Cinéma

Vendredi 12 juin 2009 5 12 /06 /Juin /2009 23:00

La Vengeance aux deux visages, film de et avec Marlon Brando

Western et mélodrames : deux conceptions de l'héroïsme opposées

Western et mélodrame sont deux genres opposés par leurs conceptions de l’héroïsme. Dans le premier genre en effet, le héros est classiquement défini par sa capacité à surmonter toutes les épreuves, à l’image des héros épiques, afin que triomphe le rêve américain, progrès, justice et démocratie, sans jamais montrer signe de faiblesse. Celle-ci est incompatible avec l’héroïsme westernien classique dans la mesure où la moindre faille est synonyme d’impuissance, de maladie témoignant de la décomposition de ce rêve, et à terme, de mort. Un héros de western ne peut être une victime, à la différence du mélodrame, sans que cela affecte la société qui tente de se construire. Il est action, ou bien il est mort. Le mélodrame crée ses héros, ou le plus souvent, ses héroïnes (autre point d’opposition avec le western, principalement masculin) grâce aux faiblesses de ceux-ci, leur statut de victime engendrant chez le spectateur un sentiment de pitié qui les transfigure. C’est leur capacité à subir les événements qui les transforme en héros. De plus, le héros de mélodrame ne sert pas une société en construction, mais est victime de la décomposition de celle-ci, privée d’action et de rêve. 

Un western semble ainsi ne pas pouvoir relever du mélodrame si l’on s’en tient à la conception, que nous avons nommée « classique » de ces genres. Mais un film tel que La Vengeance aux deux visages (1961), unique film de Marlon Brando, d’après un scénario de Sam Peckinpah, parvient à mêler brillamment les deux genres.

Celui par qui le scandale arrive...

L’intrigue du film de Brando relève sans aucun doute du western : Rio (Brando), hors-la-loi évadé de prison, retrouve la trace de Dad Longworth (Karl Malden), qui s’est enfui avec l’argent qu’ils avaient dévalisé en le laissant dans le désert. Dad (grâce au butin) est devenu le shériff d’une petite ville sur la côte californienne, représentation du rêve américain en marche. Rio arrive avec l’intention d’attaquer la banque de la ville et de se venger, aidé par trois complices. Mais le film recoupe aussi l’un des thèmes du mélodrame, le retour de « celui par qui le scandale arrive », pour reprendre le titre d’un mélodrame de Minnelli. Comme un torrent, du même Minnelli, possède un thème identique : le paria mis au bans injustement affronte celui qui l’a trompé, devenu riche puissant, son frère aîné (Dad chez Brando). C’est le symbole d’une autorité injustement acquise qui est défiée, au sein d’une même famille (Dad est le père spirituel de Rio), qui pourrait symboliser la société. Le western de Brando, au lieu d’exalter la construction de celle-ci, dénonce les mensonges qui l’ont bâti.

Le conflit trouve chez Brando comme dans les mélodrames la famille pour centre. Hormis cet affrontement oedipien père/fils, le film rejoint un thème mélodramatique issu des tragi-comédies du XVIIème siècle, celui des amants ennemis. Comme dans Le Cid de Corneille (1637), Rio est amoureux de la belle-fille de Dad (Pina Pellicer). Celle-ci attend un enfant de Rio et le cache à Dad, situation mélodramatique classique. Rio refusera finalement de se venger, mais sera contraint d’affronter Dad suite à un quiproquo (autre topos du mélodrame) crée par ses complices devenus traîtres. Rio est une nouvelle fois victime d’une injustice. Rio est un héros trahi, battu, victime, qui n’agit que par contrainte, sans pouvoir contrôler les événements. Le film de Brando recoupe thèmes du western et thèmes mélodramatiques afin de rendre au héros de western les failles et les dilemmes qui lui manquaient. Le héros nous apparaît ainsi tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être. Le western, grâce à l’apport du mélodrame, devient tragique.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma
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Lundi 8 juin 2009 1 08 /06 /Juin /2009 23:08
Indigènes, film de Rachid Bouchareb avec Jamel Debbouze, Samy Naceri... Récemment, Jamel Debbouze a rappellé au gouvernement français qu'il ne faut pas attendre que tous les soldats Maghrébins ayant combattu pour la France durant la Seconde Guerre Mondiale soient morts pour enfin leur verser leurs pensions... C'est l'occasion de revenir sur le film Indigènes de Rachid Bouchareb.
J'aurai aimé être aussi enthousiaste après la projection qu'avant. Mais non. J'ai été profondémment déçu. Ce film était longuement attendu : jamais un film n’avait parlé de ces soldats des pays colonisés qui se sont battus pour la France, et qui ont dû attendre trop longtemps avant d’être reconnus. Mais la déception est à la hauteur de l’ambition et de l’attente : à la fois d’ordre cinématographique et politique…

On a beaucoup écrit sur ce film, qui a reçu le prix d’interprétation au festival de Cannes 2006 pour la performance de ses acteurs principaux (Jamel Debbouze, Sami Bouajila, Roschdy Zem, Sami Naceri…), on s’est félicité de voir enfin ces soldats "indigènes" être reconnus, trop tardivement, grâce à ce film. Indigènes est ainsi devenu un symbole, celui d’une France qui accepte enfin ces libérateurs qu’elle avait précédemment colonisé, et qu’elle peine à intégrer. Le film de Bouchreb nous parle d’intégration, mais pas dans le sens habituel : c’est la France elle même qui doit faire ce travail, par la reconnaissance et ainsi la justice.

Indigènes est pour ces raisons, un film courageux. Mais il n’est pas, je pense, et loin de là, le chef d’oeuvre auquel tout le monde a crié. Il a, part son sujet, acquis un statut qui le rend intouchable, tel un monument aux morts tardivement érigé, tellement sacré que critiquer son architecture revient à violer la mémoire et les droits de ceux pour qui il a été érigé. Avec tout le respect que j’ai pour les créateurs d’Indigènes et leur combat, je me permet d’écrire tout ce qui, pour moi, fait de ce film un malentendu artistique et politique (car son message est, je pense, critiquable malgré les bonnes et sincères intentions de ses auteurs).

Un film de guerre… des années 50

Tout d’abord, voila un film de guerre français, ce qui est rare. D’autant plus qu’il bénéficie de larges moyens, et qu’il tente de rivaliser sur ce terrain avec le cinéma américain. On ne peut que saluer cette audace, qui s’ajoute à celle de son sujet. Le film de Bouchareb ne fait pas pâle figure face à ses concurrents et inspirateurs, tels que Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg (1999), dont la fin fait écho à celle d’Indigènes. Certes les moyens dont dispose Bouchareb, même importants pour un film français, ne lui permettent pas un tel gigantisme, mais le résultat à l’écran, lors des scènes de bataille, est tout aussi crédible. Mais le film de Bouchareb souffre esthétiquement d’un certain statisme, et surtout d’une photographie très médiocre, qui le fait ressembler aux mauvais films de "qualité française" des années cinquante et qui nuit aux décors en leur donnant un aspect carton-pâte (ah, cette cale de bâteau où rien ne tangue !)… Mais peut-être est-ce délibéré.

En effet, le film de Bouchareb rappelle des films de guerre tels que Paris brûle-t-il ? (René Clément, 1960) par son jeu sur les caractères de ses cartons, tous sur fond de paysage vu du ciel avec passage du noir et blanc à la couleur. D’énormes caractères identiques à ceux de cette époque apparaissent à chaque étape des héros du film : "MARSEILLE, 1944", etc. Bouchareb réalise presque un pastiche de ces films, peut-être celui qui aurait dû être réalisé à cette époque. Pourquoi pas. Mais je ne peux m’empêcher de penser que ceci nuit à la crédibilité de l’histoire, dont le sujet passionnant et inédit ne palie pas aux carences du scénario. Les personnages sont stéréotypés à cause de la volonté des scénaristes de les rendre les plus représentatifs possible de ceux qu’ils représentent. Les méthodes dramaturgiques souvent décriées des films de guerre hollywoodiens sont ici abusivement utilisées. Le scénario d’Indigènes ne peut soutenir la comparaison face à ceux de nombre de ces derniers. La crédibilité de ses personnages est mise à mal par leur définition a priori comme stéréotypes qui les téléguide. Bref, le succès selon nous, de ce film, est dû en grande partie à son sujet et à sa volonté de prendre à bras le corps. Quoique ?…

Malentendu politique

"Le scandale ne sert à rien / le scandale endurcira les coeurs / et laissez-moi crever seul de honte / la main sale du sperme qui sèche."

 

Voilà ce que Pier Paolo Pasolini écrivait en 1968 sur la volonté de faire scandale pour révolutionner l’ordre moral bourgeois, scandale qui ne mène qu’au renforcement, par la bourgeoisie offensée, de ses propre valeurs. Et lorsque le gouvernement, le jour même de la sortie du film de Bouchareb, décide de donner aux anciens "indigènes" combattants leur pension tant attendue, et lorsque nous lisons que Jean-Marie LePen lui-même considère juste que leur soient accordées ces pensions, alors jamais les vers de Pasolini n’ont été aussi vrais…

Le film de Bouchareb n’a pas provoqué une once de polémique, un peu peut-être avant sa présentation à Cannes. Certes les créateurs du film se sont battus pour qu’il voie le jour et que justice soit faite, mais que reste-t-il de la portée critique et polémique (sans parler de l’ambition artistique) que le sujet laissait présager ? Peu de chose. Justice à été faite, très bien, c’est pas trop tôt… Jean-Marie LePen est satisfait, tout le monde est content… La polémique, le scandale éclaboussant l’Etat s’est réduit à une célébration hypocrite et consensuelle. Personellement, si je me réjouis de voir la France, ou plutôt l’Etat français, reconnaître enfin ceux qui se sont battus pour elle, je ne me réjouis pas en revanche de voir M. LePen se satisfaire de cela : quelque chose cloche…

Il ne faut pas se voiler la face, nous sommes dans l’ère de la communication, et ce film lui-même est devenu, à son insu j’en suis sûr, l’instrument du pouvoir politique en place : un discours très onéreux sur l’intégration, aussi consensuel dans le fond que plat dans sa forme (c’est normal, à force de raboter !). Car le film manque singulièrement de violence, d’aspérité, de rebellion ! A voir le film de Bouchareb, les "indigènes" ne se semble pas se poser de questions quand on leur dit d’aller défendre leur "mère-patrie". Aucun ne dit : je ne suis pas Français. Au contraire tous veulent le devenir. Si cela signifie posséder les même droits que les colons, leur désir est légitime mais ne conduit pas à remettre en cause la colonisation même. Ceci rappelle la phrase de Nicolas Sarkozy un an plus tard où il dit que la colonisation était un système "injuste". Certes il était injuste, mais par-dessus tout il était totalement illégitime, dans son principe même !

Indigènes, film de Rachid Bouchareb avec Jamel Debbouze, Samy Naceri...

L’intégration, enjeu du film

Ainsi, le film de Bouchareb est un film non sur la lutte contre la colonisation, mais au contraire pour la reconnaissance, "l’intégration" comme on dit. Il semble que le réalisateur voulait faire un parallèle avec la situation des immigrés ou des enfants d’immigrés vivants en France, aujourd’hui, et qui souffrent d’un manque de reconnaissance et d’une stigmatisation constante. C’est ce parallèle qui fait toute l’actualité de cette histoire. Mais ceci tombe à plat, comme nous l’avons vu plus haut, car on ne peut mettre sur le même plan la situation des peuples colonisés d’hier et celle des personnes d’origine étrangère laissées à l’écart d’aujourd’hui. Pour ces derniers, c’est parfaitement légitime d’être reconnus comme Français à part entière, mais pour les premiers, les Algériens, Tunisiens, Marocains, et tous ceux que le film de nomment pas, pourquoi devenir Français ? Se battre contre les nazis, très bien, obtenir la reconnaissance du pays défendu, encore mieux, mais pourquoi ne pas crier : "Vive l’Algérie !", "Vive la Tunisie !" ou "Vive le Maroc !"? Contrairement à ce que de nombreux hommes et femmes politiques prétendent, la liberté, l’égalité et la fraternité ne sont pas des valeurs spécifiquement françaises ! Surtout quand on est le colonisateur... Alors pourquoi voir la France comme un idéal dont il faut faire partie ? Reconnaissance par le colonisateur, allons donc !

J’aurais préféré voir le personnage de Sami Bouajila devenir poseur de bombe pour le FLN, un assassin, oui, un assassin ! Que le film montre jusqu'au bout les conséquences de la colonisation!... Mais non, le combat anticolonialiste n’est qu’effleuré pour ne pas heurter la bonne conscience des Français qui regarderont ce film que tout le monde encense…

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma
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Mardi 2 juin 2009 2 02 /06 /Juin /2009 00:42

Le terme générique de « fantastique » est une étiquette commode placée sur de nombreuses œuvres, qui pourtant relèvent de celui-ci uniquement par le caractère « extraordinaire » ou « surnaturel » qui les compose. Nous nous intéresserons à la distinction entre deux types d’imaginations, l’une qui « enchante la nature », que nous nommerons « merveilleux », et l’autre qui détruit l’unité organique mythique de celle-ci, que nous nommerons « fantastique ». Nous prendrons pour exemple deux œuvres cinématographiques : la trilogie Le Seigneur des anneaux de Peter Jackson d’après J. R. R. Tolkien (La Communauté de l’Anneau, 2001 ; Les Deux tours, 2002 et Le Retour du roi, 2003) dans le cadre du merveilleux ; et le film de David Cronenberg Vidéodrome (1983) pour le fantastique.

Merveilleux et fantastique : deux conceptions de la nature

Merveilleux et fantastique s’opposent tout d’abord dans leurs conceptions de la nature. Dans le premier celle-ci est animée, comme en témoignent les arbres mouvant et parlant des Deux tours. Le merveilleux peut ainsi être assimilée à la rêverie de l’infans (Freud) qui anime objets et nature. L’univers, où coexistent les êtres vivants les plus variés (elfes, hommes, hobbits, nains, monstres divers…) est un organisme, un tout unique dont chaque partie est nécessaire à son fonctionnement. Toute création s’inscrit au sein d’une même finalité : le maintient de la vie. La mort elle-même peut être déjouée (les elfes sont immortels) et n’est pas une fin, à l’image de la résurrection de Gandalf dans Les Deux tours. Seul le Mal incarne la menace du néant : son royaume, le Mordor, est entièrement minéral. Le film de Cronenberg au contraire perverti cette conception d’une nature animiste. Le programme de télévision Vidéodrome (tortures et sadomasochisme non simulés) provoque dans le cerveau de ses spectateurs la formation d’une tumeur mortelle qui provoque des hallucinations et transformera Max Renn (James Woods) en magnétoscope humain, son ventre entrouvert recevant des cassettes vidéos qui sont autant d’ordres, autant d’êtres humain qui s’opposent à Vidéodrome à tuer. Comme le déclarait l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick on assiste à une réification du vivant et inversement à une transformation de l’objet en être vivant. Ainsi le poste de télé respire et la main de Renn ne fait plus qu’un avec son revolver.

 

Videodrome, film de David Cronenberg avec James Woods

On n’assiste non à une animation de l’objet et de la nature, comme dans le merveilleux, mais une naturalisation du monde réel, selon la conception de Lamarck, c’est-à-dire à la décomposition de l’organisme vivant qui ne fait plus qu’un avec l’objet. Ainsi lorsque le double de Renn se suicide à l’écran, des lambeaux de cerveau et du sang sortent de la télévision, devenu sa tête et son esprit.

L'écran et la destruction de la cohérence organique

Cette destruction de la « cohérence organique » opéré par le film de Cronenberg et le fantastique conduit à une remise en cause profonde des « partages que la raison et la perception édifient autour de nous pour nous préserver ». Paradoxalement ce partage, entre réel et non réel, entre humanité et non humanité, Bien et Mal, est crée par l’unité. C’est cette cohérence organique que nous avons abordé précédemment qui en est le postulat nécessaire. Le Mal, en est étranger car il va à l’encontre de sa finalité, le maintien de la vie. À l’issue du combat du Bien contre le Mal, le « merveilleux avènement de la justice » surviendra toujours car l’organisme ne peut conserver un élément étranger et contre-nature. Le film de Cronenberg va à l’encontre de cette vision d’un Mal qui nous serait étranger. Le poste de télévision est la métaphore de ce partage moi/autre, bien/mal sur lesquels sont fondés notre perception et ainsi notre raison. Vidéodrome est tout d’abord défini comme fictif et étranger (le programme serait tourné en Malaisie) se qui conforte Renn dans ses positions. Mais il sera révélé ensuite qu’il ne s’agit pas d’une simulation mais de la réalité, enregistrée à Pittsburg, ville américaine proche de chez lui, ce qui éveille chez lui à la fois répulsion et attirance. Enfin, Renn apprendra que les images de Vidéodrome sont en réalité ses propre hallucinations et fantasmes, l’écran n’étant que la projection de ses images mentales. Ainsi le mal n’est plus une entité distincte de nous, étrangère, mais ce qui surgit de nous et que nous avons refoulé, comme l’a montré Freud, jusqu’à ne plus le reconnaître comme nôtre. L’homme qui regarde Vidéodrome devient un monstre car il voit ce qu’il ne voulait pas voir, le programme n’étant que la « monstration » de son refoulé. Découvrant ainsi sa vraie nature, il perd son humanité et se révèle étranger à lui-même, en proie au monstre que l’écran, son reflet, lui montre.

Rejoignant Artaud qui écrivait « ce cinéma fantastique dont on s’aperçoit toujours plus qu’il est en réalité le réel », Vidéodrome devient ainsi la métaphore voire la définition du rôle du cinéma fantastique. À la différence du merveilleux, qui se construit sur un postulat, l’univers comme organisme vivant, le fantastique décompose ce dernier et démontre son caractère illusoire et détruisant tout ce qui nous préserve non des autres, mais de nous-même. Le passage du merveilleux au fantastique est ainsi semblable à l’éveil de l’enfant, qui petit à petit devient adulte en faisant l’expérience des ses pulsions, de son corps et de la mort (Freud). Le fantastique, comme l’écrit Clément Rosset, nous pousse à voir ce qui est à la fois le plus étranger et le plus proche de nous-même : le cadavre que l’on sera. La nature nous apparaît dès lors comme un sanctuaire : elle est non la vie mais la mort. À travers ses multiples histoires, le merveilleux nous redonne la vision d’un enfant, l’espace d’un instant, tandis que le fantastique nous laisse entrevoir notre néant.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma
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Mercredi 27 mai 2009 3 27 /05 /Mai /2009 13:44

Ceux qui donnent la vie aux mots

Sur l'excellent blog Journal de Vance, consacré principalement au cinéma, Vance a écrit un article sur les performances d'acteurs qui l'ont marqué. Je suis tout à fait d'accord avec Vance en ce qui concerne Christopher Walken, qui est impressionnant dans presque tous les films que j'ai vu avec lui. Quand à Ellen Burnstyn dans Requiem for a Dream, Meryl Streep dans Sur la route de Madison et Sean Connery dans Le Nom de la Rose, se sont en effet des interprétations inoubliables. Pour les autres qu'il cite, je n'ai pas d'avis pour l'instant (eh oui, je n'ai vu ni L'Exorciste ni La Grande illusion!).
Ah Peter O'Toole dans Lawrence d'Arabie!... Vance à on ne peut plus raison de le citer. Il transcende réellement le film. Je ne me lasse pas de ce film et de son interprétation qui me laisse à chaque fois béat d'admiration. Il est tellement fascinant, à la fois l'incarnation de l'idéalisme, de la quête d'absolu, mais aussi terrifiant... Il a des yeux si bleu que l'on croit qu'il y a le ciel enfermé à l'intérieur, mais ils sont si perçants qu'ils en deviennent dangereux. C'est cela que montre le film, le danger de l'absolu.
J'ai décidé moi aussi en réponse d'évoquer ces acteurs et actrices dont les interprétations ne m'ont jamais fait douter un seul instant de la virtualité de ces personnages d'ombres et de lumières. Je parle souvent des cinéastes, mais que seraient leurs films sans ceux qui les incarnent? Pour avoir moi-même co-réalisé deux court-métrages de fiction avec des comédiens de théâtre, Une Meilleure Jeunesse (2006) et Les Absents (2008), ce dernier étant interprété par l'ex-Taupe modèle Cécile Giroud, j'ai été confronté directement à la difficulté du choix du bon acteur pour l'interprétation du personnage que l'on a imaginé et écrit, puis à la difficulté de transmettre les informations et les émotions nécessaires pour l'interprétation. Je suis heureux d'avoir rencontré des acteurs et des actrices capables de corps, visage, voix (très importante pour moi) et surtout sensibilité personnelle à mes films. Quel plaisir de filmer l'émotion qui affleure sur un visage! Quelle magie! Mais revenons à celle que chaque spectateur peur voir opérer sur l'écran de cinéma...

Ceux qui m'ont fait le plus vibrer

Voici une liste non exhaustive des "performances" d'acteurs qui m'ont le plus marqué. Je n'aime pas trop le terme de "performance", personnellement, car s'il reflète à merveille l'esprit de compétition des Césars ou des Oscars, où il faut accomplir le plus souvent des exploits physiques et/ou mimétiques pour remporter une précieuse statuette, ce terme traduit mal ce que j'éprouve à la vision de ces interprétations de personnages. "Interprétation", c'est bien, il y a dans ce mot l'idée de transmettre sa sensibilité. "Composition" élève l'acteur au rang qui lui est réservé : de créateur à part entière, de peintre avec son corps, son visage, ses vêtements, l'environnement, les mots, les émotions. Mais je cesse cette petite interrogation sur les mots pour me concentrer sur le sujet même de cet article... Voici donc ma "liste" (non exhaustive et non classée), que j'ajoute à ceux cités plus haut.

Robert De Niro dans Il était une fois en Amérique

Robert De Niro dans Il était une fois en Amérique me bouleverse à chaque instant. Il paraît porter le poids de son passé sur ses épaules, il semble constamment suivit par les ombres de son passé. Comme souvent dans les films de Sergio Leone (voir mon site sur ce cinéaste), les interprétations des acteurs se fondent complètement dans le projet du cinéaste, ils font partie de son esthétique. Même avec les cheveux théâtralement blanchis, il suffit à De Niro d'un simple geste, mettre ses lunettes en manquant de se mettre l'un des montants dans l'oeil, pour que l'on croit qu'il a plus de soixante ans. C'est bien plus subtil à l'écran que raconté comme je le fais ici, évidemment.

De Niro dans Il était une fois en Amérique de Sergio Leone Al Pacino dans L'Impasse et les Parrain

Al Pacino dans L'Impasse et les Parrain est absolument fabuleux. Lorsqu'on compare les deux films, on a de la peine à reconnaître l'acteur derrière ces deux personnages : si lourd de tant de fardeaux à porter dans les Parrain, le dos légèrement voûté, si virevoltant dans L'Impasse où il est un homme sorti de prison qui pense pouvoir enfin être libre. Aucun doute, Al Pacino a la manière de marcher la plus expressive qui soit.

Jean Rochefort dans Le Mari de la coiffeuse

Pour moi, le plus grand acteur français. Une voix extraordinaire (je suis très sensible à la voix, je le répète), il suffit de revoir Un éléphant ça trompe énormément où la voix off est drôle par l'intonation même de sa voix, en particulier lorsqu'il parle de son rapport conflictuel avec les chevaux... Il a un regard et un sourire à tomber de rire et de larmes. Il est fabuleux dans Le Mari de la coiffeuse, bouleversant dans ces plans muets sur un fond noir où il regarde la caméra, baissant légèrement les yeux en songeant à celle qu'il aimait, trop jeune pour lui qui pourtant vivait à nouveau grâce à elle.

Vittorio Gassmann dans Le Fanfaron et Nous nous sommes tant aimés

Ah Vittorio Gassmann, l'un des plus grands acteurs du cinéma, trop peu cité. Il a simultanément le plus beau et le plus joyeux des sourires, et le regard le plus triste. Il représente à la perfection pour moi la comédie à l'italienne, qui mêle rire et larmes. Dans Le Fanfaron, il est l'incarnation même du stéréotype de l'Italien macho, escroc, grande et belle gueule, mais qui derrière son masque et son sourire Email Diamant est un homme brisé par la solitude, le vide de son existence. Lorsque Vittorio Gassman regarde celle qu'il aimait à la fin de Nous nous sommes tant aimés, il y a une telle tristesse dans son regard!... Il a gâché sa vie. Tant pis! Il vaut mieux en rire (jaune)...
Jean-Louis Trintignant et Vittorio Gassman dans Le Fanfaron de Dino Risi

Clint Eastwood dans Gran Torino

Clint Eastwood est impressionnant de force et de vulnérabilité simultanées dans de nombreux films, mais en particulier dans Gran Torino. Voilà bel et bien son rôle ultime, j'ai accepté avec ce film la possibilité qu'il puisse mourir un jour... Il est à la fois détestable et attachant, il parvient en tant que cinéaste et acteur à nous faire rire d'un sujet aussi grave que celui du racisme. Il y est humain dans toutes ses qualités et ses défauts, tout simplement, tout en conservant son aura mythique créée par ses rôles précédents.

Rutger Hauer dans Blade Runner

Blade Runner doit beaucoup à l'interprète de Roy Batty, notamment la célèbre réplique : "Tous ces moments se perdront dans l'oubli, comme les larmes dans la pluie..." (sur ce moment, voir mon article sur la vision des beautés de l'univers dans Blade Runner et 2001, l'odyssée de l'espace). Il est parvenu, par sa propre initiative, qui a été soutenue par le réalisateur Ridley Scott, à injecter de l'humanité dans un personnage d'androïde qui était censé en être dénué. L'un des plus beaux "méchants" du cinéma pour moi.

Sigourney Weaver dans les Alien et La Jeune fille et la mort

Est-il est utile que je rappelle à quel point son interprétation d'Ellen Ripley dans les Alien est impressionnante? A nouveau, ce qui me touche énormément, c'est la vulnérabilité qu'elle parvient à laisser transparaître dans ses interprétations. Il faut à tout prix la voir dans le très douloureux film La Jeune fille et la mort pour voir cela dans toute son ampleur. Elle est une ancienne victime d'une dictature d'Amérique du Sud, qui fut torturée et violée, et qui croit reconnaître celui qui la violait. Elle est à la fois bouleversante et terrifiante, car de victime elle devient tortionnaire, décidée à ce que justice soit faite par tous les moyens. Son visage et sa voix sont constamment contradictoires, à la fois (pour schématiser) "masculins" par leur dureté, la force impitoyable qui s'en dégage, et "féminins" par la fragilité qui y resurgissent.

Helmut Berger dans Les Damnés

J'ai revu ce film hier, et je suis à nouveau resté sous le choc de ce film et de son interprétation. Tous les acteurs y sont fabuleux, mais Helmut Berger est particulièrement fascinant. Il joue Martin, le fils d'une grande famille d'industriels qui est à la fois travesti, pédophile, incestueux, SS... mais aussi émouvant! Car on ne peux s'empêcher de penser que ce n'est qu'une victime, un monstre dont le créateur, lui, est véritablement coupable. Arriver à rendre "attachant" un tel personnage, chapeau bas, très bas!...

Viggo Mortensen dans A History of Violence

Encore une fois, c'est le mélange de force impitoyable, terrifiante, et d'humanité, qui me touche beaucoup dans l'interprétation de Viggo Mertensen dans A History of Violence. Je dois ajouter que Maria Bello, Ed Harris, Geoffrey Rush et le jeune acteur qui joue le fils sont également excellents. La séquence finale, lorsque Viggo Mortensen rentre chez lui, est absolument magnifique, bouleversante. Il implore son pardon à Maria Bello par son regard, où pourtant il y a encore la marque de l'assassin qu'il est toujours. Il me glace le sang dans ce film.

Claudia Cardinale dans Cartouche et Il était une fois dans l'Ouest

L'émotion pure, par sa beauté, la candeur et la mélancolie de sa voix rauque, ses grands yeux bleus qui me font fondre... Il me faudrait des mots que je n'ai pas dans mon vocabulaire pour exprimer l'émotion que j'ai ressenti la première fois que je l'ai vu descendre du train de la gare d'Il était une fois dans l'Ouest, la voix d'Edda dell'Orso suivant ses pas... Et dans Cartouche où, de jeune femme candide et légère, elle devient forte mais triste, jusqu'à finir dans un cercueil grandiloquent, un carosse rempli de bijoux où elle est allongée vêtue de sa robe rouge. Comment croire qu'elle est morte, à cet instant? Et le carrosse bascule dans l'eau et se laisse dériver...

Charlie Chaplin dans Monsieur Verdoux

Je concluerai cette petite liste par celui qui ne cesse dans chacun de ses rôles de me faire rire et pleurer comme au premier jour, Charlie Chaplin. On connaît tous Charlot, la danse des petits pains de La Ruée vers l'Or, et tant d'autres tours de magie émotionnels que nous procura, et nous offre toujours - à jamais - Chaplin, mais trop peu connaissent Monsieur Verdoux, son premier film où il tomba la moustache, la canne et le chapeau melon du vagabond (il ne le fit qu'à motié dans Le Dictateur). Il prit le visage d'un Landru de l'Entre-deux Guerres, un tueur de femmes cynique qui ne veut que rendre son épouse invalide et son fils heureux. Il est véritablement terrifiant, mais aussi tellement drôle, tellement touchant!... On ne peut un seul instant voir en lui un monstre, et pourtant il en est un, bel et bien, Chaplin ne cesse de le montrer... Il est le monstre cynique né de la crise, du capitalisme, de la course à l'armement, du fascisme. Le génie d'acteur et de cinéaste de Chaplin, c'est avant tout dans ce film la reprise ironique de gestes et de gags qui furent ceux de l'innocent Charlot, cette manière de croiser les jambes comme dans Le Cirque par exemple, sauf qu'ici ce n'est pas par timidité, mais pour cacher qu'il veut tuer Annabella Bonheur... Et sa voix, sa voix!...

Charles Chaplin dans Monsieur Verdoux (1947)

 

Je crois que j'ai confessé quelques uns de mes plus beaux souvenirs de cinéma, mais il y en a d'autres... Il me faut donc ajouter (en vrac) : Nicole Kidman dans Eyes Wide Shut et Les Autres, Gad Elmaleh dans Hors de prix (digne de Chaplin pour moi), Jean Dujardin dans les OSS 117, Paulette Goddard dans Les Temps Modernes, Isabelle Carré dans Anna M, Heath Ledger dans The Dark Knight (que je n'ai pas du tout aimé dans Le Secret de Brokeback Mountain).... Et tant d'autres!

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma
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Mardi 26 mai 2009 2 26 /05 /Mai /2009 22:11
The Dark Knight de Christopher Nolan Voici une longue critique du dernier film de Christopher Nolan, The Dark Knight (2008), en comparaison avec l’opus précédent de la saga Batman ressuscitée par le cinéaste, Batman Begins (2005). L’anachronisme qui rendait incohérent le premier film (un chevalier aujourd’hui) est l’enjeu du second : comment un chevalier noir peut-il toujours exister ?

Lorsque l’on appris que Christopher Nolan allait réaliser un nouveau Batman, on était en droit, simultanément : 1° d’être enthousiasmé par le choix effectué par le studio d’un cinéaste audacieux (Memento, 1999, tout de même !) après le massacre complaisamment effectué par Joel Schumacher ; 2 ° de craindre de voir pour la énième fois un jeune et brillant réalisateur devenir l’artisan de la grosse machine d’un studio avec autant de liberté qu’un écrivain devant pondre les oeuvres posthumes de Barbara Cartland… Encore un autre envoûté par les sirènes d’Hollywood ! Après le novateur et stupéfiant Memento, Christopher Nolan n’avait-il pas réalisé un remake interprété par deux stars, Robin Williams et Al Pacino, avec Insomnia (2002) ? La frontière est mince entre la reconnaissance et le phagocytage pur et simple, entre les moyens offerts et les impératifs de rentabilité qui peuvent exclure toute liberté.

Mais Insomnia était un très bon film en lui-même, et Christopher Nolan nous a prouvé qu’il n’avait pas l’intention de devenir un énième tâcheron, continuant de détruire toutes les certitudes qui font que le cinéma petit à petit se sclérose, qu’on le veuille ou non. Ses films nécessitent pour le spectateur d’être constamment en éveil, et ce dernier est d’autant plus surpris de la déroute qui est opérée, que la construction de ses films est certes complexe, mais toujours claires comme un diamant dont on découvre avec stupeur les innombrables facettes. Il est extrêmement difficile d’évoquer les films de Nolan sans révéler leurs fin, dont les retournement de situation ne sont pas gratuits, à la différence des films de ceux qui revendiquent l’influence de Memento, mais qui n’en retiennent que le procédé sans la pensée qui en est à la source. Or, celle-ci, c’est celle de l’incertitude, incertitude qui brise le monde à chaque instant, et dont les personnages sont les reflets par leur dualité. Nous aimerions poursuivre plus en avant cette réflexion, mais si vous n’avez pas vu Le Prestige (2007), comme c’est malheureusement fort possible, il vaut mieux pour aujourd’hui en rester là… D’autant plus que c’est le film précédant celui-ci qui nous concerne, et qui, a priori en tant que monstrueux blockbuster, ne peut s’inscrire dans de telles recherches. Pourtant, et même s’il est bien plus sage que sa suite The Dark Knight (2008), Batman Begins témoigne de la manière dont un cinéaste peut relancer une franchise (impératif commercial) et inscrire son film dans la continuité de son œuvre et de sa réflexion. On dit souvent en effet que certains réalisateurs font « un film pour les studios et un pour eux-mêmes », alternant l’un puis l’autre : c’est ce que fit Nolan en tournant Le Prestige entre ses deux Batman. Mais il ne s’agit pas pour autant d’une rupture, comme nous le verrons au cours de cet article que nous consacrons à ces deux films.

Christopher Nolan sur le tournage de Batman Begins

Recréer Batman et son monde

Si Batman Begins ne renverse pas son monde, c’est avant tout parce qu’il doit le créer, comme le titre l’indique : « Batman commence », ou plutôt « apparaît ». Comment ça ? Ne le connaît-on pas ? N’y a-t-il pas déjà eu un début ? Est-ce un de ces prequels à la mode ? Rien de tout cela, semble nous dire le cinéaste, vous n’avez jamais connu Batman. Le film fait table rase du passé cinématographique, particulièrement inégal, et reconstruit tout. En effet, après les égarements pitoyables de rose et de vert fluo, et les cabotinages en combinaisons « moule-bite » (désolé, mais c’est le seul terme adéquat) des deux films de Joel Schumacher (Batman Forever, 1995 ; Batman & Robin, 1997), il était indispensable de retourner à la source même de Batman, au-delà de la simple « franchise » à faire tourner comme une machine à fric bien huilée. Cela s’est traduit avec brio par la refonte totale du personnage de Batman, montrant dans Batman Begins le douloureux et dangereux chemin emprunté par Bruce Wayne, après l’assassinat de son père, jusqu’à devenir le justicier masqué nocturne. Christopher Nolan montre pour cela son apprentissage par des samouraïs d’une sombre confrérie dont le chef et mentor de Bruce est interprété par Liam Neeson, qui n’en n’est pas à son premier rôle de père de substitution d’histoires initiatiques chevaleresques, après Star Wars, Episode I, La menace fantôme (George Lucas, 1999) et Kingdom of Heaven (Ridley Scott, 2005). C’est là, malgré l’interprétation sans faille de Liam Neeson, l’un des défauts du film qui apparaît, du fait des rôles précédents de l’acteur, comme peu original, le film comme l’acteur rejouant une partition bien rôdée.

Puisque nous évoquons les défauts du film, ajoutons-y le montage trop rapide des scènes de combats qui les rend confuses, une Katie Holmes qui fait trop jeune pour être crédible en avocate, et des adversaires qui manquent de profondeur et de folie. Cillian Murphy avec son visage d’ange est d’autant plus inquiétant en épouvantail, mais le scénario ne lui laisse pas la place de se développer suffisamment, tout comme le personnage de Liam Neeson dont les revirements paraissent téléphonés. La raison, à nouveau, en est l’omniprésence du personnage-titre, car c’est Batman lui-même qui nous intéresse dans ce premier opus, à la différence du second qui accordera une place égale au chevalier noir, au Joker et à Double-Face, ces deux derniers n’étant autre que sa part d’ombre.

Déjà, dans Batman Begins, Christopher Nolan et son frère co-scénariste Jonathan revenaient sur l’origine même du personnage de DC Comics, les chevaliers des chansons de geste du Moyen-Âge. Cette référence, ainsi que l’époque de création du personnage (la fin de la Prohibition, au tout début des années 30) sont les deux sources qui ont menées à l’esthétique même de la bande-dessinée et des deux premiers films de la franchise, réalisés par Tim Burton (Batman, où il combattait déjà le Joker, 1989 ; Batman, le défi, 1991) : le gothique rétro, le premier terme faisant référence au Moyen-Âge, et le second évoquant les années 30. Cette esthétique a été fortement inspirée par le cinéma expressionniste allemand des années 20 et 30, comme en témoigne la fin de Batman dans le clocher rappelant celle de Metropolis (Fritz Lang, 1928) et le nom donné au personnage incarné par Christopher Walken dans Batman, le défi, Max Schreck, qui n’est autre que le nom de l’acteur incarnant Nosferatu dans le film éponyme de Murneau (1921). Le film de Nolan ne conserve de l’esthétique rétro que la prédominance des tons marrons et sépia des séquences se déroulant à Gotham City, tandis que le « gothique » perd sa référence à l’expressionnisme allemand pour s’incarner dans les costumes des « samouraïs », certains décors (le manoir, la Batcave), et surtout dans l’initiation de Bruce Wayne, comme nous l’avons vu.

Batman Begins de Christopher Nolan

Les chevaliers d’aujourd’hui

Batman Begins témoigne de deux volontés qui peuvent sembler inconciliables, mais qui sont nécessaires à la réactualisation de la figure d’un justicier banalisé par le temps et ridiculisé : le retour à la chevalerie, et l’inscription du personnage dans des décors et un contexte contemporains. Ce dernier parti-pris nous a fait regretter l’univers flamboyant des deux Batman de Tim Burton, leur « gothique rétro » inquiétant et fascinant. Batman Begins nous a semblé en comparaison manquer d’audace et de puissance visuelle, qui auraient dû être à la hauteur de la réinvention du personnage. Mais, lorsque nous avons vu The Dark Knight nous avons compris à quel point ces parti-pris étaient nécessaires et très fructueux. Le premier opus souffrait de la juxtaposition du monde du Moyen-Âge et de celui d’aujourd’hui, se tenant difficilement en équilibre au dessus de cet entre-deux sans que la vision du cinéaste ne parvienne à en faire non le résultat incohérent d’une addition des deux parti-pris, mais un produit qui les transcende. Le second opus continue sur cette voie, mais parce qu’il ne s’agit plus de construire le personnage, mais de le mener au bord du gouffre, le film fait de cette incohérence sa fondation même et sa force. Car Batman est devenu un chevalier noir (« dark knight »), une figure anachronique. Certes, c’est déjà ce que le premier film tentait de créer, et Batman n’était pas un justicier sans peur et sans reproche, puisqu’il agissait avant tout par vengeance. Mais le film devait montrer aussi sa propre reconnaissance de sa fonction dans la cité, la justice et non la vengeance, et son véritable parcours n’était autre que celui d’un hors-la-loi devenant défenseur de la loi, par ses propres moyens, certes. C’est ce dernier point qui intéresse Nolan dans The Dark Knight : parce qu’il ne se soumet pas à la loi, Batman est un justicier qui ne peut s’intégrer dans la société qu’il défend.

Le chevalier est devenu noir, aussi noir que le monde où il évolue. « Bienvenue dans un monde sans loi » dit le slogan de l’affiche, où la marque enflammée de Batman sur un building évoque bien évidemment les attentats du 11 septembre 2001. Avec The Dark Knight, Christopher Nolan réalise sans doute le film le plus pertinent et le plus dérangeant sur la guerre contre le terrorisme et la paranoïa qui l’a accompagné après les attentats. Il signe ici LE film post-11 septembre, selon nous. Le « Sauveur » omnipotent aux méthodes expéditives est une figure qui a souvent été convoquée face à une situation de crise. Nous pensons bien évidemment à Hitler, aux divers dirigeants fascistes qui ont pullulés et qui subsistent encore, mais aussi à une certaine administration de George W. Bush, toutes proportions gardées… Car ce que le président Américain promit, c’est de mener une sorte de nouvelle Croisade, une « guerre sainte » contre un « Axe du Mal » aussi désigné et délimité par lui comme un méchant de comics… Bush n’a pas caché également que les lois morales seraient mises au service de cette « guerre », oubliées « provisoirement » comme le firent nombre de républiques qui confièrent leurs libertés au pouvoir exécutif, en attendant que l’orage cesse. Après tout, si Dieu est avec nous, le droit de vie, de mort, de surveillance, de bombardement, de peine de mort et de torture aussi, sans oublier naturellement l’apport divin en contrats mirobolants qui permirent à M. le président de rembourser ses dettes de jeu (car la candidature à la Maison Blanche était-elle autre chose pour W. Bush ?). L’Irak et Guantanamo l’ont prouvé si les preuves antérieures n’étaient pas suffisantes, le chevalier n’est pas blanc mais noir.

Noir, la couleur du monde

Dans un monde rongé par la Terreur, qui provient à la fois des menaces terroristes et du gouvernement qui lutte contre celles-ci, Batman devient la figure du monde actuel. Toutefois, malgré « les ressemblances avec des personnes vivantes ou décédées tout à fait fortuites » que l’on peut relever, aucun des personnages de The Dark Knight ne sont les représentants de George W. Bush ou de Ben Laden. Batman, le commissaire Gordon et Harvey Dent/Double Face sont les incarnations de la lutte elle-même contre ce que l’on nomme dans les comics et les discours de Bush « le mal ». Quand au Joker il devient, et c’est là le formidable effet de la réactualisation effectuée par les frères Nolan, le symbole même du terrorisme en tant que force du chaos, imprévisible, engendrant ainsi la paranoïa et l’abandon des valeurs morales.

The Dark Knight, tout comme Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979) qu’il évoque par son long engloutissement dans les ténèbres, s’interroge sur la possibilité d’existence d’une « guerre propre », c’est à dire qui respecterait un code éthique et moral, par le biais par exemple de « frappes chirurgicales » ne frappant que les « méchants » et non ceux qui sont autour (voir la très drôle et terrifiante séquence de Valse avec Bachir, Ari Folman, 2008). Est-ce possible ? Doit-on faire le bien ou être au service du « moins pire », pour emprunter une expression enfantine ? « Un mal pour un bien » dit-on, est-ce vrai ? Est-ce nécessaire ? Est-ce seulement suffisant ?

En faisant de Batman un chevalier noir, « a dark knight », Nolan affirme qu’il est un mal nécessaire que la société doit rejeter et pourchasser, comme le montre l’épilogue du film, mais dont elle a besoin, paradoxalement. Le film fait-il l’apologie de la politique du « moins pire », du « mal pour un bien », de ce « mal nécessaire » à la démocratie ? Comme tout artiste, Nolan pose des questions à travers ses œuvres, et c’est le spectateur et la société qui doivent y répondre. Son film est un constat amer et déchirant, et si on ne peut qu’être séduit par un justicier tel que Batman, force est de constater qu’il ne s’agit surtout pas d’un idéal qui doit s’incarner dans la société. Car ce n’est autre que l’ombre du fascisme que répand sa cape noire, malgré les intentions de Bruce Wayne qui en est effrayé.

The Dark Knight est le reflet de notre société, le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être, pour reprendre les mots de La Bruyère. Batman devrait être un chevalier blanc mais il est noir, noir comme la nuit où il apparaît et comme le désespoir qui l’a créé.

The Dark Knight de Christopher Nolan : le Joker Heath Ledger

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma
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L'auteur du blog

Je suis Jérémy Zucchi, né en 1986. Diplômé de Master d'études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université Lumière Lyon-2 en 2009. Je prépare un essai sur l'esthétique des oeuvres de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick et de leurs adaptations. Je suis graphiste et réalisateur/monteur de films. Je réalise des films de fiction et documentaire, mais aussi des captations et autres films de commande. Je collabore avec les artistes Patricia & Marie-France Martin comme monteur et graphiste. En 2004, j'ai obtenu le Premier Prix au Concours Général des Lycées en Arts Plastiques. Pour plus d'info, voir mon CV

 

 

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