Mardi 23 novembre 2010 2 23 /11 /Nov /2010 16:57

DVD du film Histoire (s) de Jazz, Le Hot Club de Lyon

Je viens d'achever le graphisme du DVD du documentaire de 52 minutes d'Emilie Souillot Histoire (s) de Jazz, Le Hot Club de Lyon (2009) dont je vous avais déjà parlé auparavant. Vous pourrez enfin acheter le DVD de ce film chaleureux, drôle et émouvant (et je n'exagère pas) sur le mythique lieu du jazz en France le Hot Club de Lyon, fondé en 1947.

Des instants, des souvenirs, du jazz

Ce film a reçu le soutien de Jazz Radio dont le chroniqueur Benoît Thuret se demande : « Peut-on imaginer Lyon sans le Hot Club et ses musiciens ? » . En effet, ce lieu changeant, se déplaçant sans cesse au cours de ses plus de soixante années d'existence, fait partie intégrante du patrimoine de la ville, ayant vu Chet Baker, Oscar Peterson et tant d'autres jouer en ses murs. Emilie Souillot a recueillie les témoignages de quelques-uns des créateurs et des membres du Hot Club de Lyon, dont le peintre Jean Janoir, le pianiste Jean-Charles Demichel, Jean-Louis Billoud... Des morceaux joués en live par le Happy Stompers Big Band ou encore le saxophoniste Jon Bouteiller ponctuent ce film : le jazz est bien vivant ! Le jazz, c'est la vie, éphémère, l'instant. Histoire (s) de Jazz, Le Hot Club de Lyon est la mémoire de quelques uns de ces instants partagés. Voici un extrait du film : 

La vie, en bonus

Il y avait tant de choses pour Emilie Souillot à filmer, d'instants à sauvegarder, d'éclats de rire ou de musique à saisir. Il lui fut difficile, au montage, de choisir, de peur de laisser dans l'oubli ces instants. En plus d'une interview où je l'interroge sur son travail et une petite featurette où j'évoque mon travail en tant qu'assistant monteur sur ce film, Emilie Souillot a tenu à ajouter en bonus 17 minutes de ces moments qu'elle tenait à vous faire partager. Voici un extrait de ce bonus où Jean-Louis Billoud évoque l'humilité de l'artiste, du musicien conscient qu'il n'est ni John Coltrane ni Miles Davis, qu'il n'est pas un artiste mais qu'il continuera à jouer pour se faire plaisir, parce que c'est sa vie :


Je reviendrais prochainement sur mon travail sur ce film en tant qu'assistant monteur, ainsi que sur la conception graphique du DVD. En attendant de le trouver dans les bacs de votre magasin, vous pouvez commander Histoire (s) de Jazz, Le Hot Club de Lyon d'Emilie Souillot sur le site du distributeur VisioSfeir.


Réalisation et montage : Emilie Souillot
Images : Sébastien Guignard et Emilie Souillot
Son : Simon Dufour
Post-Production et conception graphique : Jérémy Zucchi

Distribué par VisioSfeir
Durée 52 min - Couleur - 2009/2010

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : Cinéma et culture alternative
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Lundi 8 novembre 2010 1 08 /11 /Nov /2010 12:22

Parcourant un magasin Sephora, une petite fille grandit, devient femme, mère, puis grand-mère. A chaque âge correspond des besoins auxquels répondent des produits et services adaptés. A la fin de ce petit film d'entreprise, une petite fille mène sa grand-mère vers l'entrée du magasin où toute l'équipe la maquille et danse avec elle.

Girl's Dream (Jérémy Zucchi, 2010), film pour le Challenge Blog Buster Sephora

Une expérience nouvelle

J'ai eu le plaisir de réaliser ce petit film de 3 minutes pour le magasin Sephora Edouard Herriot de Lyon, dans le cadre du Challenge Blog Buster 2010. Bien qu'ayant effectué un stage et plusieurs missions de montage dans une société réalisant des films d'entreprise, Each Other Productions, c'est la première fois que je réalise un film pour une société, d'autant plus qu'il s'agit d'un important magasin Lyonnais. Cette expérience a été très agréable et enrichissante, pour tout le monde je pense. Chaque magasin Sephora de l'Europe entière participant à ce concours a réalisé un film d'une durée moyenne de 3 minutes, puis les internautes ont été invités à voter sur le Blog RH Sephora pour leur film préféré. Nous n'avons pas gané, mais ce n'est pas grave, l'équipe et moi-même sommes contents de ce petit film.

Girl's Dream (Jérémy Zucchi, 2010), film pour le Challenge Blog Buster Sephora

Le scénario de ce petit film, écrit par la chaleureuse équipe du magasin, m'a agréablement surpris, car il témoigne d'une volonté de raconter une histoire tout en mettant en valeur le magasin et les valeurs de la marque. Le tournage a été très court, avec seulement une caméra, la décoration et l'éclairage du magasin rendant la composition d'image agréable. Surtout, toute l'équipe a été formidable, motivée, avec une mention particulière pour Caroline qui interprête le personnage principal et qui a du être longuement maquillée pour la faire rajeunir et vieillir, de 17 à 65 ans !

Girl's Dream (Jérémy Zucchi, 2010), film pour le Challenge Blog Buster Sephora

Girl's Dream est aussi un clip, ponctué de différents morceaux de Madonna, Hung Up, Like A Virgin, Material Girl et Vogue. Grande première pour moi : filmer une chorégarphie, assez simple toutefois, heureusement car avec une seule caméra, c'est peu évident ! J'ai eu l'occasion de retenter l'expérience depuis, dans le cadre d'un projet de documentaire dont je vous parlerai plus tard, très prometteur ! En tout cas, Girl's Dream a été pour moi une bonne expérience, c'est un petit clip que j'espère vous avez regardé avec plaisir.

 

Girl's Dream, 3 minutes, 2010

Réalisation et montage : Jérémy Zucchi

Ecrit et interprété par toute l'équipe de Sephora Edouard Herriot, Lyon

Remerciements à Manon et Erine et leurs parents

Film réalisé dans le cadre du Challenge Blog Buster Sephora 2010

 

Découvrez mes films de fictions et documentaires (court-métrages)

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Réalisation de films - Communauté : Court-métrage
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Mercredi 27 octobre 2010 3 27 /10 /Oct /2010 16:39

Le lancement d'Apollo XVII en 1972 (NASA)

Pourquoi aller dans l’espace ? Pourquoi ces dizaines de milliards de dollars dépensés pour que douze hommes marchent sur la Lune (ci-dessus, décollage d'Apollo XVII en 1972) ? Pourquoi ? Voilà la question que l’on entend sans cesse à propos de l’espace. Il nous semble important d’y réfléchir, grâce à l’ouvrage L’Espace, Les enjeux et les mythes (1998), André Lebeau, L'espace, les enjeux et les mythesAndré Lebeau, physicien et président du CNES en 1995-1996. L’auteur tente de distinguer les enjeux concrets de la conquête spatiale des mythes qui envahissent les discours et prétendent souvent justifier les programmes. L’idéologie, surtout en période de Guerre Froide avec la course à la Lune, est l’impulsion étatique qui lance les programmes, permet de les justifier et de les financer, mais aussi de les stopper brusquement. Cette dimension idéologique (qui est moindre lorsque ce sont des initiatives privées) « a, naturellement, favorisé l’enracinement d’éléments irrationnels dotés d’une forte charge symbolique, de mythes dont la présence se pérennise alors même que la cause qui les servait a cessé d’exister[1] » écrit André Lebeau. Cela conduit à une vision déformée de l’espace que Serge Grouard a décrit, qui conduit à noyer l’objectif réel des programmes dans un discours et un spectacle éblouissants, loin de toute rationalité :

Peut importe la charge utile emportée par tel lanceur pourvu que la miracle s’accomplisse. Qu’importe l’intérêt de la navette spatiale, pourvu qu’on ait le frisson à la vue de ce grand oiseau de métal planant à l’approche de l’atterrissage. L’important devient le fait en lui-même et non plus son utilité attendue. C’est sans doute la satisfaction de voir la technique rejoindre la fiction, l’inaccessible devenir banalité, mais aussi d’accréditer l’idée que l’utilisation de l’espace est mue par des comportements irrationnels. […] Si l’espace est irrationnel, toute tentative de raisonnement stratégique en est exclue.[2]

Astronautique et aéronautique

Comme l’écrit André Lebeau, la question des vols habités implique de prendre en considération le « poids de l’irrationnel [qui] y est tel que l’ignorer reviendrait à négliger un aspect fondamental du problème.[3] » Ce poids est une force, une pulsion vers l’espace, ce dernier étant perçu comme un nouveau territoire à explorer et habiter. L’auteur explique que « la croyance quasi religieuse que l’espace est un habitat naturel pour l’homme », comme l’écrivait James Van Allen, a sans doute été renforcée par le rapprochement de la technique spatiale et de l’aéronautique en raison des vols habités, les premiers astronautes étant des pilotes d’essai : « on a introduit dans le cercle spatial une catégorie d’acteurs influents, qui, spontanément, conçoivent le développement de la technique spatiale dans le prolongement naturel de l’aéronautique[4] ».

Décollage de la navette spatiale américaine (NASA)Cette idée de continuité entre aéronautique et astronautique a culminée avec la Navette spatiale qui devait « éliminer les coûts astronomiques de l’astronautique », selon le discours du 5 janvier 1972 de Richard Nixon, et « aider à transformer la frontière spatiale des années 1970 en un territoire familier, facilement accessible aux entreprises humaines dans les années 1980 et 1990[5] », ce qui fut loin d’être le cas.

L’aéronautique ne fait pas du voyage en avion une fin : le but est d’aller d’un lieu habitable à un autre, à la différence du voyage spatial. « La conquête de l’air n’a vraiment commencé que le jour où les véhicules aériens ont pu atteindre une destination, plus d’un siècle après le premier envol d’une montgolfière[6] » rappelle André Lebeau. Même en cas de création de base sur la Lune ou Mars, et à moins de terraformer une planète hostile pour qu’elle soit vivable, les voyageurs spatiaux seront toujours dépendants de la Terre en absence de toute biosphère. C’est comme vivre dans un avion volant sans cesse, ravitaillé par un autre avion régulièrement (comme le milliardaire excentrique du roman Contact de Carl Sagan).

Peut-on habiter l'espace?

En somme, les voyageurs spatiaux sont toujours de passage, ils n’habitent pas l’espace. Il faut ainsi toujours faire demi-tour, retourner sur Terre. Il s’agit ainsi d’une présence occasionnelle ou permanente des hommes, mais non d’une colonisation, pour reprendre la distinction d’André Lebeau :

Je dis qu’il y a colonisation lorsqu’un groupe humain s’installe sur un territoire pour y accomplir toutes les activités fondamentales d’une société, reproduction, éducation, etc., et lorsque les individus composant ce groupe peuvent envisager de séjourner sur ce territoire de leur naissance à leur mort ; lorsqu’on y construit des maternités, des écoles et des cimetières.[7]

Ainsi, il n’existe pas de colonies en Antarctique mais des stations permanentes où des scientifiques se relaient, de même que la Station Spatiale Internationale (ISS) n’est pas une colonisation de l’espace. Par cette distinction opérée par André Lebeau entre colonisation et simple présence (de passage ou permanente), nous ne pouvons qu’approuver l’auteur lorsqu’il écrit que « le développement technique n’a pas induit un élargissement considérable des territoires colonisés par l’homme ; il a permis une occupation plus dense et plus confortable […] de territoires qui étaient déjà colonisés, au nord et au sud de la zone tempéré, mais il n’a pas produit d’élargissement majeur de l’espace dans lequel sont implantées des sociétés humaines.[8] » Il n’y a pas de cités dans les nuages ni dans abysses, et encore moins dans l’espace. En revanche il y a des avions, des sous-marins et des stations spatiales : le progrès n’a pas mené de manière continue de l’un à l’autre, de l’avion à la cité volante. 

On comparait souvent au cours des années cinquante et soixante la conquête spatiale aux grandes découvertes des XVe et XVIe siècles, mais comme l’écrit André Lebeau, « l’objectif d’un voyage océanique n’est pas d’être en haute mer, il est d’atteindre un port. Aux époques où l’exploration de la planète n’était pas achevée, la seule attente des équipages qui franchissaient les bornes du monde connu était le cri de "Terre", annonciateur d’une trêve dans la morne et dangereuse traversée des étendues océaniques.[9] » Mais compte tenu de l’immense distance à parcourir d’un astre, d’un lieu à un autre, le voyage tend à devenir une traversée sans fin… André Lebeau s’interroge : « peut-on considérer la présence de l’homme dans les stations spatiales, en orbite terrestre ou ailleurs, comme une fin en soi, ou faut-il considérer l’espace comme une étendue à traverser pour atteindre d’autres mondes.[10] » La première option est considérée par l’auteur comme « intenable » car peu significative, mais la seconde pose une question difficile : où aller et pourquoi ?

Si Mars était habitable, alors nous y serions sans doute déjà, nous l’aurions déjà colonisée peut-être, car la perspective d’une autre planète à peupler aurait conduit à donner le feu vert à une mission aussi coûteuse et dangereuse. Mais nous savons aujourd’hui qu’aucune planète de notre système solaire ne peut abriter la vie fragile de nos existences, donc se pose avec insistance la question « pourquoi y aller ? ».Ci-dessous, une image de Mission to Mars de Brian de Palma (2000) :

Mission to Mars de Brian de Palma (2000)

Le mythe, le rêve et le cauchemar : l'appel de l'irrationnel

En l’absence de réponse concrète, il faut stimuler l’imagination… Donc faire appel à l’irrationnel, invoquer les puissances du rêve ou du cauchemar, une double invocation à l’œuvre dans les discours de Wernher von Braun et qui servit de justification aux futures missions Apollo sous Kennedy : « Quiconque conquiert cette position ultime obtient le contrôle, le contrôle total, de la Terre, que ce soit pour la tyrannie ou pour le service de la liberté »[11] disait von Braun.

Autre cauchemar pouvant stimuler l’imagination de l’opinion publique, la surpopulation ou une apocalypse nucléaire rendant la Terre inhabitable, le seul recours pour assurer la survie de l’humanité étant l’envol vers d’autres planètes, ou pour rejoindre des cités spatiales en orbite telles les « îles de l’espace » imaginées par Gerard O’Neill dans son livre The High Frontier (1976). C’est-à-dire qu’il faut transformer une simple présence de l’homme en la promesse d’une véritable colonisation. Les promoteurs des programmes de voyages spatiaux habités vers la Lune ou Mars ne cessent alors d’invoquer ce qu’André Lebeau nomme la « part du rêve », éléments irrationnels qui font appels à une mythologie commune, dont le plus brillant exemple est le terme de « nouvelle frontière » employé par Kennedy dès 1961 au moment de son appel à l’envoi d’un homme sur la Lune. L’esprit mythique des pionniers de l’Amérique est ainsi convié pour aider le programme Mars Direct de l’entreprise Martin Marietta (1996) à enflammer les passions. « Tout cela crée un contraste saisissant entre une conception technique solide et réaliste, accessible à court terme, et une projection onirique dans laquelle, par une sorte de retour dans le passé, les problèmes de l’humanité, et d’abord ceux de l’Amérique, se trouvent résolus[12] » écrit André Lebeau à propos de ce projet de colonisation de Mars par des « pionniers » d’une « nouvelle frontière ». Voulant trouver une réponse à son désir d’aller sur d’autres planètes, l’homme technologique et scientifique ne trouve pourtant que des arguments irrationnels et anachroniques : des fictions.

Les pas de l’homme sur la Lune sont peut-être les plus beaux et les plus coûteux des actes irrationnels de l’homme. Ils nous conduisent à nous poser cette question : combien coûte la certitude que l’homme est capable de marcher sur la Lune ? Combien coûte une idée ? Combien coûte un rêve ? Malgré les impératifs économiques, les contraintes de la rationalité, l’envol de l’homme est un rêve puissant, une force d’autant plus irrésistible que la technologie permet de faire du rêve une réalité. Si les concepteurs de projets spatiaux cèdent parfois à l’irrationalité et élaborent des programmes inadaptés aux conditions politiques et économiques contemporaines, c’est peut-être parce qu’ils sont pressés de réaliser ce rêve, qu’elles que soient les raisons qu’ils avancent, qui ne sont que des prétextes.

Peu importe le pourquoi, les promoteurs de la conquête spatiale veulent le fait lui-même, plus important pour eux que toute idéologie. Et s’ils veulent « démocratiser » l’accès à l’espace, c’est sans doute parce qu’eux aussi veulent s’envoler, pour le simple fait de ne plus être sur Terre.

La conquête de l’espace est un rêve, comment pourrait-il être rationnel ?

Buzz Aldrin sur la Lune (NASA)



[1] André Lebeau, L’espace, Les enjeux et les mythes, Paris, Éditions Hachette Littératures, Collection « Sciences », 1998, p. 10.

[2] Cité par André Lebeau, ibid, pp. 10-11.

[3] Ibid, p. 158.

[4] Ibid, p. 158.

[5] Cité par André Lebeau, ibid, p. 20.

[6] Ibid, p. 174.

[7] Ibid, p. 159.

[8] Ibid, p. 159.

[9] Ibid, p. 160.

[10] Ibid, p. 174.

[11] Ibid, p. 234.

[12] Ibid, p. 187.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Sciences et technologie - Communauté : Temps X
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Lundi 25 octobre 2010 1 25 /10 /Oct /2010 13:38

Von Braun, entre nazisme et rêves de fuséesLe nazisme et la conquête spatiale, voilà les deux sujets de mes recherches actuelles pour mon futur ouvrage sur l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick. Or, une figure en particulier est le point de jonction entre ces deux sujets : Wernher von Braun, génie sans scrupules. J’ai lu (ou plutôt dévoré en deux jours) l’excellente biographie Von Braun, Entre nazisme et rêve de fusées de Stefan Brauburger, dont sont tirées toutes les informations de l’article ci-dessous, où je vous propose de retracer brièvement le parcours de cet individu hors du commun, trop haut pour ne pas écraser sur son chemin les autres… C’est l’occasion de réfléchir sur le lien entre la science et la morale, ou comment ne pas créer une science sans conscience.

L'homme sur la Lune : oeuvre de Dieu ou du Diable?

Wernher von Braun fut le concepteur des destructrices fusées V2 nazies comme de la Saturne V qui permit à l’homme d’aller jusqu’à la Lune. Ingénieur génial des cauchemars et des rêves… Ce fut le 1er juin 1961 que von Braun quitta l’armée de terre Américaine pour rejoindre la NASA nouvellement crée par Eisenhower, apportant avec lui 5500 collaborateurs au Georges C. Marshall Space Flight Center à Huntsville, Alabama. Parmi eux, un grand nombre avaient travaillé aux côté de von Braun à la conception de la meurtrière fusée V2 nazie à Peenemünde, construite ensuite en série dans l’usine souterrains à l’horreur innommable du Hatz, annexe du camp de concentration de Mittelbau-Dora. Là-bas, dans ce qui était nommé Mittelwerk, plus de 10 000 prisonniers périrent, soit plus de victimes pour fabriquer cette arme des suites aux 3000 impacts de V2 en Angleterre. Des témoins affirment, qu’à la différence de ses déclarations ultérieures, von Braun était parfaitement conscient des conditions atroces de survie, de travail forcé et de mort… En 1943, afin de s’assurer le soutien de la SS, Wernher von Braun avait rejoint la SS, mais ce fut un secret révélé bien après sa mort. Stefan Brauburger écrit qu’en 1962, lorsque Kurt Debus prit la direction de la base de lancement de Cap Carnaveral, « deux des plus importantes installations de la NASA étaient dirigées par d’anciens membres de la SS. Arthur Rudolph, un nazi rigide, avait été nommé responsable de la production de la Saturne V. Dans les années quatre-vingt, il y eut d’ailleurs une enquête pour suspicion de crimes de guerre à son égard.[1] » Les méthodes de production à l’œuvre dans les gigantesques hangars blancs de la NASA avaient-elles été forgées dans l’enfer souterrain de Mittelbau-Dora ? Autrement dit, pour reprendre la question posée par Norman Mailer dans le génial Bivouac sur la Lune (1970), le voyage de l’homme vers la Lune était-il l’œuvre de Dieu ou du Diable ?

Dix déportés travaillant au montage des fusées V2 à Dora.

Dix déportés travaillant au montage des fusées V2 à Dora.
Photo en couleur prise par Walter Frentz, photographe officiel, pour Albert Speer, ministre de l'armement, mars-juillet 1944. Une photographie de propagande qui ne témoigne en aucune façon de l'atroce condition des travailleurs forcés de l'usine de construction du Mittelwerk.

La science, couteau au service du nazisme

Rejetant toute responsabilité morale, von Braun disait : « La science n’a pas de responsabilité morale. Elle est comme un couteau : qu’on en donne un à un chirurgien et un autre à un assassin et chacun l’utilisera à sa manière.[2] » L’apolitisme de la science et de la technique, et ainsi, fut un argument inlassablement utilisé pour leur défense par les savants et techniciens nazis. « Nous n’avions pas le sentiment que nous développions une arme de représailles, affirme l’un des principaux collaborateur de Wernher von Braun à Peenemünde où était conçue la fusée V2. Notre objectif était une fusée très performante, dirigeable et précise.[3] » En effet, étant donné que la technique des fusées était encore balbutiante, leur but des techniciens, avant même de réfléchir aux destructions engendrées, était de faire s’élever convenablement cette sorte de cigare de métal et de carburant. Après tout, les V2 n’étaient-ils pas plus efficaces en tant qu’arme de terreur au niveau psychologique plutôt que sur le plan des destructions matérielles ? Le rêve de von Braun depuis son enfance n’était-il pas de faire voler une fusée jusqu’à la Lune ? Il avait coutume de déclarer que ses fusées s’étaient simplement, à l’époque nazie, trompées de cibles, que son but avait été détourné à cause des nécessités de la guerre, tout ce qu’il voulait comme il le disait était un « oncle riche » qui lui fournisse les moyens de réaliser son rêve. S’il lui fallait pour cela entrer dans la SS sous l’insistance de Heinrich Himmler en 1943 ou se livrer aux Américains en 1945, alors il jugeait opportun de le faire, laissant de côté ses réticences… Le sociologue de la technique Johannes Weyer écrit :

  Bien qu’il n’ait pas été un nazi convaincu, il fut un acteur actif qui se risqua à des jeux dangereux avec les puissants afin de favoriser ses propres intérêts. À l’occasion, il aurait parfaitement eu le pouvoir de dire non et de ralentir son projet. Mais son soucis était de matérialiser une fusée à combustible liquide et, en aucune façon, de se laisser handicaper par des considérations éthiques. L’homme des fusées a peut-être éprouvé de l’indifférence, voire même aussi du rejet vis-à-vis de bien des excès du régime. Il n’en demeure pas moins qu’il fut un des éléments. L’historien britannique Hugh R. Trevor-Roper a comparé un jour le groupe de dirigeants nazis à une bande de guignols bouffis d’orgueil qui ne devint d’une si effroyablement puissante efficacité que parce que milliers de techniciens, chercheurs, spécialistes et fonctionnaires d’administrations s’étaient comportées de façon neutre.[4]

Wernher Von Braun dans son bureau de l'armée de terre Américaine

Le prophète de l'astronautique au service des USA

En pleine guerre froide, avant son passage à la pacifique NASA, Wernher von Braun développait pour l’armée de terre de nouvelles fusées militaires, des missiles à portée plus ou moins longues dans la continuité directe des fusées V2, mais côté américain cette fois-ci (on le voit ci-dessus dans son bureau des White Sands). Il concevait aussi des scénarios prévoyant la mise sur orbite d’un laser destructeur ou encore d’une station spatiale de trois cent personnes porteuses de missiles nucléaires, présentés comme des armes ultimes, argument qui avait déjà séduit Hitler moins de dix années auparavant. Car il savait que les moyens nécessaires étaient ceux de l’armée. Von Braun savait que la guerre froide se jouerait aussi dans l’espace, ce qui ne pouvait qu’être favorable à sa propre soif de pouvoir, c’est pourquoi il plaida en 1957 pour la création d’une National Space Agency (Agence spatiale nationale) qui préfigurait la future NASA.

Orateur brillant, distrayant, touchant la corde patriotique et anticommuniste sensible de ses auditeurs toujours plus nombreux, Wernher von Braun multiplia à la fin des années cinquante les conférences, ainsi que les articles dans une revue telle que This Week qui publia à partir de 1958 une série d’articles dont il était l’auteur, traitant du voyage spatial, de même que les récits First man to the moon et Mars project qui décrivaient respectivement un voyage vers la Lune et vers Mars. Ci-dessous, on peut le voir dans son bureau avec derrière lui une visualisation d'une partie de son scénario de voyage vers Mars. Depuis que les Soviétiques avaient battu à plate couture les Américains en envoyant les premiers un satellite artificiel puis un être vivant (la fameuse chienne Laïka) dans l’espace, plus personne ne considérait plus von Braun comme un concepteur de machines absurdes. Au contraire, malgré son passé de nazi (censuré et édulcoré), « Wernher von Braun était devenu une idole nationale, dit l’historien Dominik Geppert. Et ça, il l’avait bien préparé[5] », en compagnie de Walt Disney notamment (ci-dessous), qui produisit une série de films exposant ses idées.

Walt Disney et Wernher Von Braun dans les années 50

« Leurs images multicolores débordant de science-fiction suggéraient : cet avenir se trouve devant notre porte[6] » écrit Stefan Brauburger. L’auteur insiste sur le fait que von Braun « contribua de façon déterminante à l’astrofuturisme des années 1950, non seulement avec le développement des fusées qui aboutirent à la Saturne, celle qui amènera le module Apollo sur la Lune, mais avant tout au réflexe de pensée espace.[7] » Car sans l’implantation dans les pensées des Américains du « réflexe de pensée espace », aucun soutien suffisant du peuple et du Congrès n’aurait pu lever les fonds nécessaires au futurs voyages vers la Lune. Le discours de John F. Kennedy au Congrès le 25 mai 1961 appelant à envoyer avant la fin de la décennie un homme sur la Lune et à le faire revenir sain et sauf n’aurait eu aucun écho, ou n’aurait peut-être jamais été conçu. Ci-dessous, Wernher Von Braun pose devant les gigantesques moteur de sa fusée Saturn V, son chef-d'oeuvre, la plus grande et la plus puissante fusée jamais conçue...

Wernher Von Braun posant devant les gigantesques moteurs de sa fusée Saturn V

Retour sur Terre : fin de la conquête spatiale et révélations

Pour Wernher von Braun, les pas de l’homme sur la Lune n’était pas une fin en soi, mais seulement un premier pas sur le chemin menant l’être humain aux étoiles. Le 21 juillet 1969, jour des premiers pas de Neil Armstrong et Buzz Aldrin sur la Lune, ne se réduisait pas à cet exploit extraordinaire, ni au triomphe de l’Amérique sur la Russie soviétique. Car Apollo n’était qu’un début, promesse d’une survie de l’humanité sur d’autres planètes que la Terre : « Je pense que la faculté donnée à l’homme, de pouvoir arriver sur d’autres planètes et d’y vivre, assure l’immortalité de l’humanité, affirmait von Braun. À partir de maintenant, nous pouvons aller où nous voulons et où d’autres mondes sauvegarderont notre vie.[8] » Mais les hommes politiques, le Congrès et une partie importante de la population américaine voyaient les choses autrement : l’exploit accompli, les soviétiques battus, il fallait transférer une part majeure du budget de la NASA vers des problèmes terrestres jugés plus urgents et plus importants que la poursuite de la conquête de l’espace. En vérité, ce fut avant même le triomphe d’Apollo XI que ces restrictions survinrent : une fois que l’objectif semblait pouvoir être atteint, il fallait pouvoir passer à autre chose, se désengager de ce programme grandiose mais trop coûteux. L’échec réussi (car sans victime) d’Apollo XIII en 1970 conduisit à l’annulation des missions Apollo XVIII, XIX et XX. L’opinion publique également se détournait du programme, une fois les saveurs du triomphe évaporées : à quoi servait la répétition de l’exploit initial ? Tout simplement à construire quelque chose de durable, à bâtir les fondations de la conquête de l’espace, pouvait répondre la NASA. Von Braun se rendit compte que les vols vers la Lune n’allaient pas devenir les premiers pas vers Mars et au-delà, ils resteront au contraire les plus lointains voyages effectués par des êtres humains. Après avoir remis ses plans grandioses dans ses cartons, il plancha sur la création d’une petite station, le Spacelab, et de la navette spatiale, vestiges dérisoires de ses rêves. Il quitta alors la NASA pour rejoindre en 1972 l’entreprise Fairchild qui concevait un satellite de communication pour l’Inde, puis mourut en 1977 à l’âge de 65 ans.

Wernher Von Braun dans son bureau de l'armée de la NASA devant ses fusées

Ce ne fut qu’après sa mort que son passé non censuré par l’administration américaine resurgit petit à petit, un raz-de-marée auquel l’intéressé aura échappé, ainsi que tous ses collaborateurs qui avaient conçu avec lui les fusées V2 : aucun ne fut jamais jugé et encore moins condamné. Dans quelle mesure von Braun était-il coupable ? Voilà la question que pose Stefan Brauburger dans sa biographie, qui y répond avec le plus d’impartialité possible, ne rejetant dans l’ombre ni l’implication de von Braun au sein de la machine de démolition de l’humain nazie, ni sa contribution importante, voire indispensable, à l’élévation de l’homme par ses premiers pas sur la Lune. Œuvre de Dieu ou du Diable ? L’ambivalence de Wernher von Braun contamina le plus incroyable exploit que l’humanité ait accompli, elle contamina même ceux qui furent les victimes du concepteur des fusées V2, comme l’évoque Stefan Brauburger qui cite un ancien déporté :

« Lorsque j’ai vu l’atterrissage sur la Lune à la télévision, mon premier sentiment fut : Quel beau résultat, quel exploit scientifique », admet le survivant hollandais de Dora, Dick de Zeeuw, livrant ses émotions mitigées à propos de cet événement vieux de quarante ans. « Mais peut-on simplement admirer de tels résultats, sans regarder aussi quels graves événements les ont précédés ? J’étais à Peenemünde, j’ai vécu là-bas, où l’histoire du V2 a commencé, et j’ai été dans l’enfer de Dora, où les missiles furent fabriqués. »[9]

Dieu ou Diable, n’en déplaise à Norman Mailer, c’est l’humain qui fut le créateur du plus grand prodige accomplit par l’homme et des plus innommables horreurs que l’humanité ait imaginées et réalisées contre d’autres hommes. Wernher von Braun, cet ingénieur de génie, ce séduisant vendeur incroyable, cet opportuniste sans scrupules, ce membre de la SS puis de la NASA, ce concepteur d’engins de cauchemar et de rêve, était l’incarnation de l’ambivalence même de l’être humain. Les sciences et techniques ne sont porteurs en eux-mêmes ni de bien ni de mal, von Braun n’avait pas tort, mais il feignait d’oublier que les savants et technologues eux, demeurent humains, et avec leur humanité sont insufflées l’éthique ou l’absence dangereuse de toute considération morale. C’est la faiblesse de l’humain, mais sans celle-ci, ne serait-il pas une devenu lui-même machine ? Ou ne deviendrait-il pas un membre de la SS, conditionné, conçu même, comme un outil, pour ne plus être conscient et maître de lui-même ?



[1] Cité par Stefan Brauburger in Von Braun, Entre nazisme et rêves de fusées, Paris-Bruxelles, Éditions Jourdan, traduction de Gundula Bavendamm, 2010, p. 230.

[2] Ibid, cité p. 12.

[3] Ibid, cité p. 152.

[4] Ibid, cité p. 155.

[5] Ibid, cité p. 215.

[6] Ibid, p. 215.

[7] Ibid, p. 215.

[8] Ibid, p. 271.

[9] Ibid, p. 292.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Sciences et technologie - Communauté : Temps X
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