Le Maître du haut-château de Philip K.
Dick (1962) est un roman foisonnant, d'une richesse et d'une subtilité qui peuvent laisser quelques lecteurs de côté. La blogueuse Cachou m'a proposé de le relire dans
le cadre de son défi Dans la tête de Philip K. Dick, et d'écrire un article sur ce roman (vous pouvez lire sa critique ici, mitigée). XL. Val et Lhisbei participent également, et vous proposent leurs points de vue. Je n'ai pas choisi d'écrire une critique de ce roman que je considère
comme un chef-d'oeuvre, mais de me concentrer sur une question : comment adapter ce roman? Je prendrai exemple sur un film coréen qui a quelques points communs avec ce chef-d'oeuvre de
Philip K. Dick, 2009 : Lost Memories (Si-myung Lee, 2002), qui est aussi une uchronie, c'est-à-dire une fiction mettant en scène une
partie de notre Histoire modifiée.
« Tout ce que nous savons des peuples assassinés est ce que leurs assassins ont bien voulu en dire. Si nos ennemis remportent la victoire, si ce sont eux qui écrivent l’histoire
de cette guerre […] ils peuvent aussi décider de nous gommer complètement de la mémoire du monde, comme si nous n’avions jamais
existé.[1] » Voici le triste constat de l’historien juif Itzhak Schipper avant d’être déporté au
camp d'extermination nazi de Majdanek. Des mots qui résonnent et qui font mal.
L’uchronie inverse la proposition selon laquelle seuls les vainqueurs écrivent l’histoire : ce sont les vaincus qui, dans ces mondes parallèles, se sont imposés, reléguant dans l’oubli toute
alternative. Le Maître du haut-château de Philip K. Dick décrit un monde où les nazis et ses alliés fascistes ont gagné la Seconde Guerre Mondiale. L’action se passe en
Californie, en zone japonaise. Le Maître du haut-château relève d’un rythme qui est celui d’une double apocalypse : l’extermination qui sera déclenchée par les
nazis (apocalypse au sens négatif du terme) ; et la Révélation de la nature du monde, grâce au Verbe (apocalypse au sens chrétien du terme), ici le Yi-King. Les
mots sont véritablement au centre de ce roman.
La lecture mise en abyme au cinéma ?
Dans ce roman, l’écrivain de science-fiction Abendsen, le « Maître du haut-château » du titre, a écrit un roman, La Sauterelle pèse lourd, décrivant
ce que serait devenu le monde si les Japonais et les Allemands avaient perdu la guerre. Philip K. Dick crée ainsi une mise en abîme vertigineuse parce que se basant sur la
symétrie inversée des relations du lecteur véritable et de son livre. Lisant une œuvre de science-fiction où Allemagne nazie et Japon fasciste règnent, le lecteur assiste aux réactions des
personnages face au roman décrivant la situation inverse. C’est en quelque sorte lui-même qu’il voit dans le miroir du livre. Mais le monde imaginé par Abendsen n’est pas celui du lecteur
véritable de 1962. De ce fait, le roman réel de Philip K. Dick et le roman fictif d’Abendsen décrivent un monde aussi bien fictif l’un que l’autre, ce qui contribue à la symétrie
de l'œuvre. Dans l’hypothèse d’une adaptation de ce roman au cinéma, comment pourrait-on adapter la mise en abyme en conservant sa forme ? Supposons que l’on conserve le personnage
d’Abendsen en tant qu’écrivain : on perd dès lors la symétrie que le livre permet. Il n’y a donc plus d’incarnation du monde virtuel car le spectateur n’est pas inclut dans le
récit, car il n’est pas en train de lire un roman, mais de voir un film! 2046 (Wong Kar-wai, 2004) nous donne une piste de réflexion, mettant en
scène un écrivain des années soixante écrivant un roman de science-fiction, qui est la transposition symbolique de son propre passé. Wong Kar-wai avait d’abord imaginé une
structure qui rappelle Le Maître du Haut Château : « Je pensais qu’il devait y avoir deux écrivains dans ce film : le premier, qui vit dans les années
60, écrit une fiction sur l’avenir ; dans le futur, un second écrivain créait un roman sur les années 60. Et à la fin, on ne sait plus quelle partie représente la réalité, quelle autre la
fiction.[2] » Le film aurait ainsi créé une mise en abyme parfaitement symétrique, l’un renvoyant à l’autre jusqu’à l’infini, ou plutôt jusqu’à ce que le spectateur
décide de choisir entre l’un ou l’autre de ces espace-temps. Ainsi, le spectateur aurait été le centre temporel de cette symétrie, une quarantaine d’années le séparant de l’un et de l’autre, et
l’impliquant de ce fait, malgré l’opposition entre film et livre. 2046 a pris une forme sensiblement différente, puisque seul subsiste l’écrivain des années soixante,
toute symétrie vertigineuse disparaissant (mais pas la virtuosité de Wong Kar-wai).
Uchronie coréenne : 2009, lost memories
2009 : Lost Memories nous permet de comprendre quelles seraient les difficultés pour adapter le roman Le Maître du haut-château (1962) de
Philip K. Dick, les deux œuvres ayant pour point commun de postuler la victoire du Japon lors de la Seconde Guerre Mondiale, côté Américain dans le film coréen, côté nazi chez
l’écrivain. 2009 : Lost Memories raconte en effet l’histoire de deux policiers en 2009, l’un Japonais, l’autre Coréen, qui vont découvrir que l’histoire fut changée en
1909 en empêchant l’assassinat d’un gouverneur Japonais, permettant la création du monde, qu’ils ont toujours considéré comme réel, où la Corée (non divisée) est englobée dans un Grand Japon,
allié aux Etats-Unis lors de la Seconde Guerre Mondiale. Le film n’explique jamais comment cette alliance fut possible, il nous dit seulement que de ce fait les bombes atomiques n’explosèrent ni
à Nagasaki ni à Hiroshima, tandis que la capitulation fut permise par la destruction quasi totale de Berlin. De manière générale, les informations sont données en bloc, de manière qui semble
ainsi arbitraire, surtout dans la séquence où les deux policiers apprennent simultanément la vérité.
L’uchronie implique de mettre en scène, ou du moins de suggérer, une réaction en chaîne à une échelle qui peut être mondiale, ce qui est le cas ici. Or 2009 : Lost
Memories ignore complètement les conséquences de son postulat, préférant se concentrer sur l’intrigue policière et sur ses longues scènes d’action souvent impressionnantes. Le
parti-pris de se focaliser uniquement sur la Corée et le Japon aurait pu donner lieu à la création d’un cadre uchronique passionnant. Mais ce dernier n’est qu’esquissé à grand traits, par
quelques signes clairs qui ne suffisent pas à créer un effet de réel : le sigle JBI (Japanese Bureau of Investigation), la maison traditionnelle Japonaise en pleine Corée, le quartier
Coréen.
Par quelques traits, le film décrit ce monde où les Coréens sont privés de leur indépendance, victimes sans s’en offusquer de l’occupation Japonaise, à l’image des Américains de l’Ouest dans
Le Maître du haut-château, ayant oublié tout sentiment d’appartenance à leur véritable nation. Un monde qui semble vivre en harmonie, ce qui est figuré dans la scène de
dîner chez le policier Japonais, les attentats terroristes d’un groupe Coréen troublant seuls cette quiétude. En vérité, la Corée a été tranquillement pillée, ce qui est évoqué par les actions de
la Fondation Inoué qui s’est appropriée le patrimoine culturel coréen. Les indépendantistes cherchent à récupérer certains objets de la culture coréenne, ce qui est une manière habile de
transposer leur lutte contre les occupants de leur pays. La question de la survivance de la culture est au centre également du Maître du haut-château puisque
les Japonais qui ont annexée la partie Ouest des Etats-Unis raffolent des objets typiquement américains, reliques d’un monde disparu. Mais plus le roman avance, plus les personnages se rendent
comptent qu’ils sont peut-être eux-mêmes, et leur monde, anachroniques.
Le cadre trop étroit du cinéma commercial
Il manque à 2009 : Lost Memories la richesse désordonnée de la réalité, car rien n’y déborde de son cadre étroit. Dans les œuvres les plus abouties de Philip K.
Dick, il ne s’attache pas seulement au bon fonctionnement de la mécanique narrative, à l’intrigue, mais crée une atmosphère où il fait se mouvoir, parler et vivre ses personnages, ce qui
est d’autant plus important que Le Maître du haut-château est l’histoire d’êtres qui semblent exister grâce au pouvoir de la fiction, mais qui sont en attente de leur
propre disparition à la fin du roman. Par manque d’ambition, le film 2009 : Lost Memories ressemble à une série B malgré quelques séquences impressionnantes (la
fusillade du début) et une réalisation efficace mais qui tourne à vide en multipliant les longues séquences clip (combat de kendo) et les effets de mauvais goût. Voulant être plus qu’un
film d’action, à l’image de Matrix, l’étroitesse ridicule du cadre du film est d’autant plus visible. Dès lors qu’il bascule dans le fantastique avec la découverte des pouvoirs de la
roche et de la sculpture de l’ « Âme de la Lune » qui permettent d’aller dans le passé, le film ressemble alors à un Indiana Jones de mauvais
goût, qui aurait été croisé avec Retour vers le futur, tout en demeurant divertissant car interprété avec conviction et réalisé avec sérieux.
Mais 2009 : Lost Memories n’a aucun humour pour faire passer la pilule, le hiératisme des personnages, commun à de nombreux films d’action asiatiques, devant leur
permettre de revêtir le masque de la tragédie. La musique, symphonique, tonitruante, lyrique, voudrait élever le film au-dessus de son statut de film d’action et de son budget, au niveau des
blockbusters hollywoodiens. Mais le cadre resserré de l’action et le mauvais goût des séquences les plus fantastiques la réduisent à l’état de présence bruyante et grandiloquente.
Malgré tout, 2009 : Lost Memories séduit le spectateur grâce à sa réalisation rythmée et à son interprétation sobre mais juste. Le film n’est jamais meilleur lorsqu’il
reste dans une relative simplicité qui le rend efficace et touchant, humain. Le sourire final du héros est un rayon de soleil. Sans surprise, le film se conclut par un retour à son commencement
(l’assassinat manqué), dans le but de rétablir la véritable histoire, sans surprise à nouveau, tout est bien qui finit bien, d’autant plus qu’une petite fille sourit en voyant la vieille
photographie jaunie du héros et de l’héroïne : elle porte en elle, sous la couche du présent de sa mémoire-palimpseste, une vague réminiscence de leur existence à ses côtés. Une fin positive
qui autorise aussi une lecture patriotique qui néglige complètement les Japonais. De même, il est évident qu’une adaptation hollywoodienne du Maître du haut-château
pourrait difficilement se contenter de sa fin sublime mais frustrante où le Yi-King annonce que ce monde où nazis et fascistes ont gagné n’est pas le monde réel… Une
révélation qui surprend à peine Juliana et Abendsen qui, au fond d’eux, tout comme Mr Tagomi ou Frank Frink, en avaient toujours eu la certitude. Juliana quitte alors la réception et repart en
voiture. Philip K. Dick lui-même avoua que cette fin n’étaient pas satisfaisante car elle ne faisait que confirmer un sentiment que les personnages possédaient déjà. L’écrivain
disait que le Yi-King, qu’il utilisait lors de l’écriture du roman, l’avait conduit (volontairement ?) dans une impasse. Il écrivit une fin bouclant les intrigues
laissées en suspens et montrant l’irruption des nazis dans le monde réel, puis la rejeta. En fin de compte, nulle autre fin n’était possible, car rien ne pouvait être plus fort que
l’affirmation que ce monde n’est pas réel et que les personnages vont devoir continuer en vivre en connaissant la vérité, dans l’attente d’une brisure qui leur permettra peut-être de
s’échapper. De même, il tentera vainement d’écrire une suite à ce roman des années plus tard.
Le temps que le monde disparaisse
Tout retour à l’ordre réel de l’histoire est impossible dans Le Maître du haut-château car Philip K. Dick refuse tout moyen de déplacement temporel.
Philip K. Dick s’est peut-être rendu compte que c’est l’ancrage de l’uchronie dans le réel qui fait sa force, comme un monde alternatif potentiel, et que l’irruption d’un élément
de science-fiction ou fantastique briserait son troublant effet de réel. Les êtres humains ne peuvent donc être les acteurs du rétablissement de l’histoire, d’où un sentiment global de passivité,
malgré les tentatives des personnages pour changer le cours des choses. Il y a alors en chaque personnage du Maître du haut-château une angoisse profonde, la certitude
de leur impossibilité d’échapper à leur monde, un vertige qui n’est pas propre aux héros des uchronies, ni de la science-fiction, mais qui est celui de chacun d’entre nous, le récit imaginaire de
Philip K. Dick permettant simplement de le faire émerger. Malheureusement, les personnages de 2009 : Lost Memories ne semblent guère ressentir de
vertige ou de frisson à la pensée de leur passé falsifié et de leur au-delà qui semble impossible à atteindre. Ce sont des hommes d’action, et même la réminiscence récurrente du héros Coréen
s’inscrit clairement au sein de l’intrigue, de manière trop lisible, trop claire, trop efficace pour venir s’insinuer sourdement dans les pensées et saper les certitudes du héros. Tout en
s’étendant sur des séquences clip et de longues scènes d’action, le réalisateur veut aller au plus vite et ne prend pas le temps nécessaire pour que le doute s’installe lentement.
Il faut du temps à l’esprit pour être contaminé, douter, rejeter, refouler et se défaire enfin de ses certitudes, c’est un long et subtil processus : peut-il avoir sa place sur
l’écran ? Oui, si on en fait le choix, comme Ridley Scott le fit dans Blade Runner, simplifiant l’intrigue pour laisser le temps aux
personnages de se développer dans des séquences où la caméra scrute leurs visages, les laisse vivre et non seulement agir. Le cinéaste a annoncé son intention de produire une adaptation du
Maître du haut-château en une mini-série de quatre épisodes d’une heure chacun, format qui nous semble idéal pour adapter ce roman qui nécessite du temps pour se
déployer dans toute sa subtilité. Car il faut du temps pour que progressivement les personnages prennent conscience de leur condition, de la fiction où ils sont. Une fiction qui, comme l’a montré
Hannah Arendt, n’est autre que le monde créé par le système totalitaire (voir mon analyse de Pleasantville).
A lire pour plus de détails, et une autre approche : La Reconstruction de l'histoire, de Philip K. Dick au cinéma coréen contemporain par Daniel Tron, article qui m'a fait
connaître ce film, et ce parallèle très intéressant.
[1] Cité par Georges Didi-Huberman in Images malgré tout, Paris, Éditions de Minuit, Collection « Paradoxe », 2003, p. 34.
[2] Wong Kar-wai, « Comme fumer de l’opium », entretien avec Michel Ciment et Hubert Niogret, Positif n°525, novembre 2004, pp. 91-92.
Derniers Commentaires