David Cronenberg et Philip K. Dick. Deux noms évocateurs d’univers étranges où l’homme mute, se mêle à la machine, se révèle monstrueux par ses créations même. Deux univers comme deux variations sur un même thème, le gore trash de série B de Cronenberg et sa fascination pour les mutations du corps humain, étant comme les excroissances qui prolifèrent sur un corpus commun au cinéaste Canadien et à l’écrivain Américain, les pulps et magazines de science-fiction des années quarante et cinquante. « Je me sens donc des affinités avec Philip K. Dick, dit Cronenberg, et ça me rappelle aussi ma jeunesse, quand je lisais Fantasy & Science Fiction Magazine, Galaxy et Astounding[1] ».
Dans le cadre de deux défis initiés par la blogueuse Cachou et rejoint par Vance sur ces deux conteurs visionnaires, voici un double article où je vais sonder un peu les réminiscences voilées et influences avouées de l'oeuvre Philip K. Dick chez David Cronenberg.
Une rencontre avortée, et retardée
Le réalisateur affirme ne pas avoir lu Dick lorsqu’il était jeune. « J’avais entendu parler de [Philip K. Dick], dit le cinéaste, mais j’ai arrêté de lire de la science-fiction quand j’étais gosse, dans les années cinquante - c’est alors que je me suis mis à lire des écrivains comme Burroughs ou Nabokov.[4] » Le cinéaste s’est ainsi orienté très tôt vers les œuvres et les auteurs qui imprègnerons son futur travail de scénariste et réalisateur, laissant de côté la science-fiction pour la « grande littérature ». Le cinéaste dit avoir arrêté de lire de la science-fiction car les critiques disaient beaucoup à l’époque « tel auteur n’écrit pas très bien, mais ses idées sont géniales. Or très souvent les idées n’étaient pas aussi géniales que ça, et l’écriture n’en restait pas moins atroce.[5] » Mais, ajoute Cronenberg :« Avec Dick, c’est autre chose. [6] »
David Cronenberg aurait lu Philip K. Dick pour la première fois lorsque le producteur Dino de Laurentiis lui proposa de co-écrire et de réaliser Total Recall, en 1985. Dans un prochain article consacré à Total Recall, je reviendrais sur les raisons qui ont mené David Cronenberg à renoncer à cette adaptation. Philip K. Dick serait donc entré dans la vie David Cronenberg en 1985, soit trois ans après la mort de l’écrivain. Quoiqu’il en soit, le projet de David Cronenberg ne peut que stimuler l’imagination des admirateurs du cinéaste et de l’écrivain. Mais n’est-ce pas vain ? Et surtout, le réalisateur n’avait-il pas déjà réalisé un des films les plus dickiens qui soit, Videodrome (1983) avant même, selon lui, avoir lu Philip K. Dick ?…
eXistenZ de David Cronenberg (1999) fait explicitement en référence à Philip K. Dick, le cinéaste pensant même le lui dédier. Mais nous pouvons ajouter que ce film n’est pas le seul a avoir, semble-t-il, été inspiré ou influencé par Dick. Comme l’écrit Olivier Père, Videodrome et eXistenZ (voire Scanners et Le Festin Nu) sont des films que nous pouvons qualifier que dickiens c’est-à-dire inspirés ou faisant écho à l’œuvre de Philip K. Dick, « par leurs thèmes mais aussi leur approche très subjective du récit. Le lecteur comme le spectateur sont amenés à subir avec eux les hallucinations ou les mutations des protagonistes, dans un cauchemar hyperréaliste qui brouille les frontières entre rêve et réalité, raison et folie, réel et virtuel.[3] »
Videodrome : réminiscence inconsciente de Philip K. Dick?
Videodrome (1983), n’aurait pas été influencé par Philip K. Dick, puisque Cronenberg n’avait pas lu alors l’une de ses œuvres dans sa jeunesse. Pourtant, dans ce film, bien qu’il ne s’agisse pas d’une adaptation de Dick, avec une économie de moyens digne de la concision des nouvelles de l’écrivain (le film dure environ 1 heure 25 minutes), un personnage principal d’une grande banalité (Max Renn incarné par James Woods) se trouve confronté à la machine devenant organique, l’humain devenant mécanique, réifié, programmé, androïde… Max Renn découvre un magnétoscope en son ventre où sont insérées des cassettes qui lui donnent des ordres, à exécuter au sens propre puisqu’il doit tuer les membres d’une dictature en puissance. Les frontières entre monde extérieur et monde mental disparaissent, le koinos kosmos (réalité objective commune) se trouve contaminé par l’idios kosmos (réalité subjective d’un individu) comme dans nombre d’œuvres de Philip K. Dick, par le biais ici des ondes cancérigènes transmises par le programme télévisuel Vidéodrome. Autres points qui peuvent être des influences dickiennes ou du moins qui dessinent un parallèle entre David Cronenberg et Philip K. Dick, la religion télévisuelle (« Cathode Ray Mission ») fait, entre autres, écho au « Mercerisme » des Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1968), tandis que la survie d’O’Blivion par-delà sa mort grâce à la vidéo évoque immédiatement Ubik (1970) où Runciter mort ne cesse d’apparaître, à la télévision en particulier.
Il n’y a peut-être pas de lien clair entre ces œuvres, et à quoi rechercher les traces d’une inspiration authentique sinon à titre historique ? Le plus important, et le plus incontestable selon nous, c’est la présence d’un fond commun de thèmes et de concepts, mais aussi de choix esthétiques proches, comme la volonté d’avoir pour personnage principal un anti-héros assez passif, parfois même déplaisant, dominé par une femme comme les personnages principaux dickiens sont dominés par leurs épouses et potentiellement menacés par leur nouvelles conquêtes. Surtout, il y a le choix d’ancrer l’histoire, malgré des enjeux démesurés, au sein d’un quotidien médiocre, le grand méchant de Videodrome n’étant après tout que le patron d’un groupe d’opticiens (une franchise nommée « Spectacular Optical » ). Le grotesque kitsch du spectacle dansant de la réception de l’entreprise ajoute à cette médiocrité et évoque les touches ridicules dont Dick parsème dans ses œuvres, ignorées par la plupart des adaptions officielles, sauf dans Confession d’un barjo et A Scanner Darkly, à l’exception de quelques séquences, comme celle du chirurgien horriblement sale de Minority Report.
Des faux souvenirs à l'hommage avoué
« Je pense donc que, pour une raison qui m’échappe, dit le cinéaste, je n’ai jamais lu une nouvelle de Dick à cette époque [de son enfance dans les années quarante et cinquante], mais il vient de ce temps-là et je lui voue une grand tendresse.[2] » La découverte ou redécouverte de l’écrivain lui a redonné goût à la littérature science-fiction par son style et ses idées. « Parfois son écriture est vraiment bonne, dit le cinéaste, et très souvent ses idées sont vraiment géniales.[7] » Mais pour le cinéaste, Dick « n’est pas, de loin, un écrivain qu’on puisse comparer à Burroughs ou à Ballard en matière de style, pour son importance en tant qu’écrivain. Il écrivait très vite et ne se souciait guère de perfection, mais il lui arrive souvent aussi d’être si charmant, si amène et si brillant.[8] »
Au-delà des idées de Philip K. Dick, ce dernier évoque principalement pour David Cronenberg un sentiment de nostalgie pour cette époque révolue, « quand j’aspirais à devenir écrivain de science-fiction, dit-il. C’était avant que Dick ne commence à écrire. Dans les années quarante et cinquante.[9] » Nous devons éclaircir ici deux points, car tout ceci nous semble très flou... Tout d’abord il me faut préciser que Philip K. Dick avait quinze années de plus que David Cronenberg. Ce dernier est né en 1943, donc il semble qu’il évoque dans cet entretien plutôt les années cinquante que quarante, bien que l’on puisse très bien rêver d’être écrivain de science-fiction à cinq ou sept ans (pourquoi pas ?), comme d’autres veulent être pompiers... De plus, contrairement à ce qu’affirme ici le cinéaste, Philip K. Dick a publié sa première nouvelle en 1951, et est devenu, en quelques années, l’un des auteurs de nouvelles de science-fiction les plus prolifiques, publiant dans des revues que lisait le jeune Cronenberg, Fantasy & Science Fiction Magazine ou Galaxy. Coquille de l’ouvrage ou trou noir dans la mémoire du cinéaste, toujours est-il qu’il nous paraît peu probable que le cinéaste n’ait pas lu l’une de ses nouvelles durant ces années. Comment peut-on se souvenir de tout ? Il nous semble que Cronenberg a été imprégné par l’œuvre de Philip K. Dick jusqu’à ce que lui-même oublie cette influence. En tout cas tous deux ont créé une œuvre fondée sur ces références communes qu’ils n’ont cessé de pervertir.
Il a fallu que David Cronenberg attende près de quinze années après son travail avorté sur Total Recall pour qu’il consacre un film à l’univers étrange de Philip K. Dick : eXistenZ. « C’est mon film dickien, dit le cinéaste. J’ai presque été jusqu’à dédicacer le film à Philip K. Dick.[10] » Entre-temps, le cinéaste a eu le temps de lire les œuvres de Philip K. Dick et de poursuivre sa réflexion et la construction de son imaginaire en y puisant consciemment. Le film eXistenZ contient des références dickiennes explicites, comme il le dit lui-même : « Il y a une scène où l’on voit un sac en papier comme il y en a dans les fast-food, où est inscrit Perky’s Pat. Ça vient directement d’un roman de Dick. Je crois que c’est The Three Sigmata of Palmer Eldritch [c’est en effet présent dans Le Dieu venu du Centaure]. J’en suis pratiquement sûr... C’est une sorte d’hommage.[11] »
Il en a fallu du chemin pour en arriver là ! Dans la suite de cet article, j'analyserai plus en détail eXistenZ et Videodrome, pour montrer comment leur réflexion sur le virtuel et sur la religion prolongent celle des oeuvres de Philip K. Dick.
Suite : Philip K. Dick hante les films de David Cronenberg - 2
[1] Serge Grünberg (entretiens), David Cronenberg, Cahiers du Cinéma, 2000, p. 185
[2] Ibid, p. 185
[3] Olivier Père, « Philip K. Dick au cinéma : le K. Dick (Chronique) », Les Inrockuptibles n°570, 18 Février 2004, p. 42.
[4] Serge Grünberg (entretiens), op. cit, p. 81.
[5] Ibid, p. 185.
[6] Ibid, p. 185.
[7] Ibid, p. 185
[8] Ibid, p. 185.
[9] Ibid, p. 185
[10] Ibid, p. 185.
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Hergé est le créateur qui a le plus façonné mon imaginaire d’enfance. Je me souviens
encore de mon excitation à chaque fois que retentissait la musique du générique de la série animée Tintin, dont j’enregistrais tous les épisodes en VHS. En prime-time,
Vincent Perrot les présentait. J’ai lu aussi beaucoup d’albums dans mon enfance, le premier fut Tintin et les Picaros qui appartenait à mes parents.
J’étais trop petit pour comprendre cet épisode. Un ou deux ans plus tard, vers sept ans, ma grande tante m’a offert Le Temple du Soleil, ce fut le début de ma passion
pour non seulement la série télévisée, mais les albums qu’elle ne pouvait égaler, malgré ses qualités.
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