Dimanche 1 mars 2009 7 01 /03 /Mars /2009 00:03

Joss Whedon sous le signe de Philip K. Dick

J'ai pu voir les trois premiers épisodes de Dollhouse, série que j'attendais comme beaucoup avec impatience (c'est un euphémisme!). Grâce à ma copine, j'ai découvert que Buffy contre les vampires n'était pas la série fantastique Z que je pensais connaître pour y avoir jeté un coup d'oeil une fois... Non, il y a dans Buffy une richesse étonnante tout au long de ses sept saisons, avec une émotion, une inventivité scénaristique, visuelle et musicale étonnante. Bref, quand j'ai appris le concept de Dollhouse, une organisation qui implante de faux souvenirs à ses jeune femmes-marionettes pour diverses missions, j'ai fantasmé doublement : en tant qu'admirateur du travail de Joss Whedon, et en tant que lecteur assidu de Philip K. Dick, qui est très probablement la source d'inspiration du cinéaste. A propos de Philip K. Dick, je vous invite à lire le texte que j'ai écrit sur deux passages du Maître du Haut-château et de Substance Mort.

La série de Joss Whedon a par son concept un potentiel alléchant, que ce soit au niveau des intrigues (une nouvelle mission donc une nouvelle personnalité) que des émotions: comment celle nommée Caroline resurgit dans la mémoire d'Echo? Qu'est-ce que l'identité? Est-elle indépendante de la mémoire? La série Dollhouse peut poser ces questions complexe, voire y apporter cinématographiquement des éléments de réponse, sous la forme d'histoires et non de thèses. C'est la force de la science-fiction: pouvoir mettre en récit des question abstraites.

Sentiment de déception provisoire?

Malheureusement, la série m'a déçue jusqu'à présent. J'ai regardé les trois premiers épisodes, sous réserve de ma connaissance de l'anglais qui m'empêche de saisir toutes les subtilités de la langue de Joss Whedon. Mais même parlé en suédois ou en araméen, force est de constater que ces quelques épisodes ne sont pas suffisamment convaincants. Et les audiences tout juste passables risquent de ne pas arranger les choses...

Finalement, le temps qui est au centre du concept de la série Dollhouse est ce que Joss Whedon devra obtenir, comme un condamné à mort demandant un sursis... Sauf que Whedon semble innocent. Innocent? Et ces fautes flagrantes de rythme et de dramaturgie, n'est-ce pas à lui qu'elles incombent? Oui, et lorsqu'il faisait Buffy Joss Whedon avait certes au début une attente moins forte, mais des contraintes de budget et la nécessité de se battre pour que la série s'impose non par ses seules audiences auprès du public cible, les teenagers, mais par ses qualités d'écriture, de réalisation et d'interprétation. Il devait fournir un divertissement haletant, mais il y insufflait une autre dimension. Curieusement, le divertissement semble présent mais snobé dans Dollhouse, comme si Joss Whedon s'intéressait à autre chose, voulait laisser de côté l'emballage facile de l'entertainement. Et il n'a pas pourtant pas tort, mais le résultat semble bancal.

En effet le montage des scènes d'action est plat, surtout dans l'épisode pilote, même si l'épisode deux (The Target, le meilleur jusqu'à présent) offre une course-poursuite étonnante, Echo étant à pied, blessée, poursuivie par le client qui la chasse à l'arc... Mais il y a ce sentiment quasi constant de bâclage, ce qui s'avère être le cas (tout du moins pour l'épisode pilote retourné en partie à la demande de la Fox). Ainsi, la photographie est souvent plate, et de nombreux décors sentent trop le studio bon marché... L'intrigue s'attarde sur des choses inutiles tout en omettant des éléments essentiels au récit: ainsi l'intrigue parallèle, le policier enquêtant sur la Dollhouse, paraît cousue de fil blanc tellement il y manque de la chair autour, tellement ses personnages sont sans vie.

Le générique en particulier m'a choqué. C'est pourquoi je vais m'y attarder plus longuement, car il reflète la schizophrénie dont est victime la série, entre idées brillantes et massacre du service marketing de la Fox. Ce générique est du même niveau esthétique, pour moi, que celui d'une série policière française de type Une femme d'honneur, c'est dire! La musique de générique est sirupeuse à souhait: je saisis que Whedon voulait donner une tonalité innocente par la musique, contrastant avec le contenu de la série, mais en écho à l'esprit de cette jeune femme sans souvenirs. Mais ça ne marche pas, c'est juste de la guimauve... Les images de ce générique sont clichées comme jamais chez Joss Whedon, comme ce plan où le nom d'Eliza Dushku apparaît: elle se retourne, un téléphone à l'oreille, et on dirait que la série a quinze ans de retard. L'apparition du titre de la série est réussie en revanche: un plan au-dessus des "lits" disposés comme des rayons d'un cercle. Leur couvercle se referme (idée géniale!) tandis que le titre apparaît avec une jolie typographie... empruntée à Old Boy (Park Chan-wook, 2005)! La musique de type carillon qui accompagne cet instant semble aussi tirée de ce même film. Mais ça marche, et cette dernière image crée une identité visuelle forte, laissant aux oubliettes les images précédentes.

Dollhouse à la souce Grindhouse...

La Fox devrait comprendre un jour qu'elle a fait ses plus gros bénéfices avec des films de science-fiction (Star Wars, Alien tout de même), et cesser donc de considérer ces productions comme des caprices coûteux pour les seuls geeks... Ces premiers épisodes de Dollhouse semblent les premières manifestations d'un phénomène bien plus important, et j'espère que la Fox comprendra que par sa politique, l'éléphant risque d'accoucher d'une souris! Mais je suis confiant pour la qualité de la série, car je suis certain que son concept parviendra à créer les vertiges que j'espérait en découvrant ces trois premiers épisodes... si la Fox laisse le temps à Dollhouse de se développer! Quand on voit qu'ils l'ont vendu comme un double programme de type Grindhouse avec Les Chroniques de Sarah Connor, on se demande s'ils ne sont pas aveugles! Ils vendent une jolie fille, Eliza Dushku, une course-poursuite à moto qui est là dans l'épisode pilote uniquement pour faire jolie, et pour justifier cette appelation "Grindhouse" certifiée d'origine Marketing-Cynique...



Certes, ils ont centré aussi leur promo sur le grand retour de Joss Whedon et Eliza Dushku, ainsi sur le concept de la série, mais les cadres de la Fox ont sans doute dû se dire que la science-fiction est un genre insuffisamment fédérateur (et c'est vrai que son lectorat par exemple est très délimité), et qu'il valait mieux centrer la promo sur ce qui attire tous les jeunes : jolies fille+action+armes+la touche 70's du concept Grindhouse de Tarantino et Rodriguez afin d'avoir pas cher un emballage qui soit "artistiquement correct"...

Donnez du temps à Dollhouse!

En définitive, j'espère que ce concept génial trouvera le temps et les moyens qu'ils lui sont nécessaire pour se développer, j'espère que les financiers comprendront qu'ils ont là une future mine d'or... Mais s'ils se pâment devant le succès de 7 à la maison... alors Joss Whedon est foutu. Il aura reçu une seconde fois une bien maigre récompense d'un studio auquel il a été malgré tout fidèle. Mais on peut toujours espérer! Je suis certain qu'il peut relancer la machine en allant à la fois plus en avant dans l'action et le divertissement, et de l'autre dans le questionnement et l'émotion. A moins que le concept lui-même ne se heurte définitivement aux esprits réfractaires... Auquel cas, Joss est à nouveau foutu! En effet, de nombreux critiques ont évoqués le fait que le spectateur ne peut pas s'identifier à un personnage sans passé: les émotions de Echo (Eliza Dushku) paraîtraient fausses, vides de sens puisque le spectateur sait qu'elle n'a pas vécu ce dont elle se souvient. De plus, je soupçonne un certain public de rejeter un personnage qu'il peut considérer comme une prostituée, puisqu'elle couche avec certains clients de la société (épisode deux, The Target)...

Pour ma part, je suis opposé à cette vision des choses, et je pense que par l'absurde on peut d'autant mieux ressentir ce qui est indéfinissable: ici l'identité et la mémoire. C'est cela que permet la science-fiction: une démonstration par l'absurde, comme en mathématique. Ici, le zéro c'est soit le vide, l'absence de souvenirs, soit le plein, les faux souvenirs. Le zéro n'est pas synonyme de néant émotionnel, au contraire, il crée un vertige où nous pouvons nous sentir, nous comprendre, nous retrouver.

Pour savoir si la série a tenu toutes ses promesses, lisez l'excellente critique de la saison 1 de Dollhouse de Joss Whedon sur le blog de Cécile Desbrun

Cinéma, littérature et séries de science-fiction

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Science-fiction: littérature, cinéma... - Communauté : Temps X
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Jeudi 19 février 2009 4 19 /02 /Fév /2009 12:00
J'ai eu l'occasion d'assister à une projection en avant-première destinée à décerner un label "coup de coeur" des spectateurs, et je ne savais pas du tout quel film j'allais voir. Je priais pour que ce soit Gran Torino, le nouveau film de Clint Eastwood... Mais non, c'était un film sur un jeune Irakien qui veut traverser la manche pour rejoindre celle qu'il aime en Angleterre. Welcome, film de Philippe Lioret avec Vincent Lindon Je ne connaissais ni le titre, ni le réalisateur, car c'est à la toute fin qu'on découvre qu'il s'agit de Welcome, le nouveau film de Philippe Lioret, qui s'attaque ici au sujet le plus brûlant de sa carrière (Mademoiselle, Je vais bien, ne t'en fais pas...). Disons-le tout de suite : ENFIN UN FILM QUI OUVRE LES YEUX !

Philippe Lioret, les yeux grand ouverts

Welcome est un film nécessaire qui, pour une fois dans notre cinéma français de papa télévisuel, ouvre les yeux. La première demi-heure du film est véritablement poignante et effrayante, surtout la séquence de fouille du camion, moment où le spectateur qui comme moi a dévoré terrifié 1984 de Georges Orwell (1950) ne peut que se dire : mais nous sommes en 1984 ! Big Brother est là, il traque les clandestins avec des quotas à respecter, des bénévoles d'association d'aide aux clandestins à dénoncer...
Garde les yeux ouverts, Philippe Lioret ! Gardons-les nous aussi, surtout nous en fait, car le but de ce film, ce n’est pas seulement sa propre existence, ce n’est pas la création d’un monde étanche au notre où nous sommes invités à pénétrer, non, ici, c’est notre monde, et le film tente d’en témoigner. Il témoigne de l’existence de tout ces hommes qui tentent de rejoindre le lieu où, espèrent-ils, ils pourront enfin vivre, en paix et heureux. Le film témoigne de leur existence. Car ce « monde étanche » que montre le film, il est là, chez nous, partout, et c’est la cloison qui sépare celui des êtres clandestins et de ceux qui existent aux yeux de la loi que sonde Philippe Lioret.

Il n’y a pas de séparation entre nous et « eux » : le film commence donc in medias res, après simplement un bref générique avec seulement les noms des producteurs. Il faut attendre la fin du film pour voir s’inscrire le titre du film, ce « welcome » aussi glaçant que les dix degrés de la Manche que le héros devra affronter pendant dix heures, mot de bienvenue qui sonne ici comme un glas funèbre. Il faut attendre la fin du film pour voir apparaître le nom des acteurs, et on sent ici la volonté de Lioret de préserver la vision d’horreur banale qu’il montre au spectateur : ce n’est pas un film français tout mou avec des stars. Pas de glamour, pas d’appels du pied. Du moins, c’est le cas pendant les trente premières minutes, terribles, où il nous décrit simplement le quotidien de ces « non-stars », ces êtres dédaignés par les distributeurs, qui de plus sont ici des clandestins.

Mais il ne parvient pas à échapper aux compromis malheureusement nécessaires au financement d'un tel film. Mais Philippe Lioret sait utiliser le cinéma et ses genres (dont la référence récurrente à... Dracula, comme vous le verrez plus loin) pour servir son propos, et Welcome parvient à dépasser le simple film "à message" pour faire preuve d'un vrai regard, non seulement sur le monde, mais aussi sur le cinéma.

Il faut toujours une star pour produire un film français…

Mais soudain, le visage de Vincent Lindon apparaît, mine de rien, comme s’il n’était lui aussi qu’un homme comme les autres, l’un de ces anonymes dont ce film faisait auparavant les héros, bien malgré eux. Mais, non, ça ne colle pas : Vincent Lindon est une star, ça ne fait pas de doute, et après un tel début, une telle « authenticité », on sent comme un vent moelleux caresser les joues et les yeux du spectateur pour lui susurrer : « rassures-toi, ce n’est pas un film avec seulement des immigrés clandestins qui sont même pas blancs et qui ne parlent pas français, il y a Vincent Lindon ! » Lioret semble tripler alors le nombre de gros-plans, et on a droit à beaucoup de psychologie au lieu de la sècheresse du trait qui lui précédait. Le cinéaste semble vouloir compenser ce début sans star à laquelle s’accrocher par une sorte de sur-identification. Le spectateur ne peut-il donc pas voir un film s’il n’y a pas de star blanche en tête d’affiche, et une histoire d’amour pour faire souffler un peu le spectateur ? Pauvre spectateur, il vient de découvrir de plein fouet que le pays natal des droits de l’homme n’a pas ces derniers dans le sang, alors il faut certes le ménager un peu !… A l’intention de ceux qui prétendent que les droits de l’homme est dans nos gènes parce que nous sommes français, le film est un nécessaire démenti, qui aurait pu aller plus loin.

Welcome, film de Philippe Lioret avec Vincent Lindon

En effet, et c’est cela qui est terrible dans la vision de Welcome : il ne témoigne pas seulement de cette ségrégation sans nom, mais aussi de l’impossibilité pour un cinéaste français (mais dans d’autres pays, c’est la même chose) de la montrer au plus grand nombre, à moins de faire des concessions, avoir une star par exemple. Et Vincent Lindon, cela se ressent à chaque plan, porte ce film dans son coeur, dans ses tripes, ses poings crispés, ses yeux épuisés. Ces concessions, le film, grâce à l’investissement de Philippe Lioret, de Vincent Lindon et de tous les autres, parvient à les dépasser. Mais il est obligé pour cela d’en faire dix fois trop, d’emprunter aux schémas conventionnels des films initiatiques hollywoodiens, avec son traditionnel mentor malgré lui aigri qui fini par s’ouvrir à ce qu’il rejetait alors, ce qu’il ne voulait pas voir. Car qui ne craquerait pas devant une telle victime ? Victime-super-héroïne, « Victistar » pour reprendre l’expression de Roger Waters dans une chanson de son album Amused to Death

Welcome, film initiatique… et ombre de Dracula !

Il y a donc ceux dont l’existence est reconnue, qui ont le droit d’avoir une maison, un travail, de quoi manger, et ceux auxquels la loi ne reconnaît pas ces droits. Ils n’existent pas. Ils n’ont pas de corps à nourrir, car on leur refuse le droit d’acheter à manger dans un supermarché. Et c’est là que l’on peut s’apercevoir que le film de Lioret est curieusement une sorte de transposition d’un personnage d’exclu errant mythique, qui lui aussi ne possédait de celle qu’il aimait que sa photographie, et qui décida de traverser l’océan dans une caisse pour la retrouver. Ce clandestin illustre, c’est le comte Dracula, celui du film de Francis Ford Coppola… Aberrant ? Oui, à première vue, et pourtant ça concorde, le nom même de la bien-aimée promise à un mariage avec un autre est identique, Mina. On retrouve même au générique du film de Lioret le compositeur Wojciech Kilar, qui avait signé la superbe musique du film Dracula de Coppola…

En fin de compte, et c’est là l’un des points qui permet à Philippe Lioret de dépasser les compromis nivelant la plupart des films français vers le bas, il utilise les genres et sous-genres cinématographiques pour les lier à ce sujet brûlant, délaissé par le cinéma. Le cinéma sert ici ce qu’il oublie ou méprise, que ce soit par la référence à Dracula ou l’utilisation du schéma du film d’initiation. Malgré ses défauts, dont une musique redondante et manquant de sobriété, force est de constater que Welcome est un film que, pour une fois, le spectateur est forcé de ressentir, de vivre, malgré les précautions notées plus haut. Le sujet est si fort qu’il emporte tout, la sincérité de tous est palpable, et si ce film peut servir à ouvrir les yeux, alors il aura trouvé sa raison d’être. C’est un but qui n’est pas suffisant, car combien de film « à message » souffrent de ne pas être suffisamment cinématographiques ? Mais Lioret échappe à cet écueil, car son film porte non seulement un message mais un coeur et un regard ouvert sur le monde.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma
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Jeudi 19 février 2009 4 19 /02 /Fév /2009 11:28
Couverture du mémoire de master 2

Aujourd'hui, j'ai envie d'écrire sur un auteur que j'adore, et que j'étudie dans le cadre de mon mémoire de 2nde année de Master de cinéma et de (je l'espère) ma future thèse : Philip K. Dick. J'écris actuellement en effet un mémoire sur les adaptations cinématographiques des oeuvres de Dick (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...). Voici quelques réflexions concernant la lumière chez l'écrivain, particulièrement dans Substance Mort, extraites de ce mémoire en cours d'écriture.

Le Maître du haut-château : lever les yeux vers les étoiles, et retomber


Dans Le Maître du haut-château (The Man In The High Castle), en 1962, Philip K. Dick décrit la morne existence en Californie d’un groupe de personnages qui ne peuvent s’empêcher de rêver d’un monde alternatif, celui où les nazis et le Japon fasciste n’ont pas vaincu le monde. Ironiquement, dans ce monde parallèle à celui contemporain de l’écriture du roman, les nazis sont extrêmement avancés dans le domaine de l’exploration spatiale : ils ont déjà envoyé des fascistes sur la Lune et même sur Mars. La technologie n’a plus ici fonction de véhicule spirituel, en opposition au « rêve de l’enfant qui voit dans la science le salut de l’humanité et dans l’humanité une race de dieux potentiels, voués aux étoiles », pour reprendre la phrase de l’écrivain Brian Aldiss à propos du célèbre co-auteur de 2001, l’odyssée de l’espace Arthur C. Clarke. Dès 1962, les dieux technologiques sont dans le roman de Dick des nazis. Mais nul besoin d’aller dans l’espace interplanétaire pour les apercevoir, il suffit pour ceux qui rêvent d’un autre monde de lever les yeux vers le ciel et de voir les fusées qui emmènent les notables de l’Allemagne à la Californie en à peine une heure :

Dans le crépuscule, en levant les yeux, Juliana Frink vit disparaître à l’ouest un point lumineux qui décrivait un arc-en-ciel dans le ciel. L’une de ces fusées nazies, se dit-elle. En route vers la côte du Pacifique. Pleine de grosses légumes. Et moi je suis ici, à terre. Le vaisseau n’était naturellement plus en vue, mais elle esquissa un petit signe de la main.

Quelle tristesse dans ce « petit signe de la main » esquissé ! Juliana nous semble pareille alors à l’enfant qui vient de voir se dissoudre son rêve d’étoiles. Mais il reste la Terre et son monde si quotidien, si banal qu’on en oublie les beautés, ce que Philip K. Dick exprime dans la suite de ce passage, suivant le regard de Juliana qui levait les yeux vers le ciel puis, suivant la trajectoire de la fusée qui finit par disparaître derrière l’horizon, dut reposer à nouveau son regard vers le sol :

L’ombre s’étendait, venant des Montagnes Rocheuses. Les grands pics bleus entraient dans la nuit. Un essaim d’oiseaux migrateurs, au vol lourd, suivait la ligne des montagnes. Ici et là, des phares de voitures s’allumaient. Elle vit deux points lumineux le long de la route. La station essence. Des maisons.

Nous avons là un exemple d’un motif récurrent chez Philip K. Dick, celui des lumières artificielles qui constellent ou surgissent de l’obscurité, à l’image de ce que montrera Ridley Scott dans son flamboyant Blade Runner (ci-dessous).



Substance Mort : la porte étincelante et la petite flamme


Dans le chapitre treize du roman Substance Mort (A Scanner Darlky), l’un des derniers, Robert Arctor/Fred a définitivement sombré dans la schizophrénie et la dépendance à la drogue. Sur la route menant à New Path, le centre de désintoxication où Donna l’emmène, ils s’arrêtent un moment dans la nuit. « Au dessous d’eux, dans toutes les directions, ils apercevaient les lumières de la ville. » écrit Dick, première évocation de la lumière dans ce passage, artificielle tout d’abord, avant d’évoquer celle naturelle et divine, puis de retourner ensuite aux lumières créées par les hommes. En effet, en voyant Robert Arctor totalement déconnecté du monde qui l’entoure, Donna se rappelle Tony Amsterdam, « un gars qu’elle avait connu jadis, et qui avait vu Dieu. Il s’était comporté de la même manière, pleurant et gémissant - mais sans se salir. Il avait vu Dieu dans un flash-back, après une prise d’acide. » C’est là une situation récurrente chez Dick, depuis Le Dieu venu du Centaure et « La foi de nos pères » jusqu’à ses propres expériences. Donna raconte alors à Arctor ce que cet homme a vu :

Des étincelles. Une pluie d’étincelles colorées, comme quand ta télé se met à déconner. Des étincelles sur les murs, dans l’air. Et le monde entier, où qu’il regarde, était un être vivant. Et sans une fausse note : tout collait ensemble, rien n’arrivait au hasard, tout avait un but - servait un but dans l’avenir. Puis il a aperçu un encadrement de porte. Pendant une semaine, il le voyait partout où il posait son regard - chez lui, dehors, quand il allait faire une course, au volant de sa voiture. Toujours les mêmes proportions. Très étroit. Il a dit que c’était très - agréable. C’est le mot qu’il a utilisé. Il n’a jamais tenté d’en franchir le seuil. Il se contentait de le regarder, tellement c’était agréable. Silhouetté en rouge vif sur une lumière dorée. Comme si des étincelles avaient formé des lignes, comme en géométrie. Après ça, il ne l’a jamais revu de sa vie, et voilà pourquoi il a flippé aussi durement.

Derrière cette porte se trouve, poursuit Dick à travers les paroles de Donna, « un clair de lune et aussi de l’eau, toujours pareil. Rien ne bougeait, rien ne changeait. Une eau noire comme de l’encre et un rivage, une plage sur une île.» Il semble qu’il s’agit de la Grèce antique, comme le prouve une statue sur l’île de « l’Aphrodite cyrénaïque. Froide et pâle sous la lune. Une vénus de marbre…» Est-là un aperçu du monde des Idées platonicien ? Dick n’explicite pas dans ce roman le sens de ce paysage entrevu de la Grèce antique, mais en connaissant son goût pour la notion grecque de dokos, fausse pièce de monnaie si parfaite qu’elle était autorisée à circuler, et l’influence qu’exerça la philosophie de Platon sur lui, il nous semble que nous pouvons interpréter ainsi ce passage. Pour l’écrivain, nous l’avons déjà noté, le monde dans lequel nous vivons est dokos, une imitation parfaite : « Mais laissez-moi vous dire ceci, dit Philip K. Dick dans une interview de 1977 : si vous admettez que ce monde est d’une certaine manière une « imitation », le mot même d’imitation implique qu’il y a quelque chose d’imité, qui peut fort bien être la réalité elle-même.» Nous retrouvons ici la conception platonicienne pour laquelle ce qui est réel est l’Idée, dont les artefacts singuliers de notre monde ne nous donne qu’un aperçu dégradé, mais dont nous pouvons conserver le souvenir diffus, par réminiscence. C’est ce concept même de réminiscence au sens platonicien du terme qui est au cœur de ce passage lorsque Donna dit à Arctor qu’un jour, « un jour très lointain, tu y verras clair comme avant. Ça te reviendra.» Puis elle songe :

Peut-être, tel Tony Amsterdam, as-tu reçu une vision de Dieu qui ne s’est effacée que pour un temps ; elle s’est retirée mais sans se détruire. Peut-être, de ton cerveau horriblement brûlé, des circuits achèvent de se consumer alors même que je te serre dans mes bras, une étincelle a-t-elle jailli, que tu n’as pas reconnue, mais dont le souvenir te guidera au long des années noires que tu vas traverser. Un mot imparfaitement compris, une toute petite chose aperçue mais non interprétée ; un fragment d’étoile mêlé à la boue de ce monde, pour te guider d’instinct jusqu’au jour où… mais c’était si loin. Elle ne parvenait pas elle-même à l’imaginer. Mêlé à la prose de ce monde, quelque chose d’un autre monde était peut-être apparu à Bob Arctor avant la fin. Elle ne pouvait pour l’instant que serrer Bob dans ses bras et espérer.
Mais quand il retrouverait le fil, la reconnaissance du modèle s’effectuerait. […] Et le voyage qui le déchirait, ce voyage si coûteux et si vain, prendrait fin. 


La quête de Philip K. Dick et de ses personnages


À travers les mots de Donna dans le roman Substance Mort, c’est sa propre quête dans ses œuvres que Philip K. Dick évoque, chacun de ses romans constituant, selon sa propre expression, « une sorte de voyage qui conduirait au-delà de la contrefaçon, vers la réalité authentique. » La beauté caractérise cette « réalité authentique » puisqu’elle est le modèle parfait dont le monde que nous connaissons n’est que l’imitation : « La récompense de cette quête est la découverte du monde réel, dit en effet Philip K. Dick, dont la beauté est exceptionnelle ! » Mais nous ne pouvons que l’entrevoir, par brefs surgissements et éclats, qui ne sont autre que les brisures de la représentation qu’est le monde-dokos : « Un mot imparfaitement compris, une toute petite chose aperçue mais non interprétée ; un fragment d’étoile mêlé à la boue de ce monde », ne pouvons-nous pas y reconnaître la photogénie ?

Mais tandis que Donna songe à l’instant où l’étincelle divine reparaîtra, c’est soudain la lumière artificielle qui surgie : « Une lueur l’aveugla. Un flic, torche électrique dans une main et matraque dans l’autre, se tenait devant elle. » De la lumière artificielle à celle « réelle », pour revenir à la première, c’est une sorte de raccord par motif qu’utilise Philip K. Dick. En effet, afin semble-t-il de trouver la force d’évoquer par des mots à Arctor la vision de Tony Armsterdam, « Donna aspira une bouffée de la pipe et laissa son regard errer sur les lumières. Elle huma l’air de la nuit, écouta ses bruits.» Selon notre analyse, il ne fait pas de doute que c’est à nouveau dans le sens de la conception platonicienne de la réminiscence qu’il nous faut lire ces « raccords » d’une lumière à une autre. Donna semble vouloir saisir ces brisures du monde à travers l’air, les bruits, et surtout les lumières de la ville : c’est ce qui lui permettra de se figurer mentalement l’Idée que l’imitation masque, ici la lumière étincelante de la porte qu’a vu Tony Amsterdam. L’étincelle de la lumière « réelle », ou divine, « s’est retirée mais sans se détruire », et elle subsiste un peu malgré tout dans l’éblouissement brutal de la torche électrique du policier, comme une image d’un fondu enchaîné presque totalement remplacée par l’image suivante.

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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Mercredi 18 février 2009 3 18 /02 /Fév /2009 22:12

Affiche du film Le Bonnet de Nicolas Perisse J'ai participé, en troisième année de licence, au tournage d'un court-métrage réalisé par un autre étudiant de cinéma à Lyon 2, alors en 3ème année de licence, Le Bonnet de Nicolas Perisse. Ce film raconte une histoire simple, mais qui peut évoquer en tous des sentiments profonds, ce qui est je pense l'idéal pour un court-métrage. Un jeune homme rentre d'une soirée quand soudain, il entend les pleurs d'une femme sur le quai. Il y descend, mais il n'y a personne, seulement un bonnet flottant dans l'eau : mais est-ce seulement celui de cette femme? Il ne cesse alors d'être poursuivi par cette image, cette femme qui n'existe plus que dans ses rêves, ne voyant pas celle qui l'aime qui, elle, est bel(le) et bien réelle...

 

Le héros du Bonnet est interprété par un jeune comédien, Jean-Denis Marcoccio, et celui de la jeune femme qui tente de le ramener à la réalité par Camille Regnier, comédienne très douée que j'ai eu la chancede faire tourner dans le court métrage que j'ai tourné en 2006 avec Clémentine Delignières et Julien Carchon, Une Meilleure Jeunesse.

Ce film aura nécessité plusieurs mois de préparation pour un tournage étendu sur 3 semaines durant le mois de mars. A la base, l'idée était d'en faire une sorte de conte de fées, d'autant que les lumières de Lyon, sur les quais, donnent une véritable impression féérique que Nicolas Perisse, le réalisateur, voulais absolument capter.

Cliquez ici pour voir Le Bonnet et découvrir les coulisses du tournage

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : Court-métrage
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Les adaptations cinématographiques des Philip K. Dick (Blade Runner, Total Recall...)

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