Jeudi 17 février 2011 4 17 /02 /Fév /2011 01:04

Sortez bouteilles de Champomy (-18) et bouteilles de Smirnoff (+18), car c'est l'anniversaire de mon petit blog, qui a eu 2 ans ce 17 février 2011 !

Je m'en suis rendu compte par hasard en remontant jusqu'à mon vieil article sur mon site sur Sergio Leone , j'ai vu la date et je me suis dit : "Eh, mon blog a dû avoir 2 ans en fait..." J'ai vérifié et en fait, c'était jour pour jour l'anniversaire de mon blog ! Comme quoi lui et moi, on est fait pour s'entendre... Faut bien s'occuper...

Eh oui, c'était mon premier article, histoire de glisser un lien vers ce vieux site que je song maintenant à transférer ici. Comme quoi les choses évoluent. Alors justement, c'est l'heure d'un petit bilan, comme tout anniversaire de blog qui se respecte...

Les chiffres ! Mes statistiques...

J'ai publié à ce jour 166 articles en comptant celui que vous lisez. Dont (par ordre décroissant) :
- 32 sur le cinéma ;
- 21 sur le cinéma et la littérature de science-fiction ;
- 19 sur Philip K. Dick et ses adaptations cinématographiques ;
- 17 sur le graphisme et les sites web que j'ai créé ;
- 15 sur mes dessins ;
- 13 sur mes peintures ;
- 11 sur mes films ;
- et 37 répartis dans les autres catégories.
Je vois que j'ai 16 articles en brouillon à finir (ou à jeter), plus ceux qui sont sur mon ordinateur ou même pas écrits, bref, de quoi avoir peur.


Vous êtes 39 903 personnes à avoir visité mon blog (du moins, en termes de visites), pour 85 671 pages vues soit 2,15 pages par visiteur, ce qui pourrait être meilleur... Ma journée record? Le 15 février 2011, avec 415 pages vues. Et mon mois record? Décidément, z'êtes bien curieux ! Bon... En novembre 2010 avec 7610 pages vues. Mais là, selon la prévision du grand mathématicien d'Overblog, il y aura 7804 pages vues ce mois-ci si vous continuez à venir comme actuellement (pas trop, sinon on sera serrés, on sera obligé de s'asseoir sur les accoudoirs du canap').
Puisque vous en redemandez, sachez que mes deux articles les plus vus en ce moment sont : Graphisme : tapisserie avec motif floral et Une Partie de campagne (Jean Renoir, 1936) : la balançoire impressionniste - 1. Pour ce dernier j'ai pas compris pourquoi... S'il y a bien un (long) article que j'ai publié sans avoir aucun espoir de visite, c'est bien celui-ci, cette analyse un peu pointue...

Des statistiques pour le partage?

Mais je l'ai publié quand même, car je ne tiens pas ce blog pour faire de l'audience, mais pour m'exprimer et vous faire partager mes coups de coeur, de gueule, mes pensées et mes créations. Et (j'ai une petite larme qui commence à vouloir se détacher du coin de mon oeil), le plus grand plaisir que je retire, c'est ce partage. Cela ne se mesure pas. A peine peut-on compter le nombre de commentaires (11 pour Philip K. Dick et la représentation du futur au cinéma, mon record), mais cela ne signifie pas grand chose comparé aux rencontres effectuées même virtuellement autour d'un sujet, aux échanges qui naissent et durent, durent...

On a souvent considéré les blogueurs comme des individualistes exhibitionnistes, et pourtant, c'est une réelle volonté désintéressée d'échange qui anime la plupart des blogueurs, loin des clichés habituels. Je fais dans les bons sentiments, on dirait, et pourtant, je ne peux pas cacher que ce que je considérais comme une légendaire aberration est réel : on peut avoir des amis virtuels. Quand ils ont des pensées réelles.

Merci donc à ceux que je ne connais que par leur blog : Cachou, Vance, Niko, Ideyvonne, Tina la Killer, Bruce Kraft... et à ceux que j'oublie, et au visiteur anonyme qui n'est passé qu'une fois au hasard de Google... Toi peut-être ?

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Historique du blog
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Mardi 25 janvier 2011 2 25 /01 /Jan /2011 10:00

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma ThurmanJe me suis rendu compte que malgré de nombreux articles publiés sur mon blog sur les adaptations de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick, je n'avais pas publié de critique de chaque adaptation officielle. Je vais tenter de combler ce manque, en commençant par... presque le plus mauvais !

Paycheck, d’après la nouvelle « Jour de paie » (ou « La clause de salaire ») de Philip K. Dick, met en scène un ingénieur qui a eu sa mémoire effacée après deux ans de travail. Il découvre qu’il a refusé son colossal salaire, préférant de mystérieux objets qui vont le guider vers ce qu’il a créé et dont il n’a plus aucun souvenir : une machine pour voir l’avenir. La nouvelle est très ingénieuse, et ambigüe, le héros étant surtout motivé par ses propres intérêts, loin de celui du film, mais ça c'est une habitude à Hollywood !

Pillage et héritage

Le réalisateur de cette adaptation sortie est le « maître » du film d’action John Woo, qui déclare : « je n’ai jamais lu de roman de K. Dick. Par contre, je connais les films qui en ont été tirés et je reconnais avoir souvent apprécié certains points communs dans ces œuvres dont la paternité appartient bien à l’écrivain.[1] » Un point témoigne de la volonté de filiation de Paycheck, on y retrouve en effet une variation d’une figure récurrente, inaugurée avec Total Recall puis Impostor et Minority Report : le héros qui ne peut plus bouger tandis que sa tête est enserrée dans une machine. Dans Paycheck le héros est attaché à un siège tandis qu’il est interrogé, son fauteuil tournant en fonction des mouvements des agents du F.B.I., ne pouvant ainsi détourner le regard, et il y a surtout la machine à effacer les souvenirs, John Woo s’inspirant explicitement de Total Recall dans cette scène. Mais ces références ne peuvent pas compenser la médiocrité de ce film, qui à la rigueur se regarde d’un œil un peu endormi… Mais Philip K. Dick valait bien mieux que ce blockbuster cynique !

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma Thurman

Pour comprendre les œuvres de cet écrivain, et pour les adapter, on ne peut pas faire autrement que de plonger dans les méandres du cerveau. Et ne pas avoir peur des choses étranges qu’on y trouve… Mais est-ce possible quand on se cache derrière des stéréotypes sans âmes, des clichés, des conventions hollywoodiennes où tout est réduit à l’état de surface ? Un détail vraiment effarant révèle cette incapacité de John Woo à sortir des conventions : lorsqu’on retourne en arrière dans les souvenirs du personnage de Ben Affleck, on le voit agir, mais ce n’est pas en caméra subjective. Ok, c’est une convention du cinéma, rien à critiquer. Mais quant on voit ces pseudo-souvenirs sur l’écran d’ordinateur de Paul Giamatti, découpés et montés comme un film, là, non ! Est-ce que moi je me souviens de mon passé en me voyant sous différents angles, avec montage et toute la grammaire cinématographique ? Non ! Et même si Paycheck n’est qu’un film, je trouve cela d’une profonde débilité. C’est un détail qui, je trouve, reflète parfaitement l’absence totale d’idée, d’implication et d’intelligence de ce film. Et pourtant des cerveaux, ils y en avaient pour le créer…

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Paul Giamatti

Langue de bois à vendre

 « J’ai même pleuré à la fin de Blade Runner quand le robot incarné par Rutger Hauer meurt.[2] » On est heureux qu’il ait été touché par le film de Ridley Scott, que ce soit l’élément humain qui l’ait marqué, car en fin de compte, les personnages et leurs interrogations intéressaient Philip K. Dick, la science-fiction étant un dispositif lui permettant de faire de ces pensées des histoires. Mais quant on voit le film, on se dit : où sont les personnages ? Ce sont ces stéréotypes-là ? Avec Uma Thurman qui fait ce qu’elle peut pour ne pas se noyer dans se naufrage, et Ben Affleck plat, mais d’un plat !… Il peine vraiment à montrer que son personnage a des neurones, et pourtant, Ben Affleck a prouvé qu'il était loin d'être idiot ! Si encore le spectacle compensait cette nullité, mais on a guère droit qu’à un énième film de poursuite en costard-cravate, avec quelques scènes d'action divertissantes, mais déjà vu et sans intérêt faute d'intrigue et de personnages pour les doter d'enjeux et de crédibilité.

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma Thurman

John Woo dit qu’il « ne voulais pas que Paycheck soit un film futuriste, contrairement à la nouvelle qui se déroule 200 ans dans le futur. Je n'étais pas intéressé par un film de science-fiction. Ce n’est pas mon genre en tant que réalisateur.[3] » Il a ainsi voulu ancrer cette histoire de science-fiction dans la réalité contemporaine, à l’image de ce qu’il avait fait avec l’excellent Volte/Face (1997). « J'aime filmer la réalité[4] », affirme-t-il. « J'ai vu dans le scénario de Paycheck les périples d’un homme ordinaire qui a oublié ce qu’il a fait.[5] » A nouveau, les déclarations de John Woo tendent à laisser penser qu’il a compris les implications des histoires fantaisistes de Philip K. Dick dans notre propre existence. Dans la même interview, le cinéaste de Hong Kong dit plus loin :  

Le message que j'ai voulu faire passer est que l'homme est maître de sa propre destinée. En Asie, il y a beaucoup de dépression parmi les jeunes qui mettent souvent un terme à leur vie. Je voulais montrer dans mon film que le monde n'est pas aussi terrible qu'on peut le penser et que nous avons un futur. Il y aura toujours de l'espoir et des hommes de bonne volonté. Il ne faut pas laisser tomber ; il faut trouver un moyen de s'en sortir et de continuer à vivre.[6]

Le problème, c’est que ces bonnes intentions semblent être là uniquement pour justifier qu’il se soit consacré à un si mauvais film. Après un discours tel que celui-ci, le journaliste ne peut plus lui reprocher d’avoir réalisé Paycheck Je n’ai guère suivi la carrière de John Woo, je n’ai pas vu beaucoup de ses films, mais je sais qu'il ne manque pas de talent, donc j’espère que ce n’était qu’une langue de bois promotionnelle. Car après avoir vu le film Paycheck, comment ne pas rire en lisant : «La nouvelle était très courte et il fallait quelque peu l'étoffer. J’ai principalement développé la philosophie du film[7] » ? Deux remarques : soit il parle de la philosophie de la nouvelle qu’il aurait étoffé, soit il parle du scénario auquel il aurait insufflé cette supposée « philosophie ». Dans les deux cas, une seule réponse : relire la nouvelle ! Car ce film n’est qu’un film d’action pataud, qui se voudrait hitchcockien mais qui ne parvient qu’à faire bailler d’ennui et rire à ses dépends.

John Woo au moment de Paycheck (2003)

Allez, concédons à John Woo qu’il est parvenu à placer deux symboles qui montrent aux fans qu’il a signé ce nanar même pas drôle et qu’il a une « philosophie » : la colombe qui apparaît en contre-jour comme dans les représentations traditionnelles du Saint-Esprit, et la fleur de lotus qui est « la fleur sur laquelle sont assis Bouddha et les fées. Elle représente paix et beauté.[8] » C’est maigre, cela masque mal le fait que ce film est avec Next (Lee Tamahori, 2007) la pire adaptation d’une œuvre de Philip K. Dick.

L’argent vaut plus que l’amour

Le pire, c'est que, de l'aveu de John Woo, c'est l'histoire d'amour entre Ben Affleck et Uma Thurman qui l'a le plus intéressé dans cette histoire. C'est cette histoire qu'il voulait raconter. Voeu pieu qui tourne au ridicule lorsqu'on les voit tomber amoureux en un échange de regard au ralenti, avec des dialogues ineptes. Et si encore il avait pu conclure cette histoire d'amour... mais le studio ne permettra même pas à John Woo de proposer une fin gnangnan pseudo-satisfaisante pour cette intrigue à l'eau de rose diluée dans le cynisme ! Car la fin prévue (convenue au possible) a été changée après les projections-test, de peur de mauvaise réaction du public... qui se demandait où étaient passés les millions de dollars (argent sale) que le héros avait laissés s'échapper pour la bonne cause.

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma Thurman

L’échec commercial est un châtiment que les distributeurs, producteurs, mais aussi les auteurs des films, tentent d’éviter en cernant au plus près les attentes des spectateurs, et en y répondant favorablement. Les projections-tests sont souvent utilisées à cet effet. Paycheck a ainsi vu sa fin complètement changer afin de coller au plus près des attentes supposées du public. Dans la première fin qui a été tournée, le héros (incarné par Ben Affleck) se promène avec l’héroïne dans la rue, et cette dernière (Uma Thurman) lui dit : « Parfois, je me demande si tu es vraiment intelligent au point d’avoir inventé tout cela [les indices menant à bien son enquête et sa survie]… » Le héros entre alors dans un magasin, achète la bague que le jeune homme qui le lui avait volé au début du film a vendue, et revient en proposant en mariage l’héroïne. Le mot « mariage » n’est pas même prononcé : sa phrase est inachevée car elle l’embrasse tandis que la caméra tourne autour d’eux, et un fondu au noir conclue la scène. Cette fin avait le mérite, malgré ses nombreuses maladresses, de proposer une résolution émotionnelle, une « éternité entrevue », comme la phrase inachevée le suggère, le temps semblant se figer en cet instant de pur bonheur. Car la fin d’un film, c’est ce qu’il reste du chemin parcouru. Ici, c’est l’amour, ça n’a pas le mérite de l’originalité mais est bien plus satisfaisant émotionnellement et cinématographiquement que ce que propose la fin actuelle.

« Et l’argent ? A-t-il récupéré l’argent ? » se demandaient semble-t-il les spectateurs cobayes (le mot n’est pas faible pour un tel film) et les financiers face à ce happy end. Est-ce la crise économique qui conduit le spectateur à préférer, même sur un écran, la satisfaction des finances à celle des sentiments ? Une nouvelle fin a donc été tournée, dans laquelle le héros découvre un billet de loterie gagnant d’un montant de six millions de dollars (égal à la somme qu’il avait refusée par éthique au début du film). Il est heureux, il est riche, et il rit avec sa fiancée, taquiné par son meilleur ami qui réclame sa part, et l’image se rétrécit jusqu’à devenir une vignette sur le côté gauche tandis que le générique défile dans le but de maintenir jusqu’au bout une certaine complicité avec le spectateur, comme c’est souvent le cas lors d’utilisation de ce procédé. Mais il se passe tellement peu de choses dans cette séquence, qu’elle semble étirée dans le seul but que les spectateurs quittent la salle avant même qu’elle ne s’achève en se disant : « Bon, on s’en va, il n’y a plus rien à voir. » Le film de John Woo refuse toute fin, toute rupture trop inconfortable pour le spectateur. Oui, il n’y a vraiment rien à voir… 

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma Thurman

Dégage-toi des bras de l'inexpressif Ben Affleck et fuis ce carnage, Uma Thurman, tu as survécu à Batman et Robin (Joel Schumacher, 1997), ce n'est pas ce navet de luxe qui brisera ta carrière !... Et heureusement, elle a survécu, et même Ben Affleck et John Woo ! Philip K. Dick quant à lui est mort depuis 1982...

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)


[1] Stéphane Thiellement, « Paycheck, 3 questions à John Woo, réalisateur », SF mag, http://www.sfmag.net/article.php3?id_article=670

[2] Ibid.

[3] Laurent De Groof, « John Woo, Paycheck, "Même la plus mauvaise personne au monde est capable d'aimer, de rêver." », Cinemaniacs, novembre 2003, http://www.cinemaniacs.be/interv2.php?id=63

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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Dimanche 23 janvier 2011 7 23 /01 /Jan /2011 18:41

Le Maître du haut-château, roman de Philip K. DickLe Maître du haut-château de Philip K. Dick (1962) est un roman foisonnant, d'une richesse et d'une subtilité qui peuvent laisser quelques lecteurs de côté. La blogueuse Cachou m'a proposé de le relire dans le cadre de son défi Dans la tête de Philip K. Dick, et d'écrire un article sur ce roman (vous pouvez lire sa critique ici, mitigée). XL. Val et Lhisbei participent également, et vous proposent leurs points de vue. Je n'ai pas choisi d'écrire une critique de ce roman que je considère comme un chef-d'oeuvre, mais de me concentrer sur une question : comment adapter ce roman? Je prendrai exemple sur un film coréen qui a quelques points communs avec ce chef-d'oeuvre de Philip K. Dick, 2009 : Lost Memories (Si-myung Lee, 2002), qui est aussi une uchronie, c'est-à-dire une fiction mettant en scène une partie de notre Histoire modifiée.

  « Tout ce que nous savons des peuples assassinés est ce que leurs assassins ont bien voulu en dire. Si nos ennemis remportent la victoire, si ce sont eux qui écrivent l’histoire de cette guerre […] ils peuvent aussi décider de nous gommer complètement de la mémoire du monde, comme si nous n’avions jamais  existé.[1] »  Voici le triste constat de l’historien juif Itzhak Schipper avant d’être déporté au camp d'extermination nazi de Majdanek. Des mots qui résonnent et qui font mal.

L’uchronie inverse la proposition selon laquelle seuls les vainqueurs écrivent l’histoire : ce sont les vaincus qui, dans ces mondes parallèles, se sont imposés, reléguant dans l’oubli toute alternative. Le Maître du haut-château de Philip K. Dick décrit un monde où les nazis et ses alliés fascistes ont gagné la Seconde Guerre Mondiale. L’action se passe en Californie, en zone japonaise. Le Maître du haut-château relève d’un rythme qui est celui d’une double apocalypse : l’extermination qui sera déclenchée par les nazis (apocalypse au sens négatif du terme) ; et la Révélation de la nature du monde, grâce au Verbe (apocalypse au sens chrétien du terme), ici le Yi-King. Les mots sont véritablement au centre de ce roman.

La lecture mise en abyme au cinéma ?

Dans ce roman, l’écrivain de science-fiction Abendsen, le « Maître du haut-château » du titre, a écrit un roman, La Sauterelle pèse lourd, décrivant ce que serait devenu le monde si les Japonais et les Allemands avaient perdu la guerre. Philip K. Dick crée ainsi une mise en abîme vertigineuse parce que se basant sur la symétrie inversée des relations du lecteur véritable et de son livre. Lisant une œuvre de science-fiction où Allemagne nazie et Japon fasciste règnent, le lecteur assiste aux réactions des personnages face au roman décrivant la situation inverse. C’est en quelque sorte lui-même qu’il voit dans le miroir du livre. Mais le monde imaginé par Abendsen n’est pas celui du lecteur véritable de 1962. De ce fait, le roman réel de Philip K. Dick et le roman fictif d’Abendsen décrivent un monde aussi bien fictif l’un que l’autre, ce qui contribue à la symétrie de l'œuvre. Dans l’hypothèse d’une adaptation de ce roman au cinéma, comment pourrait-on adapter la mise en abyme en conservant sa forme ? Supposons que l’on conserve le personnage d’Abendsen en tant qu’écrivain : on perd dès lors la symétrie que le livre permet. Il n’y a donc plus d’incarnation du monde virtuel car le spectateur n’est pas inclut dans le récit, car il n’est pas en train de lire un roman, mais de voir un film! 2046 (Wong Kar-wai, 2004) nous donne une piste de réflexion, mettant en scène un écrivain des années soixante écrivant un roman de science-fiction, qui est la transposition symbolique de son propre passé. Wong Kar-wai avait d’abord imaginé une structure qui rappelle Le Maître du Haut Château : « Je pensais qu’il devait y avoir deux écrivains dans ce film : le premier, qui vit dans les années 60, écrit une fiction sur l’avenir ; dans le futur, un second écrivain créait un roman sur les années 60. Et à la fin, on ne sait plus quelle partie représente la réalité, quelle autre la fiction.[2] » Le film aurait ainsi créé une mise en abyme parfaitement symétrique, l’un renvoyant à l’autre jusqu’à l’infini, ou plutôt jusqu’à ce que le spectateur décide de choisir entre l’un ou l’autre de ces espace-temps. Ainsi, le spectateur aurait été le centre temporel de cette symétrie, une quarantaine d’années le séparant de l’un et de l’autre, et l’impliquant de ce fait, malgré l’opposition entre film et livre. 2046 a pris une forme sensiblement différente, puisque seul subsiste l’écrivain des années soixante, toute symétrie vertigineuse disparaissant (mais pas la virtuosité de Wong Kar-wai).

Uchronie coréenne : 2009, lost memories

2009 : Lost memories (film de Si-myung Lee, 2002)

2009 : Lost Memories nous permet de comprendre quelles seraient les difficultés pour adapter le roman Le Maître du haut-château (1962) de Philip K. Dick, les deux œuvres ayant pour point commun de postuler la victoire du Japon lors de la Seconde Guerre Mondiale, côté Américain dans le film coréen, côté nazi chez l’écrivain. 2009 : Lost Memories raconte en effet l’histoire de deux policiers en 2009, l’un Japonais, l’autre Coréen, qui vont découvrir que l’histoire fut changée en 1909 en empêchant l’assassinat d’un gouverneur Japonais, permettant la création du monde, qu’ils ont toujours considéré comme réel, où la Corée (non divisée) est englobée dans un Grand Japon, allié aux Etats-Unis lors de la Seconde Guerre Mondiale. Le film n’explique jamais comment cette alliance fut possible, il nous dit seulement que de ce fait les bombes atomiques n’explosèrent ni à Nagasaki ni à Hiroshima, tandis que la capitulation fut permise par la destruction quasi totale de Berlin. De manière générale, les informations sont données en bloc, de manière qui semble ainsi arbitraire, surtout dans la séquence où les deux policiers apprennent simultanément la vérité.

L’uchronie implique de mettre en scène, ou du moins de suggérer, une réaction en chaîne à une échelle qui peut être mondiale, ce qui est le cas ici. Or 2009 : Lost Memories ignore complètement les conséquences de son postulat, préférant se concentrer sur l’intrigue policière et sur ses longues scènes d’action souvent impressionnantes. Le parti-pris de se focaliser uniquement sur la Corée et le Japon aurait pu donner lieu à la création d’un cadre uchronique passionnant. Mais ce dernier n’est qu’esquissé à grand traits, par quelques signes clairs qui ne suffisent pas à créer un effet de réel : le sigle JBI (Japanese Bureau of Investigation), la maison traditionnelle Japonaise en pleine Corée, le quartier Coréen.

2009 : Lost memories (film de Si-myung Lee, 2002)

Par quelques traits, le film décrit ce monde où les Coréens sont privés de leur indépendance, victimes sans s’en offusquer de l’occupation Japonaise, à l’image des Américains de l’Ouest dans Le Maître du haut-château, ayant oublié tout sentiment d’appartenance à leur véritable nation. Un monde qui semble vivre en harmonie, ce qui est figuré dans la scène de dîner chez le policier Japonais, les attentats terroristes d’un groupe Coréen troublant seuls cette quiétude. En vérité, la Corée a été tranquillement pillée, ce qui est évoqué par les actions de la Fondation Inoué qui s’est appropriée le patrimoine culturel coréen. Les indépendantistes cherchent à récupérer certains objets de la culture coréenne, ce qui est une manière habile de transposer leur lutte contre les occupants de leur pays. La question de la survivance de la culture est au centre également du Maître du haut-château puisque les Japonais qui ont annexée la partie Ouest des Etats-Unis raffolent des objets typiquement américains, reliques d’un monde disparu. Mais plus le roman avance, plus les personnages se rendent comptent qu’ils sont peut-être eux-mêmes, et leur monde, anachroniques.

Le cadre trop étroit du cinéma commercial

Il manque à 2009 : Lost Memories la richesse désordonnée de la réalité, car rien n’y déborde de son cadre étroit. Dans les œuvres les plus abouties de Philip K. Dick, il ne s’attache pas seulement au bon fonctionnement de la mécanique narrative, à l’intrigue, mais crée une atmosphère où il fait se mouvoir, parler et vivre ses personnages, ce qui est d’autant plus important que Le Maître du haut-château est l’histoire d’êtres qui semblent exister grâce au pouvoir de la fiction, mais qui sont en attente de leur propre disparition à la fin du roman. Par manque d’ambition, le film 2009 : Lost Memories ressemble à une série B malgré quelques séquences impressionnantes (la fusillade du début) et une réalisation efficace mais qui tourne à vide en multipliant les longues séquences clip (combat de kendo) et les effets de mauvais goût. Voulant être plus qu’un film d’action, à l’image de Matrix, l’étroitesse ridicule du cadre du film est d’autant plus visible. Dès lors qu’il bascule dans le fantastique avec la découverte des pouvoirs de la roche et de la sculpture de l’ « Âme de la Lune » qui permettent d’aller dans le passé, le film ressemble alors à un Indiana Jones de mauvais goût, qui aurait été croisé avec Retour vers le futur, tout en demeurant divertissant car interprété avec conviction et réalisé avec sérieux.

2009 : Lost memories (film de Si-myung Lee, 2002)

Mais 2009 : Lost Memories n’a aucun humour pour faire passer la pilule, le hiératisme des personnages, commun à de nombreux films d’action asiatiques, devant leur permettre de revêtir le masque de la tragédie. La musique, symphonique, tonitruante, lyrique, voudrait élever le film au-dessus de son statut de film d’action et de son budget, au niveau des blockbusters hollywoodiens. Mais le cadre resserré de l’action et le mauvais goût des séquences les plus fantastiques la réduisent à l’état de présence bruyante et grandiloquente.

Malgré tout, 2009 : Lost Memories séduit le spectateur grâce à sa réalisation rythmée et à son interprétation sobre mais juste. Le film n’est jamais meilleur lorsqu’il reste dans une relative simplicité qui le rend efficace et touchant, humain. Le sourire final du héros est un rayon de soleil. Sans surprise, le film se conclut par un retour à son commencement (l’assassinat manqué), dans le but de rétablir la véritable histoire, sans surprise à nouveau, tout est bien qui finit bien, d’autant plus qu’une petite fille sourit en voyant la vieille photographie jaunie du héros et de l’héroïne : elle porte en elle, sous la couche du présent de sa mémoire-palimpseste, une vague réminiscence de leur existence à ses côtés. Une fin positive qui autorise aussi une lecture patriotique qui néglige complètement les Japonais. De même, il est évident qu’une adaptation hollywoodienne du Maître du haut-château pourrait difficilement se contenter de sa fin sublime mais frustrante où le Yi-King annonce que ce monde où nazis et fascistes ont gagné n’est pas le monde réel… Une révélation qui surprend à peine Juliana et Abendsen qui, au fond d’eux, tout comme Mr Tagomi ou Frank Frink, en avaient toujours eu la certitude. Juliana quitte alors la réception et repart en voiture. Philip K. Dick lui-même avoua que cette fin n’étaient pas satisfaisante car elle ne faisait que confirmer un sentiment que les personnages possédaient déjà. L’écrivain disait que le Yi-King, qu’il utilisait lors de l’écriture du roman, l’avait conduit (volontairement ?) dans une impasse. Il écrivit une fin bouclant les intrigues laissées en suspens et montrant l’irruption des nazis dans le monde réel, puis la rejeta. En fin de compte, nulle autre fin n’était possible, car rien ne pouvait être plus fort que l’affirmation que ce monde n’est pas réel et que les personnages vont devoir continuer en vivre en connaissant la vérité, dans l’attente d’une brisure qui leur permettra peut-être de s’échapper. De même, il tentera vainement d’écrire une suite à ce roman des années plus tard.

Le temps que le monde disparaisse

Tout retour à l’ordre réel de l’histoire est impossible dans Le Maître du haut-château car Philip K. Dick refuse tout moyen de déplacement temporel. Philip K. Dick s’est peut-être rendu compte que c’est l’ancrage de l’uchronie dans le réel qui fait sa force, comme un monde alternatif potentiel, et que l’irruption d’un élément de science-fiction ou fantastique briserait son troublant effet de réel. Les êtres humains ne peuvent donc être les acteurs du rétablissement de l’histoire, d’où un sentiment global de passivité, malgré les tentatives des personnages pour changer le cours des choses. Il y a alors en chaque personnage du Maître du haut-château une angoisse profonde, la certitude de leur impossibilité d’échapper à leur monde, un vertige qui n’est pas propre aux héros des uchronies, ni de la science-fiction, mais qui est celui de chacun d’entre nous, le récit imaginaire de Philip K. Dick permettant simplement de le faire émerger. Malheureusement, les personnages de 2009 : Lost Memories ne semblent guère ressentir de vertige ou de frisson à la pensée de leur passé falsifié et de leur au-delà qui semble impossible à atteindre. Ce sont des hommes d’action, et même la réminiscence récurrente du héros Coréen s’inscrit clairement au sein de l’intrigue, de manière trop lisible, trop claire, trop efficace pour venir s’insinuer sourdement dans les pensées et saper les certitudes du héros. Tout en s’étendant sur des séquences clip et de longues scènes d’action, le réalisateur veut aller au plus vite et ne prend pas le temps nécessaire pour que le doute s’installe lentement.

2009 : Lost memories (film de Si-myung Lee, 2002)

Il faut du temps à l’esprit pour être contaminé, douter, rejeter, refouler et se défaire enfin de ses certitudes, c’est un long et subtil processus : peut-il avoir sa place sur l’écran ? Oui, si on en fait le choix, comme Ridley Scott le fit dans Blade Runner, simplifiant l’intrigue pour laisser le temps aux personnages de se développer dans des séquences où la caméra scrute leurs visages, les laisse vivre et non seulement agir. Le cinéaste a annoncé son intention de produire une adaptation du Maître du haut-château en une mini-série de quatre épisodes d’une heure chacun, format qui nous semble idéal pour adapter ce roman qui nécessite du temps pour se déployer dans toute sa subtilité. Car il faut du temps pour que progressivement les personnages prennent conscience de leur condition, de la fiction où ils sont. Une fiction qui, comme l’a montré Hannah Arendt, n’est autre que le monde créé par le système totalitaire (voir mon analyse de Pleasantville).

 

A lire pour plus de détails, et une autre approche : La Reconstruction de l'histoire, de Philip K. Dick au cinéma coréen contemporain par Daniel Tron, article qui m'a fait connaître ce film, et ce parallèle très intéressant.

 

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)


[1] Cité par Georges Didi-Huberman in Images malgré tout, Paris, Éditions de Minuit, Collection « Paradoxe », 2003, p. 34.

[2]  Wong Kar-wai, « Comme fumer de l’opium », entretien avec Michel Ciment et Hubert Niogret, Positif n°525, novembre 2004, pp. 91-92.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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Samedi 22 janvier 2011 6 22 /01 /Jan /2011 11:41

Je suis en train d'améliorer le graphisme de mon blog, afin de mieux le lier avec la partie plus "site Internet" qui présente mon travail. Les deux seront bien mieux fondus à l'avenir, comme un grand espace à visiter, avec des passages, des passerelles...

Comme vous avez pu le constater en accédant aux pages de mes dossiers sur Star Wars, le corps et la machine, Les Nouveaux mythes du cinéma de science-fiction et Lawrence d'Arabie, de nouveaux fonds les illustrent, comme de vieilles affiches déchirées collées sur un mur de pierre dessiné à l'encre de Chine. Les voici ci-dessous.

Dark Vador de pierre, graffitis de fans de SF, et Lawrence d'Arabie

Je suis particulièrement satisfait de celui pour Star Wars, avec le casque de Dark Vador brisé, comme s'il avait été figé dans la pierre. J'ai utilisé une photographie sur laquelle j'ai appliqué divers effets et dessiné les fissures. Je reviendrais dessus dans un petit tutoriel peut-être.

Star Wars, le corps et la machine

Je me suis aussi un peu amusé avec celui pour  Les Nouveaux mythes du cinéma de science-fiction, avec
ces quelques titres de films cités dans le dossier, comme écrits à la hâte à la craie multicolore sur un mur, par je ne sais quel fan de science-fiction (moi !). Malgré tout, même si l'idée est amusante, je ne suis pas convaincu à 100%, et vous?

Dossier sur les nouveaux mythes du cinéma de science-fiction

Et enfin Lawrence d'Arabie, comme une simple affiche déchirée. Comme vous pouvez le remarquer, ces visuels sont assez sombres, mais grâce à la petite éclaboussure bleue de "Dossier", j'espère qu'il ne sont pas tristounets. Il faut dire que mon site Internet joue beaucoup sur le côté sombre, inquiétant, un peu gothique, je dois alors constamment faire attention de ne pas perdre de vue la couleur et la chaleur.

Dossier Lawrence d'Arabie de David Lean

 

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : Passionnés de Graphisme
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