Début de l'analyse sonore de la séquence d'arrivée au Canal de Suez de Lawrence d'Arabie de David Lean (1962). Lisez l'introduction de ce dossier si ce n'est pas fait, afin de mieux percevoir le contexte de la séquence et les enjeux de cette
analyse.
Un « zoo » de sons
Nous allons nous intéresser dans cette première partie aux bruits (c’est-à-dire tout ce qui n’est ni voix ni musique) qui composent l’arrivée de Lawrence et Farraj au poste frontière en ruine, et la traversée de celui-ci. À la fin de la séquence précédente, l’engloutissement de Daoud dans les sables mouvants trouva son écho dans l'envahissement de l’écran par le sable soulevé par le vent. La séquence que nous allons étudier débute par un fondu image qui voit émerger de cet écran vierge Lawrence et Farraj, sur un même chameau. Le souffle du vent, qui avait inscrit le fondu diégétiquement par sa synchronisation avec celui-ci, est sans cesse présent dans cet extrait, avec de nombreuses variations d’intensité et de hauteur. Le vent se mêle aux ondes Martenot dont le grondement bas constitue une nappe musicale sur laquelle viennent se greffer les percussions aux intervalles régulièrement espacés et les bruits inscrits dans l’univers diégétique. Ces derniers, discontinus, ressortent par contraste avec cette base de sons continus (vent et onde Martenot, instrument électroacoustique conçu par l’ingénieur français Maurice Martenot dans les années 20).Par son utilisation des bruits, cet extrait peut faire penser au début d’Il était une fois dans l’Ouest (Sergio Leone, 1968), que Michel Chion compare à une « sorte de "zoo" de sons, qui nous fournit différents types, différentes espèces, aptes à remplir une partie des cases de la " typologie" schaefférienne » (Michel Chion, Le Son, Paris, Armand Colin, 2004, p. 80). Ainsi, parmi les divers éléments composant l’univers sonore, le grincement discontinu et régulier d’une porte en bois domine par sa tonalité aiguë. C’est un son continu, tonique, c’est-à-dire « avec une hauteur que l’on peut chanter [...] même si dans ce dernier cas c’est sur des notes plus ou moins incertaines et glissantes » En revanche le claquement d’une seconde porte qui ne cesse de s’ouvrir et de se refermer à cause du vent, et l’éclaboussement d’eau sur le visage de Lawrence sont des sons « de masse complexe (c’est-à-dire sans hauteur précise) ». Ce sont des impulsions, des sons « instantanés comme des points dans le temps », synchronisés avec l’image comme autant de points de repères qui créent l’espace visuel et sonore. Le claquement de cette seconde porte, puis d’une troisième lorsque Lawrence et Farraj traversent le bâtiment, ainsi que d’une corde fouettée par le vent « sont ce que Schaeffer appelle des itérations, à savoir des sons prolongés par répétition rapprochée d’impulsions ; l’équivalent, en somme, d’une ligne en pointillé. »
Ainsi cette séquence met particulièrement l’accent sur l’univers sonore et les bruits qui le composent, de types et de qualités différents, le plus souvent répétés ou itératifs, ce qui permet de mettre le spectateur en tension d’écoute, pour reprendre le terme utilisé par Michel Chion.
La tension d’écoute : à quoi servent les bruits ?
Cette tension d’écoute nécessite dans le cadre de cette séquence de réduire les sons produits par les protagonistes. Ainsi la marche du chameau qui porte Lawrence et Farraj est discrète, de même lorsque ce jeune homme saute de l’animal, comme absorbés par ces sons ambiants. Ceci nous indique que sans aucun doute aucun son direct n’a été utilisé au mixage final, ce qui était courant pour les tournages en extérieur dans le cinéma américain et anglais à cette époque. De plus la présence du vent indique l’utilisation de souffleries très bruyantes qui rendent impossible l’utilisation du son direct. Ainsi tout a été bruité (grincements, claquements…) ou enregistré en « sons seuls » en extérieurs (le vent), puis postsynchronisé. Comme nous l’avons dit, rien ne vient supplanter les sons ambiants. Il en est de même des voix des personnages, dont les rares paroles (cinq répliques dans toute la séquence) ne viennent jamais surpasser par leurs hauteurs les autres sons, à l’inverse du verbocentrisme du cinéma classique. Tandis que les bruits de pas de Farraj qui court pour traverser le bâtiment décroissent en hauteur, conformément à la perspective sonore, le claquement de la porte passe brusquement au premier plan. Lorsque le jeune homme revient vers Lawrence en courant, ce dernier fixe cette porte et la pancarte qui y est fixée : « danger ». À nouveau l’échelle de plan sonore correspond à l’échelle de plan visuel : on voit, en gros plan, la porte et sa pancarte. Cette utilisation de la perspective sonore a sans doute été amplifiée par l’utilisation toute nouvelle d’enregistrement magnétique stéréo six pistes, qui permet de spatialiser le son en profondeur ainsi qu’à droite et à gauche. Mais rappelons tout de même que peu de salles de cinéma pouvaient à l’époque diffuser le son ainsi. Il s’agissait en général des grands cinémas projetant le film en exclusivité, parfois équipés spécialement pour la diffusion d’un film utilisant une telle technique (comme le George V à Paris pour le West Side Story de Robert Wise et Jerome Robbins un an auparavant).La concordance entre plan sonore et plan visuel n’est pas produite ici dans un but réaliste, puisque comme nous l’avons noté, la réduction des sons autres que ceux ambiants va à l’encontre de toute notion de réalisme sonore (si l’on considère que le réalisme est l’enregistrement objectif du réel). Elle permet en revanche de focaliser l’attention du spectateur sur certains éléments sonores, créant ainsi une tension d’écoute, à l’image de Lawrence qui fixe du regard le mot « danger » inscrit sur la porte. Le grincement et le claquement des deux portes sont plus présents, leurs intervalles raccourcis. Le spectateur est véritablement placé en situation d’écoute subjective, crée à l’image, dans le plan suivant, par le rejet hors-champ de la source visuelle du bruit, ici la porte, au profit d’un gros plan sur le visage de Lawrence.
Durant ce gros-plan, les bruits cessent progressivement et alors, par contraste, le « silence » surgit. En réalité celui-ci est composé de la nappe d’onde Martenot et des percussions espacées que nous avons notées plus haut. Michel Chion écrit, toujours à propos de la séquence d’ouverture d’Il était une fois dans l’Ouest : « Le son qu’on cesse d’entendre ou de faire libère, fait surgir à la perception d’autres sons qu’on ne pouvait pas percevoir. » (Michel Chion, ibid, p. 80) Paradoxalement, cet autre son est le « silence », qui n’est jamais au cinéma absence de son, sauf en de rare cas.
Sommaire cette analyse sonore :
I. « Le Bruit d’un sablier, d’un passage »(Paul Valéry)
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Un « zoo » de sons.
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La tension d’écoute : à quoi servent les bruits ?
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Le temps-sablier, ou le passage vers la mort.
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Lawrence d’Arabie : un chemin de croix
II. La dualité et ses musiques
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Le Canal de Suez, représentation de la dualité
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L’espace vierge et sa colonisation
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Montage « cut » et anticipation : l’alarme
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La dualité et ses échos : l’assimilation
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Onde Martenot et musique symphonique : dissimilation ?
Lawrence d'Arabie, un gros livre d'images?
Je
développerais dans cet article deux points : le rapport au réel et à la figure du Christ dans deux films de Martin Scorsese, Taxi Driver (1975) et A Tombeau ouvert (1998). Pour
une analyse complète de ces deux films mis en parallèle, je vous conseille de lire l’excellent article « Taxi Driver, A Tombeau ouvert, Les Vertiges du mal » de René Prédal (Etudes
cinématographiques n°68, 2003, pp. 243-269).
Dès lors, débarrassés de toute considération sur la nature « réaliste » de ces films, nous ne pouvons nous empêcher de voir
dans Travis et Franck des figures christiques modernes, au sens propre. Avec La Dernière tentation du Christ (1988), Martin Scorsese avait scandalisé certains chrétiens ne pouvant
supporter de voir le Christ éprouver des sentiments humains, douter même de sa vocation comme plus tard Franck doutera de la sienne. Comme le cinéaste le déclare ici : «[Jésus] ressentait de
la honte, il éprouvait de la colère, la Bible le dit en toutes lettres. Ce qui est beau, c’est de pouvoir s’identifier à cet homme-Dieu, ne pas en faire une telle statue qu’on finit par se dire :
« Je suis tombé si bas, je suis si mauvais que c’est sans espoir, je ne serai jamais sauvé. » (Michael Henry Wilson (entretiens), Martin Scorsese, Cahiers du Cinéma-Centre Pompidou,
Paris, 2005, p. 155)
L’espoir nait de l’imperfection même, de notre propre impuissance qui paradoxalement ne nous limite pas car il fait de nous des êtres humains. Les films « fantastiques » de Martin Scorsese
voient surgir de l’inconscient du personnage et du spectateur leur propre nature humaine en même temps que leur nature christique.
1963, mort de JFK et de l'innocence
A la recherche des pères perdus













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