Jeudi 14 avril 2011 4 14 /04 /Avr /2011 21:25

David Cronenberg et Philip K. Dick. Deux noms évocateurs d’univers étranges où l’homme mute, se mêle à la machine, se révèle monstrueux par ses créations même. Deux univers comme deux variations sur un même thème, le gore trash de série B de Cronenberg et sa fascination pour les mutations du corps humain, étant comme les excroissances qui prolifèrent sur un corpus commun au cinéaste Canadien et à l’écrivain Américain, les pulps et magazines de science-fiction des années quarante et cinquante. « Je me sens donc des affinités avec Philip K. Dick, dit Cronenberg, et ça me rappelle aussi ma jeunesse, quand je lisais Fantasy & Science Fiction Magazine, Galaxy et Astounding[1] ».

Philip K. Dick et son chat      Le réalisateur Canadien David Cronenberg

Dans le cadre de deux défis initiés par la blogueuse Cachou et rejoint par Vance sur ces deux conteurs visionnaires, voici un double article où je vais sonder un peu les réminiscences voilées et influences avouées de l'oeuvre Philip K. Dick chez David Cronenberg.

Une rencontre avortée, et retardée

Le réalisateur affirme ne pas avoir lu Dick lorsqu’il était jeune. « J’avais entendu parler de [Philip K. Dick], dit le cinéaste, mais j’ai arrêté de lire de la science-fiction quand j’étais gosse, dans les années cinquante - c’est alors que je me suis mis à lire des écrivains comme Burroughs ou Nabokov.[4] » Le cinéaste s’est ainsi orienté très tôt vers les œuvres et les auteurs qui imprègnerons son futur travail de scénariste et réalisateur, laissant de côté la science-fiction pour la « grande littérature ». Le cinéaste dit avoir arrêté de lire de la science-fiction car les critiques disaient beaucoup à l’époque « tel auteur n’écrit pas très bien, mais ses idées sont géniales. Or très souvent les idées n’étaient pas aussi géniales que ça, et l’écriture n’en restait pas moins atroce.[5] » Mais, ajoute Cronenberg :« Avec Dick, c’est autre chose. [6] »

David Cronenberg aurait lu Philip K. Dick pour la première fois lorsque le producteur Dino de Laurentiis lui proposa de co-écrire et de réaliser Total Recall, en 1985. Dans un prochain article consacré à Total Recall, je reviendrais sur les raisons qui ont mené David Cronenberg à renoncer à cette adaptation. Philip K. Dick serait donc entré dans la vie David Cronenberg en 1985, soit trois ans après la mort de l’écrivain. Quoiqu’il en soit, le projet de David Cronenberg ne peut que stimuler l’imagination des admirateurs du cinéaste et de l’écrivain. Mais n’est-ce pas vain ? Et surtout, le réalisateur n’avait-il pas déjà réalisé un des films les plus dickiens qui soit, Videodrome (1983) avant même, selon lui, avoir lu Philip K. Dick ?…

eXistenZ de David Cronenberg (1999) fait explicitement en référence à Philip K. Dick, le cinéaste pensant même le lui dédier. Mais nous pouvons ajouter que ce film n’est pas le seul a avoir, semble-t-il, été inspiré ou influencé par Dick. Comme l’écrit Olivier Père, Videodrome et eXistenZ (voire Scanners et Le Festin Nu) sont des films que nous pouvons qualifier que dickiens c’est-à-dire inspirés ou faisant écho à l’œuvre de Philip K. Dick, « par leurs thèmes mais aussi leur approche très subjective du récit. Le lecteur comme le spectateur sont amenés à subir avec eux les hallucinations ou les mutations des protagonistes, dans un cauchemar hyperréaliste qui brouille les frontières entre rêve et réalité, raison et folie, réel et virtuel.[3] »

Videodrome, film de David Cronenberg (1983)Videodrome : réminiscence inconsciente de Philip K. Dick?

Videodrome (1983), n’aurait pas été influencé par Philip K. Dick, puisque Cronenberg n’avait pas lu alors l’une de ses œuvres dans sa jeunesse. Pourtant, dans ce film, bien qu’il ne s’agisse pas d’une adaptation de Dick, avec une économie de moyens digne de la concision des nouvelles de l’écrivain (le film dure environ 1 heure 25 minutes), un personnage principal d’une grande banalité (Max Renn incarné par James Woods) se trouve confronté à la machine devenant organique, l’humain devenant mécanique, réifié, programmé, androïde… Max Renn découvre un magnétoscope en son ventre où sont insérées des cassettes qui lui donnent des ordres, à exécuter au sens propre puisqu’il doit tuer les membres d’une dictature en puissance. Les frontières entre monde extérieur et monde mental disparaissent, le koinos kosmos (réalité objective commune) se trouve contaminé par l’idios kosmos (réalité subjective d’un individu) comme dans nombre d’œuvres de Philip K. Dick, par le biais ici des ondes cancérigènes transmises par le programme télévisuel Vidéodrome. Autres points qui peuvent être des influences dickiennes ou du moins qui dessinent un parallèle entre David Cronenberg et Philip K. Dick, la religion télévisuelle (« Cathode Ray Mission ») fait, entre autres, écho au « Mercerisme » des Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1968), tandis que la survie d’O’Blivion par-delà sa mort grâce à la vidéo évoque immédiatement Ubik (1970) où Runciter mort ne cesse d’apparaître, à la télévision en particulier.

Videodrome, film de David Cronenberg (1983) avec James Woods

Il n’y a peut-être pas de lien clair entre ces œuvres, et à quoi rechercher les traces d’une inspiration authentique sinon à titre historique ? Le plus important, et le plus incontestable selon nous, c’est la présence d’un fond commun de thèmes et de concepts, mais aussi de choix esthétiques proches, comme la volonté d’avoir pour personnage principal un anti-héros assez passif, parfois même déplaisant, dominé par une femme comme les personnages principaux dickiens sont dominés par leurs épouses et potentiellement menacés par leur nouvelles conquêtes. Surtout, il y a le choix d’ancrer l’histoire, malgré des enjeux démesurés, au sein d’un quotidien médiocre, le grand méchant de Videodrome n’étant après tout que le patron d’un groupe d’opticiens (une franchise nommée « Spectacular Optical » ). Le grotesque kitsch du spectacle dansant de la réception de l’entreprise ajoute à cette médiocrité et évoque les touches ridicules dont Dick parsème dans ses œuvres, ignorées par la plupart des adaptions officielles, sauf dans Confession d’un barjo et A Scanner Darkly, à l’exception de quelques séquences, comme celle du chirurgien horriblement sale de Minority Report.

Des faux souvenirs à l'hommage avoué

« Je pense donc que, pour une raison qui m’échappe, dit le cinéaste, je n’ai jamais lu une nouvelle de Dick à cette époque [de son enfance dans les années quarante et cinquante], mais il vient de ce temps-là et je lui voue une grand tendresse.[2] » La découverte ou redécouverte de l’écrivain lui a redonné goût à la littérature science-fiction par son style et ses idées. « Parfois son écriture est vraiment bonne, dit le cinéaste, et très souvent ses idées sont vraiment géniales.[7] » Mais pour le cinéaste, Dick « n’est pas, de loin, un écrivain qu’on puisse comparer à Burroughs ou à Ballard en matière de style, pour son importance en tant qu’écrivain. Il écrivait très vite et ne se souciait guère de perfection, mais il lui arrive souvent aussi d’être si charmant, si amène et si brillant.[8] » 

 Au-delà des idées de Philip K. Dick, ce dernier évoque principalement pour David Cronenberg un sentiment de nostalgie pour cette époque révolue, « quand j’aspirais à devenir écrivain de science-fiction, dit-il. C’était avant que Dick ne commence à écrire. Dans les années quarante et cinquante.[9] » Nous devons éclaircir ici deux points, car tout ceci nous semble très flou... Tout d’abord il me faut préciser que Philip K. Dick avait quinze années de plus que David Cronenberg. Ce dernier est né en 1943, donc il semble qu’il évoque dans cet entretien plutôt les années cinquante que quarante, bien que l’on puisse très bien rêver d’être écrivain de science-fiction à cinq ou sept ans (pourquoi pas ?), comme d’autres veulent être pompiers... De plus, contrairement à ce qu’affirme ici le cinéaste, Philip K. Dick a publié sa première nouvelle en 1951, et est devenu, en quelques années, l’un des auteurs de nouvelles de science-fiction les plus prolifiques, publiant dans des revues que lisait le jeune Cronenberg, Fantasy & Science Fiction Magazine ou Galaxy. Coquille de l’ouvrage ou trou noir dans la mémoire du cinéaste, toujours est-il qu’il nous paraît peu probable que le cinéaste n’ait pas lu l’une de ses nouvelles durant ces années. Comment peut-on se souvenir de tout ? Il nous semble que Cronenberg a été imprégné par l’œuvre de Philip K. Dick jusqu’à ce que lui-même oublie cette influence. En tout cas tous deux ont créé une œuvre fondée sur ces références communes qu’ils n’ont cessé de pervertir.

eXistenZ, film de David Cronenberg (1983) avec Jude Law

Il a fallu que David Cronenberg attende près de quinze années après son travail avorté sur Total Recall pour qu’il consacre un film à l’univers étrange de Philip K. Dick : eXistenZ. « C’est mon film dickien, dit le cinéaste. J’ai presque été jusqu’à dédicacer le film à Philip K. Dick.[10] » Entre-temps, le cinéaste a eu le temps de lire les œuvres de Philip K. Dick et de poursuivre sa réflexion et la construction de son imaginaire en y puisant consciemment. Le film eXistenZ contient des références dickiennes explicites, comme il le dit lui-même : « Il y a une scène où l’on voit un sac en papier comme il y en a dans les fast-food, où est inscrit Perky’s Pat. Ça vient directement d’un roman de Dick. Je crois que c’est The Three Sigmata of Palmer Eldritch [c’est en effet présent dans Le Dieu venu du Centaure]. J’en suis pratiquement sûr... C’est une sorte d’hommage.[11] »

Il en a fallu du chemin pour en arriver là ! Dans la suite de cet article, j'analyserai plus en détail eXistenZ et Videodrome, pour montrer comment leur réflexion sur le virtuel et sur la religion prolongent celle des oeuvres de Philip K. Dick.  

 

Suite : Philip K. Dick hante les films de David Cronenberg - 2

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)

 


[1] Serge Grünberg (entretiens), David Cronenberg, Cahiers du Cinéma, 2000, p. 185

[2] Ibid, p. 185

[3] Olivier Père, « Philip K. Dick au cinéma : le K. Dick (Chronique) », Les Inrockuptibles n°570, 18 Février 2004, p. 42.

[4] Serge Grünberg (entretiens), op. cit, p. 81.

[5] Ibid, p. 185.

[6] Ibid, p. 185.

[7] Ibid, p. 185

[8] Ibid, p. 185.

[9] Ibid, p. 185

[10] Ibid, p. 185.

[11] Ibid, p. 185.

 

Dans le cadre des défis Sous-la-peau-de-Cronenberg---Logo.jpg philip-K-dick-android-bleu-v2.jpg

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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Samedi 9 avril 2011 6 09 /04 /Avr /2011 23:28

Le Temple du Soleil, d'Hergé (1948)Hergé est le créateur qui a le plus façonné mon imaginaire d’enfance. Je me souviens encore de mon excitation à chaque fois que retentissait la musique du générique de la série animée Tintin, dont j’enregistrais tous les épisodes en VHS. En prime-time, Vincent Perrot les présentait. J’ai lu aussi beaucoup d’albums dans mon enfance, le premier fut Tintin et les Picaros qui appartenait à mes parents. J’étais trop petit pour comprendre cet épisode. Un ou deux ans plus tard, vers sept ans, ma grande tante m’a offert Le Temple du Soleil, ce fut le début de ma passion pour non seulement la série télévisée, mais les albums qu’elle ne pouvait égaler, malgré ses qualités.

Lire Les Aventures de Tintin dans l'ordre chonologique

Dernièrement j’ai relu tous les albums de Tintin dans l’ordre chronologique (Tintin au Congo et Tintin en Amérique en versions originales) en commençant même par Totor CP des Hannetons, le boy scout créé quelques années avant Tintin. C’est génial de constater à quel point mon plaisir reste intact malgré tant de lectures et relectures. J’ai ri aux éclats comme rarement, je ne me souvenais plus de certains gags. Cela m’a donné envie de vous faire partager mes impressions pour chacun de ces albums. J’inaugure donc une longue rétrospective sur mon blog, passant en revue chaque album dans l’ordre chronologique, m’étendant ou non selon mes envies. Ce sera subjectif mais contiendra en même temps des faits qui me semblent importants. Avant de commencer, pour le lecteur qui s’interroge : est-ce que ça apporte quelque chose de lire les albums de Tintin dans l’ordre? La réponse est mitigée.

Les albums ou doubles-albums sont indépendants et les références aux autres albums ne nuisent pas à la compréhension, fort heureusement. Je les ai tous découvert dans le désordre, comme la plupart des lecteurs, et ça n’a pas gâché mon plaisir, d’autant plus que les personnages évoluent guère, mis à part le capitaine Haddock qui semble un peu moins ivrogne, ou encore les Dupondt qui à leur apparition dans Les Cigares du Pharaon sont des adversaires maladroits de Tintin. Le faits que des méchants apparaissent ou disparaissent rend préférable la lecture dans l’ordre de parution, mais quel plaisir de se poser des questions lorsqu’on est encore ignorant, de deviner ce qui a pu se passer dans les albums auxquels Hergé renvoie ! Ces allers et retours dans le plus grand désordre participent de la jubilation enfantine que beaucoup ont pu ressentir.

Malgré tout, l’intérêt de la lecture des albums de Tintin dans l’ordre chronologique est réel puisque l’évolution en terme de scénario est très sensible. En connaissant le rythme de publication on se rend compte que le rythme des albums dépend du mode de publication : double page avant la guerre, strips pendant la guerre puis une page par semaine (en théorie) dans le Journal de Tintin. On est d’autant plus admiratif du talent d’Hergé qui a su s’adapter à ces contraintes, utilisant au maximum le rythme de publication pour régler son horlogerie comique et dramatique. Le mieux est de connaître la manière dont ces albums étaient publiés pour imaginer leur rythme de publication : des années se sont écoulées entre le début et la fin de deux doubles-albums tels que Les 7 boules de cristal/Le Temple du Soleil (pour cause de fin de la guerre) et Objectif Lune/On a marché sur la lune (pour cause de dépression). Or, toutes ces contraintes du rythme de publication disparaissent complètement dans l’album final, c’est d’une cohérence parfaite. Quel boulot et, il faut le dire, quel génie!

Une vie, une oeuvre, trois époques

Lisant dans l’ordre chronologique les albums, on se rend parfaitement compte de la complexification des histoires imaginées par Hergé, de leur plus grand réalisme, et surtout de l’apport des différents personnages, qui apparaissent au fur et à mesure de la série. Les différentes périodes de l’œuvre d’Hergé sont très visibles. Je diviserai mon dossier en trois périodes :

La fougue de la jeunesse (1929-1942) : de Tintin au pays des Soviets à L’Etoile mystérieuse, c’est l’époque de la construction de son univers et de son style graphique, tandis que le scénario se construit de plus en plus autour d’un axe clair, loin des suites de péripéties sans queue ni tête de ses débuts.

Tintin au pays des soviets, d'Hergé (1929) L'étoile mystérieuse, d'Hergé (1942)

Le classicisme Tintin (1943-1956) : du Secret de la Licorne à L’Affaire Tournesol, c’est l’époque de la stabilisation de l’univers grâce à l’apport de deux nouveaux personnages et d’un lieu de départ et d’arrivée des aventuriers (Moulinsart).

Le secret de la Licorne, d'Hergé (1943) L'Affaire Tournesol, d'Hergé (1956)

L’heure du bilan (1958-1983) : de Coke en Stock à l’inachevé Tintin et l’Alph-Art, l’heure est de moins en moins à l’aventure, mais plus à retour sur soi et sur une œuvre devenue un monde.

Coke en Stock, d'Hergé (1958) Tintin et l'Alph-Art, d'Hergé (1983)

Quel regard porter sur l'homme Hergé?

Pour mieux comprendre les conditions de création des œuvres durant ces trois périodes, le mieux est de lire une biographie d’Hergé : celle de Benoît Peeters, qui porte un regard très juste sur son œuvre, non dénué d’esprit critique, ou celle de Philippe Goddin qui a le grand mérite de l’exhaustivité et prend le parti de laisser le lecteur faire son propre avis sur les choix d’Hergé. Car entre accusations de misogynie, racisme, pro-colonialisme, anticommunisme et sympathies fascistes, il convient d’essayer de faire le tri et de porter un regard juste, sans préjugés ni occultation. Au fur et à mesure de ce dossier, je donnerai mon point de vue sur ces accusations qui, quelles qu’elles soient, comme l’écrit très justement Benoît Peeters, ne peuvent me faire oublier le fait que l’œuvre d’Hergé m’accompagnera toute ma vie.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Bande-dessinée - Communauté : Dessin, peinture, pastel...
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Vendredi 8 avril 2011 5 08 /04 /Avr /2011 11:19

Philip K. Dick, écrivain de science-fiction, dessiné par Robert CrumbLa compagnie de théâtre Haut et Court, en résidence au Théâtre de Vénissieux, près de Lyon, pour la cinquième saison, prépare sa prochaine création, qui sera une évocation de la vie et l’œuvre de l'auteur de science-fiction Philip K. Dick, que vous connaissez bien si vous lisez régulièrement mon blog ! La compagnie Haut et Court propose une soirée autour d’étapes de travail de ce projet du metteur en scène Joris Mathieu, créé avec les étudiants comédiens et scénographes de l'Université de Nantes. Une courte forme de la nouvelle "Au revoir monsieur Sarapis" sera présentée, et des court-métrages seront projetés. A l'occasion de la présentation de cette soirée, je donnerai une petite conférence sur Philip K. Dick suivi d'une discussion avec le public.

Cette soirée Autour de Philip K. Dick aura lieu vendredi 15 avril à 20h au Théâtre de Vénissieux. Joris Mathieu, dont je suivais les cours des scénographie lors de mes études à l'Université Lyon-2, m'a proposé de venir évoquer la vie et l'oeuvre de Philip K. Dick, ainsi que les difficultés rencontrées lors de ses adaptations au cinéma. J'évoquerai les adaptations officielles (Blade Runner, Total Recall, Minority Report, A Scanner Darkly...) et celles, non moins intéressantes, qui s'inspirent de ses oeuvres (The Truman Show, Dark City, eXistenZ...). Je vous livrerai de manière synthétique quelques unes de mes dernières recherches pour l'essai que je suis en train d'écrire sur l'esthétique des oeuvres de Philip K. Dick, que je n'ai jusque là pas évoqué sur ce blog.

Venez nombreux !

 

"Autour de Philip K. Dick", vendredi 15 avril à 20h au Théâtre de Vénissieux, Maison du Peuple 8, boulevard Laurent-Gérin. Entrée libre sur réservation auprès de la billetterie au 04 72 90 86 68.

Voir la page consacrée à cette soirée sur le site du Théâtre de Vénissieux

 

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)

 

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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Mercredi 6 avril 2011 3 06 /04 /Avr /2011 11:42

Logo du défi David Lynch

David Lynch. Un des rares réalisateurs dont le seul nom suffit à évoquer un univers, une esthétique, à ouvrir les vannes à des torrents de mots pour analyser ses œuvres parfois obscures, ou à faire soupirer d’ennuis. Personnellement, j’aime beaucoup son œuvre, surtout Elephant Man (1980), Blue Velvet (1986), Mulholland Drive (2001) et la série Twin Peaks (1990-1992). Il est l’un de mes réalisateurs préférés, c’est pourquoi j’aurai beaucoup aimé, comme  Cécile Desbrun,  Yuko ou Vance, participer au défi David Lynch proposé par Cachou (voir la liste de leurs articles en fin). Mais par manque de temps, je vous propose une synthèse où je vais tenter de passer en revue son œuvre et de brièvement l’analyser en deux articles. Pour simplifier cette tâche difficile, je vais diviser chronologiquement son œuvre en trois parties, car je pense, inconsciemment ou nom, qu’il y a une progression logique :

  1. 1979-1980 : Les monstres

  2. 1983-1990 : Le lieu unique et étrange

  3. 1990-2006 : La route du cinéma

Trois périodes, trois thèmes, trois thématiques qui s’enchaînent et se mêlent. Je vous laisse les découvrir et me dire en commentaire ce que vous en pensez.

 

1979-1980, les monstres

Eraserhead (1976), Elephant Man (1980).

Affiche d'Eraserhead, film de David Lynch  Affiche d'Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

Passant sur ses court-métrages, que je n’ai pas vu, David Lynch a réalisé deux premiers films radicalement opposés, deux films en noir et blanc centrés sur la figure du monstre. Eraserhead est très expérimental, description d’un monde-machine, logique du rêve construite patiemment durant 5 ans autour de différentes figures, dont un bébé monstrueux dont doit s’occuper un père qui ne l’a jamais voulu. Quant à Elephant Man, c’est une biographie de « l’homme-éléphant » John Merrick, mélodrame historique bien plus classique dans sa forme. On a souvent dit qu’Elephant Man était une trahison de l’esprit expérimental et subversif d’Eraserhead, et pourtant, ce film de studio tire sa force de son ancrage de la monstruosité dans un monde réaliste, jusque dans les salons feutrés de la bourgeoisie londonienne venue tester leur résistance à la vue de cet homme monstrueusement déformé. C’est une satire avant tout, de même qu’Eraserhead doit selon nous être vu comme une vision caricaturale et onirique de la vie d’un jeune homme marié et père de famille. Ce film conçu au fur et à mesure de son tournage durant cinq ans instaure une atmosphère angoissante où quelques rares humains errent dans la grisaille d’un monde industriel coupé du monde.

Eraserhead, film de David Lynch

Un lourd climat qui tend à faire passer Eraserhead pour un très sérieux film expérimental, alors qu’il se présente plutôt à moi comme une satire, même dans ses séquences les plus étranges et les plus extrêmes. Lorsque le poulet cuit posé sur la table écarte ses cuisses pour en faire couler un sang menstruel, par exemple, le dégoût ne cache pas le fait qu’il s’agit d’une métaphore teintée d’humour noir.

Eraserhead, film de David Lynch

Je crois qu’on a trop pris Eraserhead au sérieux, alors qu’il suffit de voir la coupe de cheveux du héros pour remarquer qu’il n’est qu’un individu ridiculement paumé dans ce monde. L’horreur dans ce film est réelle, mais la monstruosité du bébé est avant tout le fruit du regard d’un jeune homme qui n’avait aucune envie d’être père et voit ainsi son fils comme un corps aux cris assourdissants qui ne lui ressemble pas, un étranger qu’il regarde avec effroi et dégoût. Il ne souhaite alors que se débarrasser de cet autre qui vient de s’introduire dans sa vie. Le monstre est toujours autre car il est le fruit d’une monstration, c’est par le regard posé sur lui qu’il devient un monstre.

Le bébé d'Eraserhead, film de David Lynch

Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

Le second degré est omniprésent dans les œuvres de David Lynch, qui fait qu’Eraserhead n’est pas un délire trop réfléchi pour être surréaliste, et Elephant Man n’est pas un film lacrymal facile, selon moi. Il y a dans ce dernier une critique acerbe structurée par l’opposition entre le monde d’en bas, industriel, ignorant et misérable, et celui d’en haut, paisible, cultivé et bourgeois. La présence de ce « monstre » de fête foraine dans la société victorienne bourgeoise tend à faire surgir les habitants d’en bas, qui viennent voir l’homme-éléphant en train de se pavaner en redingote. Ne font-ils pas la même chose que les riches qui viennent lui rendre visite ? Sauf que ces pauvres gens ne lui apportent qu’une débauche dont il n’a pas besoin, ou plutôt qui lui échappe puisque son corps lui interdit d’en jouir (qui voudrait se faire draguer par lui ?), ils ne peuvent que l’embarquer de force dans une danse endiablée, véritable bacchanale des fous qui prend des allures de danse funèbre lors d’une séquence étourdissante.

Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

Les bourgeois lui apportent, eux, leur culture, une manière voilée de parler de ses sentiments. Puisqu’il ressemble trop peu à un homme, John Merrick voudrait cumuler en lui tout ce qui fait l’humanité : la culture, l’habileté (il construit des maquettes), sa foi religieuse et son amour.

Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

Mais qu’on ne s’y trompe pas, sa fascination pour la noblesse n’est que le fruit d’une croyance ancestrale selon laquelle la perfection physique de l’homme s’accorde à sa noblesse d’âme : ainsi fait-il remarquer au docteur Treves que son épouse a un visage noble. Et le film Elephant Man semble s’accorder à ce mythe, puisque les pauvres sont le plus souvent hideux. Mais John Merrick lui-même brise cette croyance qui lui est si chère en étant un « monstre » cultivé et en mettant à jour la monstruosité de chacun face à lui. Le docteur Treves qui le soigne et le montre à la grande société n’est-il qu’un alter-ego bourgeois du montreur de monstre de la foire qui le possédait autrefois ?

Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

L’émotion qui étreint le spectateur d’Elephant Man ne doit pas faire oublier l’amer constat de David Lynch : quelque soit son niveau de culture, l’homme reste lui-même, l’être le plus ignoble moralement possède un peu d’âme quelque part en lui, tandis que les hommes qui sont les plus corsetés par la civilisation, la culture et les bonnes manières ne peuvent empêcher leur humanité la plus triviale, la plus animale, de surgir. Le docteur Treves au final exploite lui aussi l’homme-éléphant mais lui apporte un gain considérable en terme de qualité de vie et de culture au sens large. John Merrick est heureux ainsi, peu lui importe d’être exploité. Est-ce la limite de la civilisation ? Le regard de David Lynch est ambigu, il pose des questions sans énoncer de réponse, ce qui est tout ce qu’un artiste peut faire. Et surtout, tout comme l’humour d’Eraserhead n’empêche pas le déploiement de son étrangeté parfois atroce, la réflexion d’Elephant Man ne l’empêche pas d’être un film bouleversant, et même d’être une autre forme expérience sensorielle, plus classique, comme en témoignent les diverses séquences oniriques et, à nouveau, l’atmosphère du film crée par la mise en avant d’éléments qui, intensifiés, deviennent étranges, comme les lumières frémissantes qui reviennent de manière récurrente dans ses films.

Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

Que le destin de John Merrick émeuve, cela ne fait pas de doute. Moi même, je ne peux à chaque fois réfréner les larmes qui me montent aux yeux à la fin d’Elephant Man, lorsque, au terme d’un voyage à travers les étoiles, s’illumine le visage de la mère de John Merrick.

Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

Cette bouleversante séquence est uniquement le fruit d’effets spéciaux, David Lynch s’imposant dès ses début comme un poète de la technique, envahissant ses films de la monstrueuse industrialisation qu’il dénonce, tout en créant une nouvelle beauté grâce à la machine.

Tout indiquait qu’il était l’idéal réalisateur de Dune

Sommaire

  1. 1979-1980 : Les monstres (Eraserhead, 1976 ; Elephant Man, 1980)

  2. 1983-1990 : Le lieu unique et étrange (Dune, 1983 ; Blue Velvet, 1986 ; Twin Peaks la série, 1990-1992)

  3. 1990-2006 : La route du cinéma ( Sailor et Lula, 1990 ; Twin Peaks, Fire Walk With Me, 1992 ; Lost Highway, 1997 ; Une histoire vraie, 1999 ; Mulholland Drive, 2001 ; Inland Empire, 2006)

Cette série d'articles n'aurait pas pu voir le jour sans les nombreuses conversations à bâtons rompus avec Cécile Desbrun, qui partage ma vie, lorsqu'elle écrivait son mémoire sur la femme fatale chez David Lynch. Merci à toi, Cécile.

Vous pouvez retrouver ses analyses très détaillées sur son blog, les liens sont indiqués dans la filmographie ci-dessous.

Filmographie chronologique

Cet article s'inscrit dans le cadre du défi David Lynch initié par la blogueuse Cachou. Vous trouverez ci-dessous la liste des oeuvres de David Lynch et les liens vers les critiques et analyses publiées par les blogueurs et surtout blogueuses participant à ce défi.

Logo du défi David Lynch

Eraserhead (1976): critiques de Cachou, Vance, Yuko et l'analyse de Cécile Desbrun

Elephant Man (1980): critiques de Cachou, Vance, Yuko et Cécile Desbrun

Dune (1984): critiques de Cachou, Vance, Yuko

Blue Velvet (1986): critiques de CachouYuko et l'analyse en deux parties par Cécile Desbrun

Sailor et Lula (1990): critiques de Cachou, Vance, Yuko et Cécile Desbrun

Lost Highway (1997): critiques de Cachou et l'analyse très complète de Cécile Desbrun

Une Histoire Vraie (1999): critiques de Cachou

Mulholland Drive (2001): critiques de Cachou,

Inland Empire (2006): critiques de  Cachou, Vance

 

Twin Peaks: Dossier sur la série par Cécile Desbrun (5 parties)

Analyse de Lady Blue Shanghai par Cécile Desbrun (court-métrage publicitaire pour Dior)

Présentation de David Lynch par Yuko: partie 1, partie 2

La Main Gauche de David Lynch de Pacôme Thiellement (essai) lu par Vance

Bilan du défi par Vance

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : LA DERNIERE SEANCE
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Les adaptations cinématographiques des Philip K. Dick (Blade Runner, Total Recall...)

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