mais ça c'est une habitude à Hollywood !

Pillage et héritage

Le réalisateur de cette adaptation sortie est le « maître » du film d’action John Woo, qui déclare : « je n’ai jamais lu de roman de K. Dick. Par contre, je connais les films qui en ont été tirés et je reconnais avoir souvent apprécié certains points communs dans ces œuvres dont la paternité appartient bien à l’écrivain.[1] » Un point témoigne de la volonté de filiation de Paycheck, on y retrouve en effet une variation d’une figure récurrente, inaugurée avec Total Recall puis Impostor et Minority Report : le héros qui ne peut plus bouger tandis que sa tête est enserrée dans une machine. Dans Paycheck le héros est attaché à un siège tandis qu’il est interrogé, son fauteuil tournant en fonction des mouvements des agents du F.B.I., ne pouvant ainsi détourner le regard, et il y a surtout la machine à effacer les souvenirs, John Woo s’inspirant explicitement de Total Recall dans cette scène. Mais ces références ne peuvent pas compenser la médiocrité de ce film, qui à la rigueur se regarde d’un œil un peu endormi… Mais Philip K. Dick valait bien mieux que ce blockbuster cynique !

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma Thurman

Pour comprendre les œuvres de cet écrivain, et pour les adapter, on ne peut pas faire autrement que de plonger dans les méandres du cerveau. Et ne pas avoir peur des choses étranges qu’on y trouve… Mais est-ce possible quand on se cache derrière des stéréotypes sans âmes, des clichés, des conventions hollywoodiennes où tout est réduit à l’état de surface ? Un détail vraiment effarant révèle cette incapacité de John Woo à sortir des conventions : lorsqu’on retourne en arrière dans les souvenirs du personnage de Ben Affleck, on le voit agir, mais ce n’est pas en caméra subjective. Ok, c’est une convention du cinéma, rien à critiquer. Mais quant on voit ces pseudo-souvenirs sur l’écran d’ordinateur de Paul Giamatti, découpés et montés comme un film, là, non ! Est-ce que moi je me souviens de mon passé en me voyant sous différents angles, avec montage et toute la grammaire cinématographique ? Non ! Et même si Paycheck n’est qu’un film, je trouve cela d’une profonde débilité. C’est un détail qui, je trouve, reflète parfaitement l’absence totale d’idée, d’implication et d’intelligence de ce film. Et pourtant des cerveaux, ils y en avaient pour le créer…

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Paul Giamatti

Langue de bois à vendre

 « J’ai même pleuré à la fin de Blade Runner quand le robot incarné par Rutger Hauer meurt.[2] » On est heureux qu’il ait été touché par le film de Ridley Scott, que ce soit l’élément humain qui l’ait marqué, car en fin de compte, les personnages et leurs interrogations intéressaient Philip K. Dick, la science-fiction étant un dispositif lui permettant de faire de ces pensées des histoires. Mais quant on voit le film, on se dit : où sont les personnages ? Ce sont ces stéréotypes-là ? Avec Uma Thurman qui fait ce qu’elle peut pour ne pas se noyer dans se naufrage, et Ben Affleck plat, mais d’un plat !… Il peine vraiment à montrer que son personnage a des neurones, et pourtant, Ben Affleck a prouvé qu'il était loin d'être idiot ! Si encore le spectacle compensait cette nullité, mais on a guère droit qu’à un énième film de poursuite en costard-cravate, avec quelques scènes d'action divertissantes, mais déjà vu et sans intérêt faute d'intrigue et de personnages pour les doter d'enjeux et de crédibilité.

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma Thurman

John Woo dit qu’il « ne voulais pas que Paycheck soit un film futuriste, contrairement à la nouvelle qui se déroule 200 ans dans le futur. Je n'étais pas intéressé par un film de science-fiction. Ce n’est pas mon genre en tant que réalisateur.[3] » Il a ainsi voulu ancrer cette histoire de science-fiction dans la réalité contemporaine, à l’image de ce qu’il avait fait avec l’excellent Volte/Face (1997). « J'aime filmer la réalité[4] », affirme-t-il. « J'ai vu dans le scénario de Paycheck les périples d’un homme ordinaire qui a oublié ce qu’il a fait.[5] » A nouveau, les déclarations de John Woo tendent à laisser penser qu’il a compris les implications des histoires fantaisistes de Philip K. Dick dans notre propre existence. Dans la même interview, le cinéaste de Hong Kong dit plus loin :  

Le message que j'ai voulu faire passer est que l'homme est maître de sa propre destinée. En Asie, il y a beaucoup de dépression parmi les jeunes qui mettent souvent un terme à leur vie. Je voulais montrer dans mon film que le monde n'est pas aussi terrible qu'on peut le penser et que nous avons un futur. Il y aura toujours de l'espoir et des hommes de bonne volonté. Il ne faut pas laisser tomber ; il faut trouver un moyen de s'en sortir et de continuer à vivre.[6]

Le problème, c’est que ces bonnes intentions semblent être là uniquement pour justifier qu’il se soit consacré à un si mauvais film. Après un discours tel que celui-ci, le journaliste ne peut plus lui reprocher d’avoir réalisé Paycheck Je n’ai guère suivi la carrière de John Woo, je n’ai pas vu beaucoup de ses films, mais je sais qu'il ne manque pas de talent, donc j’espère que ce n’était qu’une langue de bois promotionnelle. Car après avoir vu le film Paycheck, comment ne pas rire en lisant : «La nouvelle était très courte et il fallait quelque peu l'étoffer. J’ai principalement développé la philosophie du film[7] » ? Deux remarques : soit il parle de la philosophie de la nouvelle qu’il aurait étoffé, soit il parle du scénario auquel il aurait insufflé cette supposée « philosophie ». Dans les deux cas, une seule réponse : relire la nouvelle ! Car ce film n’est qu’un film d’action pataud, qui se voudrait hitchcockien mais qui ne parvient qu’à faire bailler d’ennui et rire à ses dépends.

John Woo au moment de Paycheck (2003)

Allez, concédons à John Woo qu’il est parvenu à placer deux symboles qui montrent aux fans qu’il a signé ce nanar même pas drôle et qu’il a une « philosophie » : la colombe qui apparaît en contre-jour comme dans les représentations traditionnelles du Saint-Esprit, et la fleur de lotus qui est « la fleur sur laquelle sont assis Bouddha et les fées. Elle représente paix et beauté.[8] » C’est maigre, cela masque mal le fait que ce film est avec Next (Lee Tamahori, 2007) la pire adaptation d’une œuvre de Philip K. Dick.

L’argent vaut plus que l’amour

Le pire, c'est que, de l'aveu de John Woo, c'est l'histoire d'amour entre Ben Affleck et Uma Thurman qui l'a le plus intéressé dans cette histoire. C'est cette histoire qu'il voulait raconter. Voeu pieu qui tourne au ridicule lorsqu'on les voit tomber amoureux en un échange de regard au ralenti, avec des dialogues ineptes. Et si encore il avait pu conclure cette histoire d'amour... mais le studio ne permettra même pas à John Woo de proposer une fin gnangnan pseudo-satisfaisante pour cette intrigue à l'eau de rose diluée dans le cynisme ! Car la fin prévue (convenue au possible) a été changée après les projections-test, de peur de mauvaise réaction du public... qui se demandait où étaient passés les millions de dollars (argent sale) que le héros avait laissés s'échapper pour la bonne cause.

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma Thurman

L’échec commercial est un châtiment que les distributeurs, producteurs, mais aussi les auteurs des films, tentent d’éviter en cernant au plus près les attentes des spectateurs, et en y répondant favorablement. Les projections-tests sont souvent utilisées à cet effet. Paycheck a ainsi vu sa fin complètement changer afin de coller au plus près des attentes supposées du public. Dans la première fin qui a été tournée, le héros (incarné par Ben Affleck) se promène avec l’héroïne dans la rue, et cette dernière (Uma Thurman) lui dit : « Parfois, je me demande si tu es vraiment intelligent au point d’avoir inventé tout cela [les indices menant à bien son enquête et sa survie]… » Le héros entre alors dans un magasin, achète la bague que le jeune homme qui le lui avait volé au début du film a vendue, et revient en proposant en mariage l’héroïne. Le mot « mariage » n’est pas même prononcé : sa phrase est inachevée car elle l’embrasse tandis que la caméra tourne autour d’eux, et un fondu au noir conclue la scène. Cette fin avait le mérite, malgré ses nombreuses maladresses, de proposer une résolution émotionnelle, une « éternité entrevue », comme la phrase inachevée le suggère, le temps semblant se figer en cet instant de pur bonheur. Car la fin d’un film, c’est ce qu’il reste du chemin parcouru. Ici, c’est l’amour, ça n’a pas le mérite de l’originalité mais est bien plus satisfaisant émotionnellement et cinématographiquement que ce que propose la fin actuelle.

« Et l’argent ? A-t-il récupéré l’argent ? » se demandaient semble-t-il les spectateurs cobayes (le mot n’est pas faible pour un tel film) et les financiers face à ce happy end. Est-ce la crise économique qui conduit le spectateur à préférer, même sur un écran, la satisfaction des finances à celle des sentiments ? Une nouvelle fin a donc été tournée, dans laquelle le héros découvre un billet de loterie gagnant d’un montant de six millions de dollars (égal à la somme qu’il avait refusée par éthique au début du film). Il est heureux, il est riche, et il rit avec sa fiancée, taquiné par son meilleur ami qui réclame sa part, et l’image se rétrécit jusqu’à devenir une vignette sur le côté gauche tandis que le générique défile dans le but de maintenir jusqu’au bout une certaine complicité avec le spectateur, comme c’est souvent le cas lors d’utilisation de ce procédé. Mais il se passe tellement peu de choses dans cette séquence, qu’elle semble étirée dans le seul but que les spectateurs quittent la salle avant même qu’elle ne s’achève en se disant : « Bon, on s’en va, il n’y a plus rien à voir. » Le film de John Woo refuse toute fin, toute rupture trop inconfortable pour le spectateur. Oui, il n’y a vraiment rien à voir… 

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma Thurman

Dégage-toi des bras de l'inexpressif Ben Affleck et fuis ce carnage, Uma Thurman, tu as survécu à Batman et Robin (Joel Schumacher, 1997), ce n'est pas ce navet de luxe qui brisera ta carrière !... Et heureusement, elle a survécu, et même Ben Affleck et John Woo ! Philip K. Dick quant à lui est mort depuis 1982...

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)


[1] Stéphane Thiellement, « Paycheck, 3 questions à John Woo, réalisateur », SF mag, http://www.sfmag.net/article.php3?id_article=670

[2] Ibid.

[3] Laurent De Groof, « John Woo, Paycheck, "Même la plus mauvaise personne au monde est capable d'aimer, de rêver." », Cinemaniacs, novembre 2003, http://www.cinemaniacs.be/interv2.php?id=63

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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Dimanche 23 janvier 2011 7 23 /01 /Jan /2011 18:41

Le Maître du haut-château, roman de Philip K. DickLe Maître du haut-château de Philip K. Dick (1962) est un roman foisonnant, d'une richesse et d'une subtilité qui peuvent laisser quelques lecteurs de côté. La blogueuse Cachou m'a proposé de le relire dans le cadre de son défi Dans la tête de Philip K. Dick, et d'écrire un article sur ce roman (vous pouvez lire sa critique ici, mitigée). XL. Val et Lhisbei participent également, et vous proposent leurs points de vue. Je n'ai pas choisi d'écrire une critique de ce roman que je considère comme un chef-d'oeuvre, mais de me concentrer sur une question : comment adapter ce roman? Je prendrai exemple sur un film coréen qui a quelques points communs avec ce chef-d'oeuvre de Philip K. Dick, 2009 : Lost Memories (Si-myung Lee, 2002), qui est aussi une uchronie, c'est-à-dire une fiction mettant en scène une partie de notre Histoire modifiée.

  « Tout ce que nous savons des peuples assassinés est ce que leurs assassins ont bien voulu en dire. Si nos ennemis remportent la victoire, si ce sont eux qui écrivent l’histoire de cette guerre […] ils peuvent aussi décider de nous gommer complètement de la mémoire du monde, comme si nous n’avions jamais  existé.[1] »  Voici le triste constat de l’historien juif Itzhak Schipper avant d’être déporté au camp d'extermination nazi de Majdanek. Des mots qui résonnent et qui font mal.

L’uchronie inverse la proposition selon laquelle seuls les vainqueurs écrivent l’histoire : ce sont les vaincus qui, dans ces mondes parallèles, se sont imposés, reléguant dans l’oubli toute alternative. Le Maître du haut-château de Philip K. Dick décrit un monde où les nazis et ses alliés fascistes ont gagné la Seconde Guerre Mondiale. L’action se passe en Californie, en zone japonaise. Le Maître du haut-château relève d’un rythme qui est celui d’une double apocalypse : l’extermination qui sera déclenchée par les nazis (apocalypse au sens négatif du terme) ; et la Révélation de la nature du monde, grâce au Verbe (apocalypse au sens chrétien du terme), ici le Yi-King. Les mots sont véritablement au centre de ce roman.

La lecture mise en abyme au cinéma ?

Dans ce roman, l’écrivain de science-fiction Abendsen, le « Maître du haut-château » du titre, a écrit un roman, La Sauterelle pèse lourd, décrivant ce que serait devenu le monde si les Japonais et les Allemands avaient perdu la guerre. Philip K. Dick crée ainsi une mise en abîme vertigineuse parce que se basant sur la symétrie inversée des relations du lecteur véritable et de son livre. Lisant une œuvre de science-fiction où Allemagne nazie et Japon fasciste règnent, le lecteur assiste aux réactions des personnages face au roman décrivant la situation inverse. C’est en quelque sorte lui-même qu’il voit dans le miroir du livre. Mais le monde imaginé par Abendsen n’est pas celui du lecteur véritable de 1962. De ce fait, le roman réel de Philip K. Dick et le roman fictif d’Abendsen décrivent un monde aussi bien fictif l’un que l’autre, ce qui contribue à la symétrie de l'œuvre. Dans l’hypothèse d’une adaptation de ce roman au cinéma, comment pourrait-on adapter la mise en abyme en conservant sa forme ? Supposons que l’on conserve le personnage d’Abendsen en tant qu’écrivain : on perd dès lors la symétrie que le livre permet. Il n’y a donc plus d’incarnation du monde virtuel car le spectateur n’est pas inclut dans le récit, car il n’est pas en train de lire un roman, mais de voir un film! 2046 (Wong Kar-wai, 2004) nous donne une piste de réflexion, mettant en scène un écrivain des années soixante écrivant un roman de science-fiction, qui est la transposition symbolique de son propre passé. Wong Kar-wai avait d’abord imaginé une structure qui rappelle Le Maître du Haut Château : « Je pensais qu’il devait y avoir deux écrivains dans ce film : le premier, qui vit dans les années 60, écrit une fiction sur l’avenir ; dans le futur, un second écrivain créait un roman sur les années 60. Et à la fin, on ne sait plus quelle partie représente la réalité, quelle autre la fiction.[2] » Le film aurait ainsi créé une mise en abyme parfaitement symétrique, l’un renvoyant à l’autre jusqu’à l’infini, ou plutôt jusqu’à ce que le spectateur décide de choisir entre l’un ou l’autre de ces espace-temps. Ainsi, le spectateur aurait été le centre temporel de cette symétrie, une quarantaine d’années le séparant de l’un et de l’autre, et l’impliquant de ce fait, malgré l’opposition entre film et livre. 2046 a pris une forme sensiblement différente, puisque seul subsiste l’écrivain des années soixante, toute symétrie vertigineuse disparaissant (mais pas la virtuosité de Wong Kar-wai).

Uchronie coréenne : 2009, lost memories

2009 : Lost memories (film de Si-myung Lee, 2002)

2009 : Lost Memories nous permet de comprendre quelles seraient les difficultés pour adapter le roman Le Maître du haut-château (1962) de Philip K. Dick, les deux œuvres ayant pour point commun de postuler la victoire du Japon lors de la Seconde Guerre Mondiale, côté Américain dans le film coréen, côté nazi chez l’écrivain. 2009 : Lost Memories raconte en effet l’histoire de deux policiers en 2009, l’un Japonais, l’autre Coréen, qui vont découvrir que l’histoire fut changée en 1909 en empêchant l’assassinat d’un gouverneur Japonais, permettant la création du monde, qu’ils ont toujours considéré comme réel, où la Corée (non divisée) est englobée dans un Grand Japon, allié aux Etats-Unis lors de la Seconde Guerre Mondiale. Le film n’explique jamais comment cette alliance fut possible, il nous dit seulement que de ce fait les bombes atomiques n’explosèrent ni à Nagasaki ni à Hiroshima, tandis que la capitulation fut permise par la destruction quasi totale de Berlin. De manière générale, les informations sont données en bloc, de manière qui semble ainsi arbitraire, surtout dans la séquence où les deux policiers apprennent simultanément la vérité.

L’uchronie implique de mettre en scène, ou du moins de suggérer, une réaction en chaîne à une échelle qui peut être mondiale, ce qui est le cas ici. Or 2009 : Lost Memories ignore complètement les conséquences de son postulat, préférant se concentrer sur l’intrigue policière et sur ses longues scènes d’action souvent impressionnantes. Le parti-pris de se focaliser uniquement sur la Corée et le Japon aurait pu donner lieu à la création d’un cadre uchronique passionnant. Mais ce dernier n’est qu’esquissé à grand traits, par quelques signes clairs qui ne suffisent pas à créer un effet de réel : le sigle JBI (Japanese Bureau of Investigation), la maison traditionnelle Japonaise en pleine Corée, le quartier Coréen.

2009 : Lost memories (film de Si-myung Lee, 2002)

Par quelques traits, le film décrit ce monde où les Coréens sont privés de leur indépendance, victimes sans s’en offusquer de l’occupation Japonaise, à l’image des Américains de l’Ouest dans Le Maître du haut-château, ayant oublié tout sentiment d’appartenance à leur véritable nation. Un monde qui semble vivre en harmonie, ce qui est figuré dans la scène de dîner chez le policier Japonais, les attentats terroristes d’un groupe Coréen troublant seuls cette quiétude. En vérité, la Corée a été tranquillement pillée, ce qui est évoqué par les actions de la Fondation Inoué qui s’est appropriée le patrimoine culturel coréen. Les indépendantistes cherchent à récupérer certains objets de la culture coréenne, ce qui est une manière habile de transposer leur lutte contre les occupants de leur pays. La question de la survivance de la culture est au centre également du Maître du haut-château puisque les Japonais qui ont annexée la partie Ouest des Etats-Unis raffolent des objets typiquement américains, reliques d’un monde disparu. Mais plus le roman avance, plus les personnages se rendent comptent qu’ils sont peut-être eux-mêmes, et leur monde, anachroniques.

Le cadre trop étroit du cinéma commercial

Il manque à 2009 : Lost Memories la richesse désordonnée de la réalité, car rien n’y déborde de son cadre étroit. Dans les œuvres les plus abouties de Philip K. Dick, il ne s’attache pas seulement au bon fonctionnement de la mécanique narrative, à l’intrigue, mais crée une atmosphère où il fait se mouvoir, parler et vivre ses personnages, ce qui est d’autant plus important que Le Maître du haut-château est l’histoire d’êtres qui semblent exister grâce au pouvoir de la fiction, mais qui sont en attente de leur propre disparition à la fin du roman. Par manque d’ambition, le film 2009 : Lost Memories ressemble à une série B malgré quelques séquences impressionnantes (la fusillade du début) et une réalisation efficace mais qui tourne à vide en multipliant les longues séquences clip (combat de kendo) et les effets de mauvais goût. Voulant être plus qu’un film d’action, à l’image de Matrix, l’étroitesse ridicule du cadre du film est d’autant plus visible. Dès lors qu’il bascule dans le fantastique avec la découverte des pouvoirs de la roche et de la sculpture de l’ « Âme de la Lune » qui permettent d’aller dans le passé, le film ressemble alors à un Indiana Jones de mauvais goût, qui aurait été croisé avec Retour vers le futur, tout en demeurant divertissant car interprété avec conviction et réalisé avec sérieux.

2009 : Lost memories (film de Si-myung Lee, 2002)

Mais 2009 : Lost Memories n’a aucun humour pour faire passer la pilule, le hiératisme des personnages, commun à de nombreux films d’action asiatiques, devant leur permettre de revêtir le masque de la tragédie. La musique, symphonique, tonitruante, lyrique, voudrait élever le film au-dessus de son statut de film d’action et de son budget, au niveau des blockbusters hollywoodiens. Mais le cadre resserré de l’action et le mauvais goût des séquences les plus fantastiques la réduisent à l’état de présence bruyante et grandiloquente.

Malgré tout, 2009 : Lost Memories séduit le spectateur grâce à sa réalisation rythmée et à son interprétation sobre mais juste. Le film n’est jamais meilleur lorsqu’il reste dans une relative simplicité qui le rend efficace et touchant, humain. Le sourire final du héros est un rayon de soleil. Sans surprise, le film se conclut par un retour à son commencement (l’assassinat manqué), dans le but de rétablir la véritable histoire, sans surprise à nouveau, tout est bien qui finit bien, d’autant plus qu’une petite fille sourit en voyant la vieille photographie jaunie du héros et de l’héroïne : elle porte en elle, sous la couche du présent de sa mémoire-palimpseste, une vague réminiscence de leur existence à ses côtés. Une fin positive qui autorise aussi une lecture patriotique qui néglige complètement les Japonais. De même, il est évident qu’une adaptation hollywoodienne du Maître du haut-château pourrait difficilement se contenter de sa fin sublime mais frustrante où le Yi-King annonce que ce monde où nazis et fascistes ont gagné n’est pas le monde réel… Une révélation qui surprend à peine Juliana et Abendsen qui, au fond d’eux, tout comme Mr Tagomi ou Frank Frink, en avaient toujours eu la certitude. Juliana quitte alors la réception et repart en voiture. Philip K. Dick lui-même avoua que cette fin n’étaient pas satisfaisante car elle ne faisait que confirmer un sentiment que les personnages possédaient déjà. L’écrivain disait que le Yi-King, qu’il utilisait lors de l’écriture du roman, l’avait conduit (volontairement ?) dans une impasse. Il écrivit une fin bouclant les intrigues laissées en suspens et montrant l’irruption des nazis dans le monde réel, puis la rejeta. En fin de compte, nulle autre fin n’était possible, car rien ne pouvait être plus fort que l’affirmation que ce monde n’est pas réel et que les personnages vont devoir continuer en vivre en connaissant la vérité, dans l’attente d’une brisure qui leur permettra peut-être de s’échapper. De même, il tentera vainement d’écrire une suite à ce roman des années plus tard.

Le temps que le monde disparaisse

Tout retour à l’ordre réel de l’histoire est impossible dans Le Maître du haut-château car Philip K. Dick refuse tout moyen de déplacement temporel. Philip K. Dick s’est peut-être rendu compte que c’est l’ancrage de l’uchronie dans le réel qui fait sa force, comme un monde alternatif potentiel, et que l’irruption d’un élément de science-fiction ou fantastique briserait son troublant effet de réel. Les êtres humains ne peuvent donc être les acteurs du rétablissement de l’histoire, d’où un sentiment global de passivité, malgré les tentatives des personnages pour changer le cours des choses. Il y a alors en chaque personnage du Maître du haut-château une angoisse profonde, la certitude de leur impossibilité d’échapper à leur monde, un vertige qui n’est pas propre aux héros des uchronies, ni de la science-fiction, mais qui est celui de chacun d’entre nous, le récit imaginaire de Philip K. Dick permettant simplement de le faire émerger. Malheureusement, les personnages de 2009 : Lost Memories ne semblent guère ressentir de vertige ou de frisson à la pensée de leur passé falsifié et de leur au-delà qui semble impossible à atteindre. Ce sont des hommes d’action, et même la réminiscence récurrente du héros Coréen s’inscrit clairement au sein de l’intrigue, de manière trop lisible, trop claire, trop efficace pour venir s’insinuer sourdement dans les pensées et saper les certitudes du héros. Tout en s’étendant sur des séquences clip et de longues scènes d’action, le réalisateur veut aller au plus vite et ne prend pas le temps nécessaire pour que le doute s’installe lentement.

2009 : Lost memories (film de Si-myung Lee, 2002)

Il faut du temps à l’esprit pour être contaminé, douter, rejeter, refouler et se défaire enfin de ses certitudes, c’est un long et subtil processus : peut-il avoir sa place sur l’écran ? Oui, si on en fait le choix, comme Ridley Scott le fit dans Blade Runner, simplifiant l’intrigue pour laisser le temps aux personnages de se développer dans des séquences où la caméra scrute leurs visages, les laisse vivre et non seulement agir. Le cinéaste a annoncé son intention de produire une adaptation du Maître du haut-château en une mini-série de quatre épisodes d’une heure chacun, format qui nous semble idéal pour adapter ce roman qui nécessite du temps pour se déployer dans toute sa subtilité. Car il faut du temps pour que progressivement les personnages prennent conscience de leur condition, de la fiction où ils sont. Une fiction qui, comme l’a montré Hannah Arendt, n’est autre que le monde créé par le système totalitaire (voir mon analyse de Pleasantville).

 

A lire pour plus de détails, et une autre approche : La Reconstruction de l'histoire, de Philip K. Dick au cinéma coréen contemporain par Daniel Tron, article qui m'a fait connaître ce film, et ce parallèle très intéressant.

 

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)


[1] Cité par Georges Didi-Huberman in Images malgré tout, Paris, Éditions de Minuit, Collection « Paradoxe », 2003, p. 34.

[2]  Wong Kar-wai, « Comme fumer de l’opium », entretien avec Michel Ciment et Hubert Niogret, Positif n°525, novembre 2004, pp. 91-92.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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Lundi 25 octobre 2010 1 25 /10 /Oct /2010 01:41

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey MaguirePleasantville (Gary Ross, 1998) est une comédie fantastique dans la lignée de films tels que Gremlins (Joe Dante, 1984) et Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985) mettant en scène des adolescents confrontés à la métamorphose d'une petite ville résidentielle par l'action d'un élément relevant du genre fantastique (les gremlins) ou de la science-fiction (la voiture à voyager dans le temps), mêlant chronique de l'adolescence, évocation satirique des petites villes résidentielles et effets spéciaux. Dans Pleasantville, une télécommande magique transporte les jeunes héros (un frère et une sœur interprétés par Tobey Maguire et Reese Witherspoon) dans le monde fictif en noir et blanc d'une sitcom des années cinquante. Il s'agit à la fois d'une immersion au sein d'une image et d'un voyage dans le temps.

L'étrange survient lorsqu'un vieux réparateur de télévision qui semble issu de Pleasantville vient réparer la télécommande avant même que l'un d'eux ne l'ai appelé. Dès qu'ils utilisent la nouvelle télécommande, ils se synchronisent avec les personnages de la série dont ils prendront la place, se battant pour une télécommande tandis que leurs doubles fictifs et idéalisés des années cinquante se chamaillent pour un transistor. Pleasantville s'inscrit dans la mouvance de films tels que The Truman Show (Pater Weir, 1998), Dark City (Alex Proyas, 1998) ou Passé virtuel (Josef Rusnak, 1999) qui mettent en scène des villes du passé (les années trente à cinquante) qui ne sont que les décors d'un monde virtuel qui emprisonne les héros. Le langage des personnages de Pleasantville, leurs paroles, leur attitude est soumise aux exigences puritaines du feuilleton, à ses valeurs familiales et à ses conventions génériques. La censure télévisuelle devient une réelle censure politique dans la mesure où l'image est devenue un monde habitable. Un monde totalitaire derrière la façade rassurante du conformisme puritain de l’American Way of Life… Petite analyse de ce film très dickien, c'est-à-dire évoquant l'oeuvre de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick, qui représentait déjà, dès les années 50 et 60, l'American Way of Life comme une création virtuelle, une image devenue un lieu de vie réel auquel les habitants doivent se conformer, à l'image du personnage de Tobey Maguire maquillant en noir et blanc sa "mère" devenue en couleurs...

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey Maguire

Devenir un autre, un personnage et un être humain

Isolé du reste de la communauté scolaire et avec des perspectives aussi peu radieuses, le jeune héros incarné par Tobey Maguire n'a plus qu'une envie : fuir la réalité en se plongeant dans le monde confortable et rassurant de Pleasantville, une série des années cinquante où rien de mauvais, de choquant et de dramatique ne pouvait arriver, où les valeurs familiales triomphaient toujours. Le héros dit les répliques avant qu'elles soient énoncées, il connaît le contenu de tous les épisodes : rien d'imprévisible ne peut troubler la fiction qu'il voudrait comme existence. Mais son irruption avec sa sœur au sein de cet univers risque de détruire la confortable prévisibilité de la fiction, à moins qu'ils ne se comportent exactement comme les personnages dont ils ont pris la place, et qu'ils suivent ce scénario qui ne leur était pas destiné. Pour que l'univers de Pleasantville demeure tel qu'il était, ils doivent devenir des acteurs, des marionnettes, des androïdes disait Philip K. Dick. C’est l’un des aspects du film qui le fait rejoindre l’œuvre de l’écrivain de science-fiction, ainsi que le rapport au nazisme que nous évoquerons plus loin. Lorsque l'un des personnages de la série sort du chemin tracé pour lui par les scénaristes, il commet l'impensable : il échoue à marquer un panier, son ballon n'obéit plus aux lois de la fiction qui mène chaque ballon à son but. Le ballon devient « autre », un monstre contre-naturel : « N'y touchez pas ! » dit avec autorité l'entraîneur aux autres basketteurs.

La métamorphose a commencée, le monde de Pleasantville s'ouvre à la « monstruosité », c'est-à-dire à l'autre, dans la mesure où le « monstre » est quelque chose de désigné, le fruit d'une « monstration ». Les personnages de la série vont changer : ils se mettront à voir que les filles ont des poitrines attirantes, et que sortir avec l'une d'entre elles ne se réduit pas à offrir son insigne. Il y aura alors une nouvelle monstration, positive celle-ci, les choses devenant « autres » à leurs yeux comme autant de territoires inconnus à découvrir : arts, littérature (leurs livres étaient blancs), politique, sexe... La première couleur survient dans ce monde noir et blanc après que le petit ami de Mary Sue (Reese Witherspoon) ait découvert le plaisir de faire l'amour : une rose rouge apparaît dans un buisson. La couleurs sont perçues par les plus conservateurs des « habitants » comme les symptômes d'un mal corrupteur à éradiquer, une gangrène qui menace de détruire leur monde. Petit à petit, les personnages se colorisent au fur et à mesure de leurs découvertes (sexuelles, surtout), se qui crée deux catégories visibles : ceux qui demeurent des personnages et ceux qui sont devenus des individus. Les premiers, ancrés dans le passé et la représentation sont en noir et blanc ; les seconds, prenant pied dans le présent et le réel, sont en couleurs. Une discrimination s'installera. D'opposants subjectifs (de pensées différentes, quoique cela était impossible à Pleasantville), les opposants sont devenus objectifs (de nature différente), pour reprendre la distinction d’Hannah Arendt dans Le système totalitaire.

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey Maguire

Maintenir de force la logique rassurante de la fiction

Dans une séquence très drôle, le père rentre chez lui comme à son habitude, pose sa mallette et accroche son chapeau au porte-manteau et dit « Chérie, je suis rentré ! »,mais son épouse ne vient pas l'accueillir. Elle n'est pas là. Il vérifie qu'il a bien fait ses gestes dans le bon ordre, comme si la venue de son épouse était dépendante de cette suite de mouvements. Dans une séquence filmique, où l'ordre est déterminé, tel est le cas du fait qu'un choix doit être opéré : il faut voir en premier le père rentrer chez lui et déposer ses affaires, puis son épouse le rejoindre. Le père parcourt toutes les pièces de la maison en répétant « Chérie, je suis rentré ! », puis la phrase « Où est mon dîner? » car l'épouse ne servait qu'à le lui servir. Il vient de rejoindre la liste des « victimes » de l'émancipation féminine. Un homme a eu sa chemise brûlée par un fer à repasser, ô tragédie ! « Il lui a demandé ce qu'elle faisait, dit le maire. Elle a répondu : "Rien". Elle pensait. Mes amis il ne s'agit pas du dîner de George, ni de la chemise de Roy. Il s'agit de valeurs, et de savoir si on veut garder ces valeurs qui ont fait cet endroit. Bon... Il est temps de prendre une décision. Sommes-nous seuls ou ensemble face à l'adversité?[1] » Le monde extérieur qui n'était pas pensé, puisque n'existant pas, est devenu une menace environnante, dont les habitants en couleurs sont les représentant à l'intérieur de leur monde clos. Une discrimination s'installe entre les « vrais citoyens » (comme l'indique une affichette) et les autres. Il faut, comme le dit le maire, « séparer les choses plaisantes des choses déplaisantes. » Le bon sens est convoqué, interdisant ce qui est déplaisant, mais comment définir ce qui l'est? Comme les nazis l'avaient fait auparavant, une législation censée ramenée l'ordre public impose en vérité la domination totalitaire. Voici les nouvelles règles de Pleasantville :

Un : troubles et actes de vandalisme doivent cesser immédiatement.

Deux : tous les citoyens de Pleasantville doivent être courtois et plaisants entre eux.

Trois : les endroits communément appelés Allée des Amoureux et la Bibliothèque municipale, doivent être fermés jusqu'à nouvel ordre.

Quatre : les seules musiques autorisées seront les suivantes : Johnny Mathis, Perry Como, Jack Jones, les marches de John Philip Sousa, ou The Star-spangled Banner. On ne saurait tolérer de musique qui ne serait pas modérée ou plaisante.

Cinq : il ne saurait y avoir de vente de parapluies ou autre, contre les intempéries.

Six : sommiers et matelas ne sauraient faire plus de quatre-vingt-seize centimètres de large.

Sept : seules couleurs autorisées le noir, le blanc ou le gris, malgré l'habilité récemment découverte à d'autres alternatives.

Huit : les programmes scolaires enseigneront la pérennité de l'histoire, privilégiant la continuité au changement [alterations].

 

Une phrase pleine de ce sens commun à tous, « séparer les choses plaisantes des choses déplaisantes. », amène ainsi une politique raciste. Des panneaux aux vitrines indiquent alors « No coloreds » (« Interdit aux colorés »), référence évidente aux mesures des nazis contre les juifs, et à la ségrégation raciale appliquée aux États-Unis jusqu'aux années soixante. Après tout, la propagande et l’organisation des mouvements totalitaires n’avaient-ils pas pour but de créer un monde fictif, comme Hannah Arendt l’a si bien montré dans Le système totalitaire ? Le rideau de fer des totalitarismes est une frontière entre réalité et fiction, « pour empêcher qui que ce soit de troubler, par la moindre parcelle de réalité, la tranquillité macabre d'un monde entièrement imaginaire[2] » comme l'écrit Hannah Arendt. Le monde réel extérieur parvient par bribes aux masses en voie de désintégration, comme l'explique la philosophe : les signes du monde réel, exagérés et déformés, « fournissent aux mensonges de la propagande totalitaire l'élément de véracité et d'expérience réelle dont ils ont besoin pour combler le fossé qui sépare la réalité de la fiction.[3] » Ces signes apportent les preuves de l'existence réelle des mystères cachés par les autorités officielles. Parvenue au pouvoir, l'organisation totalitaire créera un monde clos qui dans le même temps obéit à ce besoin de « combler le fossé ».

« Qu'y a-t-il à l'extérieur de Pleasantville? »

Pleasantville est le monde virtuel d’une série télévisée en noir et blanc, qui se compose de deux rues principales dignes de Disneyland : Main Street et Elm Street, en forme de T comme un décor de studio (backlot). Les personnages du monde de Pleasantville ne savent pas ce qu'il y a au-delà Pleasantville, et pour cause, la série ne montre jamais ce « dehors » qui n'existe pas. Les personnages ne comprennent pas même le sens de la question : « Qu'y a-t-il à l'extérieur de Pleasantville? » A l'héroïne qui demande ce qu'il y a au bout de Main Street, la professeure répond : « Mary Sue, tu devrais connaître la réponse. Au bout de Main Street, on retombe sur son début.[4] » Comme il n'y a pas de d'ailleurs géographique, il n'y a pas d'autre culture, seulement l'American way of life exaltée dans les années cinquante dont la série Pleasantvilleest la représentation carton-pâte. On ne peut apprendre que la géographie de la ville, l'histoire de son patrimoine, et tout ce qui permet aux personnages de suivre le scénario qui les détermine. Dans un diner, on ne peut que commander un cheeseburger  et un Cherry Coke, non une salade et une bouteille d'Evian comme le demande la sœur du héros. D'autant plus qu'Evian n'est pas Américain. Lorsque les couleurs commencent à envahir le monde, leur sphère culturelle s'élargit, ou du moins le rock'n roll surgit. Les images européennes s'introduisent dans ce monde par le biais d'un livre d'histoire de l'art qui sert d'inspiration au peintre incarné par Jeff Daniels.

La nature véritable, non mise en scène, surgira lorsque la déterminisme des personnages sera rompu : un arbre s'enflamme lorsque la « mère » a un orgasme pour la première fois. Ce qui est naturel apparaît alors comme contre-naturel, puisqu'il menace le statu-quo. L'orage survient pour la première fois, le monde se détraque, s'ouvre au réel et à ses accidents, brisant la programmation.

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey Maguire

Les gens pensent, les avis divergent, les désaccords sont nés, la vie tranquillement prévisible de Pleasantville s'est ouvert à l'accident, marqué par la pluie, événement perturbateur mais qui opère d'un ordre naturel qui inclue le changement. Lorsque les couleurs auront complètement envahies le monde, à la fin du film, les téléviseurs diffuseront des images de l'extérieur. Mais ce ne sont que des stéréotypes : tour Eiffel, pyramides de Gizeh, surf. Des panneaux routiers indiquant des directions vers d'autres villes[5] surgissent. Le reproche que l'on peut faire au film Pleasantville c'est sa conformation,, malgré tout, à certains stéréotypes : la sœur incarne la tentation charnelle, le frère quand à lui est plus intellectuel, l'un est le corps et l'autre l'esprit. Ils s'épanouiront l'un comme l'autre en découvrant leur potentiel intellectuel pour la première (elle lit D.H. Lawrence) et corporel pour le second (c'est après s'être battu qu'il retrouve ses couleurs, comme s'il était ainsi vraiment un homme). C'est bien le frère qui prend le contrôle du groupe de rebelles, il est l'autorité, non sa sœur. La fin du film Pleasantville montre les habitants conquis par leurs émotions, étant enfin colorisés. La ville elle-même n'est plus en noir et blanc, mais là justement est le problème : lorsque tout est en couleurs, sans ses touches de rouge, bleu ou rose subversives, ne ressemble-t-elle pas d'autant plus au cliché que le film dénonce? N'est-elle pas réellement devenue la Main Street de Disneyland?

Pleasantville, film intelligent, brillamment réalisé, jubilatoire et beau, demeure en fin de compte conforme aux conventions du happy end et de la musique plaisamment triomphaliste qui n'aurait pas dépareillée dans un film Disney. Ils sont toujours habillés et coiffés de manière proprette. La couleur n'était pas si révolutionnaire…

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey Maguire

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)



[1] En anglais, la fin de la réplique est un peu moins explicite : « Are we in this thing alone, or are we in it together. »

[2] Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Le système totalitaire (nouvelle édition), Paris, Éditions du Seuil, collection « Points Essais », traduction de Jean-Loup Bourget, Robert Davreu et Patrick Lévy, révisé par Hélène Frappat, 2005, p. 110.

[3] Hannah Arendt, ibid, p. 110.

[4] En anglais : « In the end of Main Street, it's just the beginning again. »

[5] Villes réelles ou de fictions? L'un des panneaux indique Springfield, ville des Simpsons, mais n'existe-il pas aussi un grand nombre de villes de ce nom aux États-Unis?

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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L'auteur du blog

Je suis Jérémy Zucchi, né en 1986. Diplômé de Master d'études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université Lumière Lyon-2 en 2009. Je prépare un essai sur l'esthétique des oeuvres de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick et de leurs adaptations. Je suis graphiste et réalisateur/monteur de films. Je réalise des films de fiction et documentaire, mais aussi des captations et autres films de commande. Je collabore avec les artistes Patricia & Marie-France Martin comme monteur et graphiste. En 2004, j'ai obtenu le Premier Prix au Concours Général des Lycées en Arts Plastiques. Pour plus d'info, voir mon CV

 

 

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