Décidément, j'ai vraiment décidé de reprendre les choses en main sur mon blog! Voici le début d'une petite série de chroniques, consacrée aux rencontres que j'ai pu vivre avec des réalisateurs ou
acteurs (j'avais déjà raconté comment j'avais accompli l'un de mes rêves en voyant Clint Eastwood, mon idole, en VRAI). Il s'agit pour moi de retranscrire l'état d'esprit dans lequel j'étais à
ce moment, de décrire ces brefs moments.
Je commence par la première grande rencontre, et pas la moindre... Une rencontre vraiment mémorable avec John Boorman, le grand réalisateur de
Délivrance (1972), qui fut l'un des piliers du nouvel Hollywood des années 70 (bien qu'étant Anglais), avant de connaître une chute terrible à partir de la
seconde moitiée des années 80 (comme beaucoup de réalisateurs de l'époque).
Il a retrouvé le haut de l'affiche le temps du Général (1998) et du Tailleur de Panama (2001), aux succès pourtant modestes, mais ses deux
films réalisés depuis, In My Country (2003) et The Tiger's Tail (2006), n'ont pas connu de sortie cinéma en France, et sont passés inaperçus
ailleurs.
C'est un John Boorman fatigué, âgé de 71 ans, que j'ai vu.
John Boorman, l'Ardèche et la guerre
C'était en 2004, aux Rencontres des cinémas d'Europe
d'Aubenas, en Ardèche. Qui l'eut crû? Pas moi, ça c'est sûr, bien que ce festival attire chaque année un grand nombre de cinéastes venus de tous les pays d'Europe, grâce au dévouement des
bénévoles qui l'organisent, de la Maison de l'Image d'Aubenas et des contacts nombreux et réguliers du grand critique Michel Ciment. Ce festival se déroule tous les ans en
octobre, je vous invite à vous y rendre!
J'étais de retour chez mes parents en Ardèche pour le week-end, ma mère m'a tendu le journal en me disant "Tiens, regarde le programme du festival" et là, stupéfaction : John
Boorman va venir à 18h ce soir! Je n'avais vu de ses films que le magnifique Excalibur (1980). Ci-dessous, voici John Boorman sur le tournage
de Rangoon, en 1986 :
Je le connaissais surtout par ce que j'avais lu dans des livres ou des revues, une citation de lui ayant la première fois excité par curiosité :
Dans Hope and Glory [La Guerre à sept ans, 1987], on voit le jeune héros du film expérimenter la violence et la destruction comme un spectacle. Quand je me
reporte en arrière, je m'aperçoit que j'ai perçu [les bombardements de Londres] comme un fait esthétique. Ainsi, la scène où la bombe éclate à l'intérieur de la maison. Dans le film, j'ai fait un
gros effort pour reproduire le souffle d'air qui implose au coeur de la pièce puis, immédiatement, se renverse en explosion et sort vers l'extérieur. Ce qui est curieux dans mon souvenir, c'est
que j'étais détaché de tout cela alors que j'en étais victime. J'observais le travail de cette chose, l'extraordinnaire beauté qui en émanait, tout ce qui se mettait à voler dans la pièce et qui
retombait... Et la chevelure de ma soeur qui partait dans un sens, puis dans l'autre.
(Cité par Vicent Pinel in Le Siècle du Cinéma, Paris, Editions Larousse, 2000, p. 409).
Lorsque j'ai lu ces lignes, je ne me doutais pas un seul instant que je verrai un jour John Boorman lui-même parler de Hope and Glory, et encore moins
que j'aurais l'occasion d'assister et de participer à une discussion avec lui autour de ce film.
Avec son vieux pardessus râpé...
Donc, quand ma mère m'a dit que le cinéaste était à Aubenas, nous avons pris la voiture et nous y sommes allés. Le centre culturel Le Bournot était rempli de spectateurs, j'ignorais que ces
Rencontres des cinémas d'Europe attiraient autant de monde (faut dire qu'en Ardèche, on est toujours surpris de voir plus de dix personnes dans une même salle !...). A l'entrée,
il y avait un panneau où étaient accrochés des photos des principaux films de Boorman, une filmographie, des résumés et des critiques. Il y avait un vieil homme assit au pied du
panneau, vêtu d'une vieille veste marron râpée, les yeux dans le vide. Je parle à ma mère des films les plus importants qu'il a fait, je lui montre les photos, je lui explique brièvement le rôle
clé que John Boorman a joué dans la formation de ce que l'on a appellé le "Nouvel Hollywood" des années 70, grâce à un film tel que Délivrance à la
violence reflétant sur les écrans celle de la guerre du Vietnam... Puis nous nous sommes dirigés vers la salle où allait se tenir le débat avec le cinéaste.
C'est alors que ma mère s'est retournée, a regardé le vieil homme qui était assit au pied du panneau et m'a dit : "Dis donc, il ressemble drôlement au réalisateur..." Je lui ai répondu,
d'un air assuré : "Mais non, ce n'est pas possible ! John Boorman ne resterait pas assit tout seul, au pied du panneau où il y a les photos de ses films ! Ce serait tellement ridicule !"
Ma mère n'était pas tout à fait convaincue. Sur ce nous sommes entrés dans la salle, nous avons trouvé des places libres où on pourrait bien voir John Boorman et Michel Ciment
sur l'estrade. Ce dernier arrive, présente la soirée : débat avec le cinéaste sur l'ensemble de sa carrière, projection de Hope and Glory puis discussion avec
Boorman sur ce film. Et Michel Ciment dit : "Et maintenant veuillez applaudir... John Boorman !"
Et tout le monde se retourna pour applaudir le
cinéaste qui entra dans la salle, qui n'était autre que... le vieil homme à la veste râpée qui était assit au pied de son panneau ! Je n'en croyais pas mes yeux ! Ma mère avait raison ! Cela
m'avait paru si ridicule d'imaginer un grand cinéaste tel que John Boorman assit comme un con au pied des grands films qu'il a réalisé, sans personne autour de lui, tous ceux qui
venaient pourtant de loin pour le voir passaient devant lui sans lui dire bonjour... Là, maintenant qu'un nom était associé au visage fatigué de cet homme de 71 ans à l'époque, tout le monde le
regardait et applaudissait.
Steven Spielberg, Le Seigneur des Anneaux, et un film qui n'existera jamais
Je ne me souviens plus en détail des questions posées à John Boorman et de ses réponses, mais je me souviens qu'il répondait précisément, simplement, avec la chaleur d'un homme
qui est heureux de constater que, même des années plus tard, on n'a pas oublié ce qu'il a fait. J'ai posé différentes question à John Boorman durant cette rencontre. La voix un
peu tremblotante, j'ai demandé à John Boorman son avis sur la vogue des films de fantasy, lui qui avait porté le genre à un très haut niveau avec
Excalibur. John Boorman a dit apprécier les adaptations du Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien par Peter
Jackson, et qu'il avait lui-même voulu adapter l'oeuvre mythique de Tolkien mais que, faute de budget et de techniques d'effets spéciaux suffisants, il s'était rabattu
sur le Conte du Graal de Chrétien de Troyes et des légendes autour du roi Arthur qui l'accompagnent.
J'ai par la suite posé une autre question, après la projection du film Hope and Glory, très personnel puisqu'il évoque les souvenirs de John
Boorman enfant lors des bombardements de Londres, comme dit plus haut. Un film tendre, mais aussi cruel, un regard d'enfant sans morale, livré à lui-même au milieu des ruines. Ce film
superbe est sorti en 1987, la même année que le film de Steven Spielberg L'Empire du Soleil, sur un sujet comparable : l'errance d'un enfant anglais pendant l'occupation
de la Chine par le Japon impérial, d'après le roman autobiographique de J.G. Ballard. J'ai demandé à John Boorman son avis sur ce film de
Spielberg trop souvent oublié, que je considère pour ma part comme un chef-d'oeuvre. Il a déclaré beaucoup l'aimer, et n'avoir pas compris l'hostilité de beaucoup de critiques
vis-à-vis du film de Spielberg qui, sous prétexte que ce dernier n'avait pas vécu les événements, considéraient L'Empire du Soleil comme inférieur à
Hope and Glory... Les deux films étant sortis la même année, les critiques ont abusivement comparé les deux film, refusant de voir leurs différences, leurs
spécificités... et que le fait de raconter des événements qu'on n'a pas vécu n'est pas un mensonge, n'est pas une tare, mais le propre de tous les conteurs d'histoires.
Surtout, je lui ai posé une question qu'on pose trop rarement, car on oublie qu'un réalisateur passe la plupart de sa vie à ne pas faire de films... "Quel est le film que
vous avez toujours voulu faire, et dont vous savez que vous ne le réaliserez jamais?" Question délicate, car un artiste est tellement torturé par toutes ses oeuvres qui sont
seulement rêvées! John Boorman a alors brièvement raconté l'histoire d'un film conçu dans les années 70 : dans un futur apocalyptique, la Terre est envahie par les déchets ; un
homme a le pouvoir de faire disparaître les choses par magie. Il fait disparaître les déchets, puis est amené à faire disparaîtres des hommes, des proches, et enfin lui-même. Nous pouvons alors
nous-mêmes ce film de John Boorman qui n'existera jamais...
J'aurais voulu poser d'autres questions, et lorsque je l'ai croisé, seul dans le hall d'entrée du centre Le Bournot, le lendemain, j'aurais voulu l'aborder, avec mon anglais hésitant, mais non,
je n'ai pas voulu le déranger, j'ai laissé continuer son chemin John Boorman, à la vieille veste râpée, au dos courbé mais au regard toujours aussi perçant. Un regard d'aigle.
Un remake du "nouvel Hollywood"?
John Boorman a prévu de revenir en force en 2011, grâce à un film d'animation d'après Le Magicien d'Oz et à l'adaptation de l'un des chef-d'oeuvres de
Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien (l'un de mes livres de chevet). Avec un budget de 60 millions d'euros et Antonio
Banderas qui voulait interprêter le rôle-titre (oui, Hadrien venait de la péninsule ibérique), John Boorman semble revenir en force ! Mais Antonio Banderas s'est
désisté, et le Mémoires d'Hadrien est toujours annoncé sur IMDB comme en préproduction, pour une sortie en 2010... Rien n'est fait, donc. Mais une chose est sûre,
John Boorman compte bien revenir en force. C'est le cinéma qui le fait avancer, c'est l'amour des histoires qui l'a conduit à affronter Hollywood et à conituer à la faire, à 78
ans maintenant.
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