Lundi 25 octobre 2010 1 25 /10 /Oct /2010 13:38

Von Braun, entre nazisme et rêves de fuséesLe nazisme et la conquête spatiale, voilà les deux sujets de mes recherches actuelles pour mon futur ouvrage sur l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick. Or, une figure en particulier est le point de jonction entre ces deux sujets : Wernher von Braun, génie sans scrupules. J’ai lu (ou plutôt dévoré en deux jours) l’excellente biographie Von Braun, Entre nazisme et rêve de fusées de Stefan Brauburger, dont sont tirées toutes les informations de l’article ci-dessous, où je vous propose de retracer brièvement le parcours de cet individu hors du commun, trop haut pour ne pas écraser sur son chemin les autres… C’est l’occasion de réfléchir sur le lien entre la science et la morale, ou comment ne pas créer une science sans conscience.

L'homme sur la Lune : oeuvre de Dieu ou du Diable?

Wernher von Braun fut le concepteur des destructrices fusées V2 nazies comme de la Saturne V qui permit à l’homme d’aller jusqu’à la Lune. Ingénieur génial des cauchemars et des rêves… Ce fut le 1er juin 1961 que von Braun quitta l’armée de terre Américaine pour rejoindre la NASA nouvellement crée par Eisenhower, apportant avec lui 5500 collaborateurs au Georges C. Marshall Space Flight Center à Huntsville, Alabama. Parmi eux, un grand nombre avaient travaillé aux côté de von Braun à la conception de la meurtrière fusée V2 nazie à Peenemünde, construite ensuite en série dans l’usine souterrains à l’horreur innommable du Hatz, annexe du camp de concentration de Mittelbau-Dora. Là-bas, dans ce qui était nommé Mittelwerk, plus de 10 000 prisonniers périrent, soit plus de victimes pour fabriquer cette arme des suites aux 3000 impacts de V2 en Angleterre. Des témoins affirment, qu’à la différence de ses déclarations ultérieures, von Braun était parfaitement conscient des conditions atroces de survie, de travail forcé et de mort… En 1943, afin de s’assurer le soutien de la SS, Wernher von Braun avait rejoint la SS, mais ce fut un secret révélé bien après sa mort. Stefan Brauburger écrit qu’en 1962, lorsque Kurt Debus prit la direction de la base de lancement de Cap Carnaveral, « deux des plus importantes installations de la NASA étaient dirigées par d’anciens membres de la SS. Arthur Rudolph, un nazi rigide, avait été nommé responsable de la production de la Saturne V. Dans les années quatre-vingt, il y eut d’ailleurs une enquête pour suspicion de crimes de guerre à son égard.[1] » Les méthodes de production à l’œuvre dans les gigantesques hangars blancs de la NASA avaient-elles été forgées dans l’enfer souterrain de Mittelbau-Dora ? Autrement dit, pour reprendre la question posée par Norman Mailer dans le génial Bivouac sur la Lune (1970), le voyage de l’homme vers la Lune était-il l’œuvre de Dieu ou du Diable ?

Dix déportés travaillant au montage des fusées V2 à Dora.

Dix déportés travaillant au montage des fusées V2 à Dora.
Photo en couleur prise par Walter Frentz, photographe officiel, pour Albert Speer, ministre de l'armement, mars-juillet 1944. Une photographie de propagande qui ne témoigne en aucune façon de l'atroce condition des travailleurs forcés de l'usine de construction du Mittelwerk.

La science, couteau au service du nazisme

Rejetant toute responsabilité morale, von Braun disait : « La science n’a pas de responsabilité morale. Elle est comme un couteau : qu’on en donne un à un chirurgien et un autre à un assassin et chacun l’utilisera à sa manière.[2] » L’apolitisme de la science et de la technique, et ainsi, fut un argument inlassablement utilisé pour leur défense par les savants et techniciens nazis. « Nous n’avions pas le sentiment que nous développions une arme de représailles, affirme l’un des principaux collaborateur de Wernher von Braun à Peenemünde où était conçue la fusée V2. Notre objectif était une fusée très performante, dirigeable et précise.[3] » En effet, étant donné que la technique des fusées était encore balbutiante, leur but des techniciens, avant même de réfléchir aux destructions engendrées, était de faire s’élever convenablement cette sorte de cigare de métal et de carburant. Après tout, les V2 n’étaient-ils pas plus efficaces en tant qu’arme de terreur au niveau psychologique plutôt que sur le plan des destructions matérielles ? Le rêve de von Braun depuis son enfance n’était-il pas de faire voler une fusée jusqu’à la Lune ? Il avait coutume de déclarer que ses fusées s’étaient simplement, à l’époque nazie, trompées de cibles, que son but avait été détourné à cause des nécessités de la guerre, tout ce qu’il voulait comme il le disait était un « oncle riche » qui lui fournisse les moyens de réaliser son rêve. S’il lui fallait pour cela entrer dans la SS sous l’insistance de Heinrich Himmler en 1943 ou se livrer aux Américains en 1945, alors il jugeait opportun de le faire, laissant de côté ses réticences… Le sociologue de la technique Johannes Weyer écrit :

  Bien qu’il n’ait pas été un nazi convaincu, il fut un acteur actif qui se risqua à des jeux dangereux avec les puissants afin de favoriser ses propres intérêts. À l’occasion, il aurait parfaitement eu le pouvoir de dire non et de ralentir son projet. Mais son soucis était de matérialiser une fusée à combustible liquide et, en aucune façon, de se laisser handicaper par des considérations éthiques. L’homme des fusées a peut-être éprouvé de l’indifférence, voire même aussi du rejet vis-à-vis de bien des excès du régime. Il n’en demeure pas moins qu’il fut un des éléments. L’historien britannique Hugh R. Trevor-Roper a comparé un jour le groupe de dirigeants nazis à une bande de guignols bouffis d’orgueil qui ne devint d’une si effroyablement puissante efficacité que parce que milliers de techniciens, chercheurs, spécialistes et fonctionnaires d’administrations s’étaient comportées de façon neutre.[4]

Wernher Von Braun dans son bureau de l'armée de terre Américaine

Le prophète de l'astronautique au service des USA

En pleine guerre froide, avant son passage à la pacifique NASA, Wernher von Braun développait pour l’armée de terre de nouvelles fusées militaires, des missiles à portée plus ou moins longues dans la continuité directe des fusées V2, mais côté américain cette fois-ci (on le voit ci-dessus dans son bureau des White Sands). Il concevait aussi des scénarios prévoyant la mise sur orbite d’un laser destructeur ou encore d’une station spatiale de trois cent personnes porteuses de missiles nucléaires, présentés comme des armes ultimes, argument qui avait déjà séduit Hitler moins de dix années auparavant. Car il savait que les moyens nécessaires étaient ceux de l’armée. Von Braun savait que la guerre froide se jouerait aussi dans l’espace, ce qui ne pouvait qu’être favorable à sa propre soif de pouvoir, c’est pourquoi il plaida en 1957 pour la création d’une National Space Agency (Agence spatiale nationale) qui préfigurait la future NASA.

Orateur brillant, distrayant, touchant la corde patriotique et anticommuniste sensible de ses auditeurs toujours plus nombreux, Wernher von Braun multiplia à la fin des années cinquante les conférences, ainsi que les articles dans une revue telle que This Week qui publia à partir de 1958 une série d’articles dont il était l’auteur, traitant du voyage spatial, de même que les récits First man to the moon et Mars project qui décrivaient respectivement un voyage vers la Lune et vers Mars. Ci-dessous, on peut le voir dans son bureau avec derrière lui une visualisation d'une partie de son scénario de voyage vers Mars. Depuis que les Soviétiques avaient battu à plate couture les Américains en envoyant les premiers un satellite artificiel puis un être vivant (la fameuse chienne Laïka) dans l’espace, plus personne ne considérait plus von Braun comme un concepteur de machines absurdes. Au contraire, malgré son passé de nazi (censuré et édulcoré), « Wernher von Braun était devenu une idole nationale, dit l’historien Dominik Geppert. Et ça, il l’avait bien préparé[5] », en compagnie de Walt Disney notamment (ci-dessous), qui produisit une série de films exposant ses idées.

Walt Disney et Wernher Von Braun dans les années 50

« Leurs images multicolores débordant de science-fiction suggéraient : cet avenir se trouve devant notre porte[6] » écrit Stefan Brauburger. L’auteur insiste sur le fait que von Braun « contribua de façon déterminante à l’astrofuturisme des années 1950, non seulement avec le développement des fusées qui aboutirent à la Saturne, celle qui amènera le module Apollo sur la Lune, mais avant tout au réflexe de pensée espace.[7] » Car sans l’implantation dans les pensées des Américains du « réflexe de pensée espace », aucun soutien suffisant du peuple et du Congrès n’aurait pu lever les fonds nécessaires au futurs voyages vers la Lune. Le discours de John F. Kennedy au Congrès le 25 mai 1961 appelant à envoyer avant la fin de la décennie un homme sur la Lune et à le faire revenir sain et sauf n’aurait eu aucun écho, ou n’aurait peut-être jamais été conçu. Ci-dessous, Wernher Von Braun pose devant les gigantesques moteur de sa fusée Saturn V, son chef-d'oeuvre, la plus grande et la plus puissante fusée jamais conçue...

Wernher Von Braun posant devant les gigantesques moteurs de sa fusée Saturn V

Retour sur Terre : fin de la conquête spatiale et révélations

Pour Wernher von Braun, les pas de l’homme sur la Lune n’était pas une fin en soi, mais seulement un premier pas sur le chemin menant l’être humain aux étoiles. Le 21 juillet 1969, jour des premiers pas de Neil Armstrong et Buzz Aldrin sur la Lune, ne se réduisait pas à cet exploit extraordinaire, ni au triomphe de l’Amérique sur la Russie soviétique. Car Apollo n’était qu’un début, promesse d’une survie de l’humanité sur d’autres planètes que la Terre : « Je pense que la faculté donnée à l’homme, de pouvoir arriver sur d’autres planètes et d’y vivre, assure l’immortalité de l’humanité, affirmait von Braun. À partir de maintenant, nous pouvons aller où nous voulons et où d’autres mondes sauvegarderont notre vie.[8] » Mais les hommes politiques, le Congrès et une partie importante de la population américaine voyaient les choses autrement : l’exploit accompli, les soviétiques battus, il fallait transférer une part majeure du budget de la NASA vers des problèmes terrestres jugés plus urgents et plus importants que la poursuite de la conquête de l’espace. En vérité, ce fut avant même le triomphe d’Apollo XI que ces restrictions survinrent : une fois que l’objectif semblait pouvoir être atteint, il fallait pouvoir passer à autre chose, se désengager de ce programme grandiose mais trop coûteux. L’échec réussi (car sans victime) d’Apollo XIII en 1970 conduisit à l’annulation des missions Apollo XVIII, XIX et XX. L’opinion publique également se détournait du programme, une fois les saveurs du triomphe évaporées : à quoi servait la répétition de l’exploit initial ? Tout simplement à construire quelque chose de durable, à bâtir les fondations de la conquête de l’espace, pouvait répondre la NASA. Von Braun se rendit compte que les vols vers la Lune n’allaient pas devenir les premiers pas vers Mars et au-delà, ils resteront au contraire les plus lointains voyages effectués par des êtres humains. Après avoir remis ses plans grandioses dans ses cartons, il plancha sur la création d’une petite station, le Spacelab, et de la navette spatiale, vestiges dérisoires de ses rêves. Il quitta alors la NASA pour rejoindre en 1972 l’entreprise Fairchild qui concevait un satellite de communication pour l’Inde, puis mourut en 1977 à l’âge de 65 ans.

Wernher Von Braun dans son bureau de l'armée de la NASA devant ses fusées

Ce ne fut qu’après sa mort que son passé non censuré par l’administration américaine resurgit petit à petit, un raz-de-marée auquel l’intéressé aura échappé, ainsi que tous ses collaborateurs qui avaient conçu avec lui les fusées V2 : aucun ne fut jamais jugé et encore moins condamné. Dans quelle mesure von Braun était-il coupable ? Voilà la question que pose Stefan Brauburger dans sa biographie, qui y répond avec le plus d’impartialité possible, ne rejetant dans l’ombre ni l’implication de von Braun au sein de la machine de démolition de l’humain nazie, ni sa contribution importante, voire indispensable, à l’élévation de l’homme par ses premiers pas sur la Lune. Œuvre de Dieu ou du Diable ? L’ambivalence de Wernher von Braun contamina le plus incroyable exploit que l’humanité ait accompli, elle contamina même ceux qui furent les victimes du concepteur des fusées V2, comme l’évoque Stefan Brauburger qui cite un ancien déporté :

« Lorsque j’ai vu l’atterrissage sur la Lune à la télévision, mon premier sentiment fut : Quel beau résultat, quel exploit scientifique », admet le survivant hollandais de Dora, Dick de Zeeuw, livrant ses émotions mitigées à propos de cet événement vieux de quarante ans. « Mais peut-on simplement admirer de tels résultats, sans regarder aussi quels graves événements les ont précédés ? J’étais à Peenemünde, j’ai vécu là-bas, où l’histoire du V2 a commencé, et j’ai été dans l’enfer de Dora, où les missiles furent fabriqués. »[9]

Dieu ou Diable, n’en déplaise à Norman Mailer, c’est l’humain qui fut le créateur du plus grand prodige accomplit par l’homme et des plus innommables horreurs que l’humanité ait imaginées et réalisées contre d’autres hommes. Wernher von Braun, cet ingénieur de génie, ce séduisant vendeur incroyable, cet opportuniste sans scrupules, ce membre de la SS puis de la NASA, ce concepteur d’engins de cauchemar et de rêve, était l’incarnation de l’ambivalence même de l’être humain. Les sciences et techniques ne sont porteurs en eux-mêmes ni de bien ni de mal, von Braun n’avait pas tort, mais il feignait d’oublier que les savants et technologues eux, demeurent humains, et avec leur humanité sont insufflées l’éthique ou l’absence dangereuse de toute considération morale. C’est la faiblesse de l’humain, mais sans celle-ci, ne serait-il pas une devenu lui-même machine ? Ou ne deviendrait-il pas un membre de la SS, conditionné, conçu même, comme un outil, pour ne plus être conscient et maître de lui-même ?



[1] Cité par Stefan Brauburger in Von Braun, Entre nazisme et rêves de fusées, Paris-Bruxelles, Éditions Jourdan, traduction de Gundula Bavendamm, 2010, p. 230.

[2] Ibid, cité p. 12.

[3] Ibid, cité p. 152.

[4] Ibid, cité p. 155.

[5] Ibid, cité p. 215.

[6] Ibid, p. 215.

[7] Ibid, p. 215.

[8] Ibid, p. 271.

[9] Ibid, p. 292.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Sciences et technologie - Communauté : Temps X
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Lundi 25 octobre 2010 1 25 /10 /Oct /2010 01:41

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey MaguirePleasantville (Gary Ross, 1998) est une comédie fantastique dans la lignée de films tels que Gremlins (Joe Dante, 1984) et Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985) mettant en scène des adolescents confrontés à la métamorphose d'une petite ville résidentielle par l'action d'un élément relevant du genre fantastique (les gremlins) ou de la science-fiction (la voiture à voyager dans le temps), mêlant chronique de l'adolescence, évocation satirique des petites villes résidentielles et effets spéciaux. Dans Pleasantville, une télécommande magique transporte les jeunes héros (un frère et une sœur interprétés par Tobey Maguire et Reese Witherspoon) dans le monde fictif en noir et blanc d'une sitcom des années cinquante. Il s'agit à la fois d'une immersion au sein d'une image et d'un voyage dans le temps.

L'étrange survient lorsqu'un vieux réparateur de télévision qui semble issu de Pleasantville vient réparer la télécommande avant même que l'un d'eux ne l'ai appelé. Dès qu'ils utilisent la nouvelle télécommande, ils se synchronisent avec les personnages de la série dont ils prendront la place, se battant pour une télécommande tandis que leurs doubles fictifs et idéalisés des années cinquante se chamaillent pour un transistor. Pleasantville s'inscrit dans la mouvance de films tels que The Truman Show (Pater Weir, 1998), Dark City (Alex Proyas, 1998) ou Passé virtuel (Josef Rusnak, 1999) qui mettent en scène des villes du passé (les années trente à cinquante) qui ne sont que les décors d'un monde virtuel qui emprisonne les héros. Le langage des personnages de Pleasantville, leurs paroles, leur attitude est soumise aux exigences puritaines du feuilleton, à ses valeurs familiales et à ses conventions génériques. La censure télévisuelle devient une réelle censure politique dans la mesure où l'image est devenue un monde habitable. Un monde totalitaire derrière la façade rassurante du conformisme puritain de l’American Way of Life… Petite analyse de ce film très dickien, c'est-à-dire évoquant l'oeuvre de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick, qui représentait déjà, dès les années 50 et 60, l'American Way of Life comme une création virtuelle, une image devenue un lieu de vie réel auquel les habitants doivent se conformer, à l'image du personnage de Tobey Maguire maquillant en noir et blanc sa "mère" devenue en couleurs...

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey Maguire

Devenir un autre, un personnage et un être humain

Isolé du reste de la communauté scolaire et avec des perspectives aussi peu radieuses, le jeune héros incarné par Tobey Maguire n'a plus qu'une envie : fuir la réalité en se plongeant dans le monde confortable et rassurant de Pleasantville, une série des années cinquante où rien de mauvais, de choquant et de dramatique ne pouvait arriver, où les valeurs familiales triomphaient toujours. Le héros dit les répliques avant qu'elles soient énoncées, il connaît le contenu de tous les épisodes : rien d'imprévisible ne peut troubler la fiction qu'il voudrait comme existence. Mais son irruption avec sa sœur au sein de cet univers risque de détruire la confortable prévisibilité de la fiction, à moins qu'ils ne se comportent exactement comme les personnages dont ils ont pris la place, et qu'ils suivent ce scénario qui ne leur était pas destiné. Pour que l'univers de Pleasantville demeure tel qu'il était, ils doivent devenir des acteurs, des marionnettes, des androïdes disait Philip K. Dick. C’est l’un des aspects du film qui le fait rejoindre l’œuvre de l’écrivain de science-fiction, ainsi que le rapport au nazisme que nous évoquerons plus loin. Lorsque l'un des personnages de la série sort du chemin tracé pour lui par les scénaristes, il commet l'impensable : il échoue à marquer un panier, son ballon n'obéit plus aux lois de la fiction qui mène chaque ballon à son but. Le ballon devient « autre », un monstre contre-naturel : « N'y touchez pas ! » dit avec autorité l'entraîneur aux autres basketteurs.

La métamorphose a commencée, le monde de Pleasantville s'ouvre à la « monstruosité », c'est-à-dire à l'autre, dans la mesure où le « monstre » est quelque chose de désigné, le fruit d'une « monstration ». Les personnages de la série vont changer : ils se mettront à voir que les filles ont des poitrines attirantes, et que sortir avec l'une d'entre elles ne se réduit pas à offrir son insigne. Il y aura alors une nouvelle monstration, positive celle-ci, les choses devenant « autres » à leurs yeux comme autant de territoires inconnus à découvrir : arts, littérature (leurs livres étaient blancs), politique, sexe... La première couleur survient dans ce monde noir et blanc après que le petit ami de Mary Sue (Reese Witherspoon) ait découvert le plaisir de faire l'amour : une rose rouge apparaît dans un buisson. La couleurs sont perçues par les plus conservateurs des « habitants » comme les symptômes d'un mal corrupteur à éradiquer, une gangrène qui menace de détruire leur monde. Petit à petit, les personnages se colorisent au fur et à mesure de leurs découvertes (sexuelles, surtout), se qui crée deux catégories visibles : ceux qui demeurent des personnages et ceux qui sont devenus des individus. Les premiers, ancrés dans le passé et la représentation sont en noir et blanc ; les seconds, prenant pied dans le présent et le réel, sont en couleurs. Une discrimination s'installera. D'opposants subjectifs (de pensées différentes, quoique cela était impossible à Pleasantville), les opposants sont devenus objectifs (de nature différente), pour reprendre la distinction d’Hannah Arendt dans Le système totalitaire.

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey Maguire

Maintenir de force la logique rassurante de la fiction

Dans une séquence très drôle, le père rentre chez lui comme à son habitude, pose sa mallette et accroche son chapeau au porte-manteau et dit « Chérie, je suis rentré ! »,mais son épouse ne vient pas l'accueillir. Elle n'est pas là. Il vérifie qu'il a bien fait ses gestes dans le bon ordre, comme si la venue de son épouse était dépendante de cette suite de mouvements. Dans une séquence filmique, où l'ordre est déterminé, tel est le cas du fait qu'un choix doit être opéré : il faut voir en premier le père rentrer chez lui et déposer ses affaires, puis son épouse le rejoindre. Le père parcourt toutes les pièces de la maison en répétant « Chérie, je suis rentré ! », puis la phrase « Où est mon dîner? » car l'épouse ne servait qu'à le lui servir. Il vient de rejoindre la liste des « victimes » de l'émancipation féminine. Un homme a eu sa chemise brûlée par un fer à repasser, ô tragédie ! « Il lui a demandé ce qu'elle faisait, dit le maire. Elle a répondu : "Rien". Elle pensait. Mes amis il ne s'agit pas du dîner de George, ni de la chemise de Roy. Il s'agit de valeurs, et de savoir si on veut garder ces valeurs qui ont fait cet endroit. Bon... Il est temps de prendre une décision. Sommes-nous seuls ou ensemble face à l'adversité?[1] » Le monde extérieur qui n'était pas pensé, puisque n'existant pas, est devenu une menace environnante, dont les habitants en couleurs sont les représentant à l'intérieur de leur monde clos. Une discrimination s'installe entre les « vrais citoyens » (comme l'indique une affichette) et les autres. Il faut, comme le dit le maire, « séparer les choses plaisantes des choses déplaisantes. » Le bon sens est convoqué, interdisant ce qui est déplaisant, mais comment définir ce qui l'est? Comme les nazis l'avaient fait auparavant, une législation censée ramenée l'ordre public impose en vérité la domination totalitaire. Voici les nouvelles règles de Pleasantville :

Un : troubles et actes de vandalisme doivent cesser immédiatement.

Deux : tous les citoyens de Pleasantville doivent être courtois et plaisants entre eux.

Trois : les endroits communément appelés Allée des Amoureux et la Bibliothèque municipale, doivent être fermés jusqu'à nouvel ordre.

Quatre : les seules musiques autorisées seront les suivantes : Johnny Mathis, Perry Como, Jack Jones, les marches de John Philip Sousa, ou The Star-spangled Banner. On ne saurait tolérer de musique qui ne serait pas modérée ou plaisante.

Cinq : il ne saurait y avoir de vente de parapluies ou autre, contre les intempéries.

Six : sommiers et matelas ne sauraient faire plus de quatre-vingt-seize centimètres de large.

Sept : seules couleurs autorisées le noir, le blanc ou le gris, malgré l'habilité récemment découverte à d'autres alternatives.

Huit : les programmes scolaires enseigneront la pérennité de l'histoire, privilégiant la continuité au changement [alterations].

 

Une phrase pleine de ce sens commun à tous, « séparer les choses plaisantes des choses déplaisantes. », amène ainsi une politique raciste. Des panneaux aux vitrines indiquent alors « No coloreds » (« Interdit aux colorés »), référence évidente aux mesures des nazis contre les juifs, et à la ségrégation raciale appliquée aux États-Unis jusqu'aux années soixante. Après tout, la propagande et l’organisation des mouvements totalitaires n’avaient-ils pas pour but de créer un monde fictif, comme Hannah Arendt l’a si bien montré dans Le système totalitaire ? Le rideau de fer des totalitarismes est une frontière entre réalité et fiction, « pour empêcher qui que ce soit de troubler, par la moindre parcelle de réalité, la tranquillité macabre d'un monde entièrement imaginaire[2] » comme l'écrit Hannah Arendt. Le monde réel extérieur parvient par bribes aux masses en voie de désintégration, comme l'explique la philosophe : les signes du monde réel, exagérés et déformés, « fournissent aux mensonges de la propagande totalitaire l'élément de véracité et d'expérience réelle dont ils ont besoin pour combler le fossé qui sépare la réalité de la fiction.[3] » Ces signes apportent les preuves de l'existence réelle des mystères cachés par les autorités officielles. Parvenue au pouvoir, l'organisation totalitaire créera un monde clos qui dans le même temps obéit à ce besoin de « combler le fossé ».

« Qu'y a-t-il à l'extérieur de Pleasantville? »

Pleasantville est le monde virtuel d’une série télévisée en noir et blanc, qui se compose de deux rues principales dignes de Disneyland : Main Street et Elm Street, en forme de T comme un décor de studio (backlot). Les personnages du monde de Pleasantville ne savent pas ce qu'il y a au-delà Pleasantville, et pour cause, la série ne montre jamais ce « dehors » qui n'existe pas. Les personnages ne comprennent pas même le sens de la question : « Qu'y a-t-il à l'extérieur de Pleasantville? » A l'héroïne qui demande ce qu'il y a au bout de Main Street, la professeure répond : « Mary Sue, tu devrais connaître la réponse. Au bout de Main Street, on retombe sur son début.[4] » Comme il n'y a pas de d'ailleurs géographique, il n'y a pas d'autre culture, seulement l'American way of life exaltée dans les années cinquante dont la série Pleasantvilleest la représentation carton-pâte. On ne peut apprendre que la géographie de la ville, l'histoire de son patrimoine, et tout ce qui permet aux personnages de suivre le scénario qui les détermine. Dans un diner, on ne peut que commander un cheeseburger  et un Cherry Coke, non une salade et une bouteille d'Evian comme le demande la sœur du héros. D'autant plus qu'Evian n'est pas Américain. Lorsque les couleurs commencent à envahir le monde, leur sphère culturelle s'élargit, ou du moins le rock'n roll surgit. Les images européennes s'introduisent dans ce monde par le biais d'un livre d'histoire de l'art qui sert d'inspiration au peintre incarné par Jeff Daniels.

La nature véritable, non mise en scène, surgira lorsque la déterminisme des personnages sera rompu : un arbre s'enflamme lorsque la « mère » a un orgasme pour la première fois. Ce qui est naturel apparaît alors comme contre-naturel, puisqu'il menace le statu-quo. L'orage survient pour la première fois, le monde se détraque, s'ouvre au réel et à ses accidents, brisant la programmation.

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey Maguire

Les gens pensent, les avis divergent, les désaccords sont nés, la vie tranquillement prévisible de Pleasantville s'est ouvert à l'accident, marqué par la pluie, événement perturbateur mais qui opère d'un ordre naturel qui inclue le changement. Lorsque les couleurs auront complètement envahies le monde, à la fin du film, les téléviseurs diffuseront des images de l'extérieur. Mais ce ne sont que des stéréotypes : tour Eiffel, pyramides de Gizeh, surf. Des panneaux routiers indiquant des directions vers d'autres villes[5] surgissent. Le reproche que l'on peut faire au film Pleasantville c'est sa conformation,, malgré tout, à certains stéréotypes : la sœur incarne la tentation charnelle, le frère quand à lui est plus intellectuel, l'un est le corps et l'autre l'esprit. Ils s'épanouiront l'un comme l'autre en découvrant leur potentiel intellectuel pour la première (elle lit D.H. Lawrence) et corporel pour le second (c'est après s'être battu qu'il retrouve ses couleurs, comme s'il était ainsi vraiment un homme). C'est bien le frère qui prend le contrôle du groupe de rebelles, il est l'autorité, non sa sœur. La fin du film Pleasantville montre les habitants conquis par leurs émotions, étant enfin colorisés. La ville elle-même n'est plus en noir et blanc, mais là justement est le problème : lorsque tout est en couleurs, sans ses touches de rouge, bleu ou rose subversives, ne ressemble-t-elle pas d'autant plus au cliché que le film dénonce? N'est-elle pas réellement devenue la Main Street de Disneyland?

Pleasantville, film intelligent, brillamment réalisé, jubilatoire et beau, demeure en fin de compte conforme aux conventions du happy end et de la musique plaisamment triomphaliste qui n'aurait pas dépareillée dans un film Disney. Ils sont toujours habillés et coiffés de manière proprette. La couleur n'était pas si révolutionnaire…

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey Maguire

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)



[1] En anglais, la fin de la réplique est un peu moins explicite : « Are we in this thing alone, or are we in it together. »

[2] Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Le système totalitaire (nouvelle édition), Paris, Éditions du Seuil, collection « Points Essais », traduction de Jean-Loup Bourget, Robert Davreu et Patrick Lévy, révisé par Hélène Frappat, 2005, p. 110.

[3] Hannah Arendt, ibid, p. 110.

[4] En anglais : « In the end of Main Street, it's just the beginning again. »

[5] Villes réelles ou de fictions? L'un des panneaux indique Springfield, ville des Simpsons, mais n'existe-il pas aussi un grand nombre de villes de ce nom aux États-Unis?

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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Vendredi 8 octobre 2010 5 08 /10 /Oct /2010 09:00

Amadeus de Milos Forman (1987)A la demande d'une amie cinéphile, je publie ici son coup de gueule contre la projection de la version director's cut du chef-d'oeuvre de Milos Forman Amadeus au cinéma Comoedia le 6 octobre dans le cadre du festival Lumière qui se tient actuellement à Lyon. Il faut préciser, pour ceux qui ne connaissent pas Lyon, que le Comoedia est réputé pour la qualité de sa programmation, ses propriétaires revendiquent le respect de la cinéphilie et du cinéma d'auteur, ils ne sont pas là que pour vendre des places et du pop-corn. D'où l'indignation de cette amie cinéphile, qui paraîtra peut-être démesurée pour certains mais qui, jusque dans ses excès peut-être, témoigne d'un vrai amour du cinéma. Je la laisse s'exprimer, elle vous dira tout ça mieux que moi !

 

Indignation = colère provoquée par une action injuste.

Protestation (synonymes) = appel, coup de gueule, coup, cri, criaillerie, désapprobation, manifestation, objection, opposition, rébellion, réclamation, récrimination, refus, revendication, révolte.

Institut Lumière de Lyon = Haut lieu historique, berceau du cinéma, naissance, Histoire, transmission, rayonnement, exigence, rencontres, bibliothèque, cinéphiles, festival. (Synonymes) = argent, buisiness, caricature, bienséance, célébrité.

Et moi  = ? 

Et moi.

Jeune étudiante en cinéma qui n’a sans doute rien compris à la vie. Fainéante de surcroît et un tantinet trop sûre d’elle. Balivernes ! Clichés de l’ignorance. Bêtise humaine.

2009. Premier festival de cinéma, immense, majestueux, à Lyon organisé par L’institut lumière. On en rêvait. Le voilà. Clint Eastwood vient à Lyon et nous pouvons revoir tous ses films. Il recevra le premier prix Lumière. Mais c’est aussi une rétrospective de l’œuvre de Sergio Leone. On est gâté. Pour nous, jeunes générations de la classe des 18-25 ans c’est l’occasion de découvrir ou re-découvrir sur grands écrans ces œuvres mythiques. On se rue pour obtenir des places. Un beau succès pour ce premier festival.

2010. Deuxième année du festival. Milos Forman en est la vedette. Je découvre Vol au-dessus d’un nid de coucou sur grand écran, Ragtime, et le magnifique Amadeus.

Amadeus de Milos Forman (1987)La salle est comble ce mercredi 6 octobre 2010 au cinéma le Comoedia. Il est 20h45. Je suis dans mon cinéma préféré attendant de revoir ce film que j’aime tant. L’invité qui vient le présenter est un célèbre acteur du nom de Alexandre Astier. Qui ? Alexandre Astier. Je ne sais pas qui c'est mais il est très applaudi dans la salle et salué par de grands cris. Pardonnez mon manque de culture. Il a joué, entre autres, dans la série télévisée Kaamelot. Mon manque de culture m’interdit de regarder la télé. Pourquoi lui ? Ah ! oui ! Il est lyonnais. Présentation courte et légère, pas de quoi fouetter un cheval. Les lumières s’éteignent et le film commence. Certains chanceux ne l’ont jamais vu et vont le découvrir ce soir. Moi je l’ai vu étant adolescente. Et je le revois avec des yeux nouveaux.

Magique.

Malheureusement, le son sature. Pour de la musique de ce niveau, c’est regrettable. La copie Directors’cut est mauvaise. Des petits éléments disgracieux apparaissent de manière systématique tout au long du film. Ça me déconcentre. Puis la fin est proche. Amadeus se meurt. Salieri relève la partition du Requiem dictée par Mozart lui-même. Après avoir été jeté dans la fosse commune, fin du film : Salieri bénit les fous dans un ultime élan divin.

Amadeus de Milos Forman (1987)Alors que le générique s’apprête à commencer, la bobine s’arrête, les lumières se rallument. Les gens se lèvent et s’en vont. Je proteste. Comment es-ce possible ? Quelle honte de ne pas laisser le générique défiler et ne pas avoir ce moment de tranquillité, ce moment qui nous permet après un film de le digérer, de le savourer. Mais comment es-ce possible de digérer le film au milieu de tout ce vacarme et de ces gens irrespectueux qui se lèvent et retournent à leur petite vie sans s’exprimer sur cette abomination ?

Est-on au cinéma le Comoedia ou au Pathé Bellecour ? Je ne sais plus trop.

Sur-consommation du film. Rien compris au film.

Pauvre génie ! Qu’aurais-tu dis, qu’aurais-tu fais si l’on avait coupé ton requiem de la sorte en ta présence ?

Je me lève. Je sors de la salle et me dirige vers le guichet près de l’entrée principale. Un monsieur se plaint. J’attends mon tour. Puis je demande pourquoi le film se termine de la sorte. On me répond gentiment que ce n’était pas fait exprès. La copie prêtée gracieusement par l’institut lumière ne comportait pas, semble-t-il de générique. Alors là, je dis bravo !!! On n’aurait pu nous prévenir.

Comment ça, non ?!

Mais bien sur ! Comment aurions-nous pu nous prévenir, puisque ces chères personnes de l’institut lumière chargées de recevoir les copies ne les ont certainement pas vérifiées ! On nous aurait prévenu sinon, du moins, par respect pour le spectateur !

Mais le principal est que le festival rapporte un maximum d’argent. C’est l’essentiel.

Cet argent servira à monter de grands projets !!! Que c’est noble ! Je n’y avais pas pensé !

Ma conclusion sera courte.

Je suis dégoûtée par tant d’imperfections et de manque de passion.

Un festival aussi « prestigieux » se doit de respecter les films et de consacrer des présentations plus soignées et cinéphiles et d’être exigeant avec les copies reçues.

 

E.S.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : Cinéma et culture alternative
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Vendredi 1 octobre 2010 5 01 /10 /Oct /2010 12:00

J'ai décidé de publier des petites critiques des films que j'ai vu, tous les mois ou toutes les semaines, selon le nombre. Je n'ai pas le temps d'écrire pour chaque film mes longues critiques/analyses habituelles, pourtant je voulais vous faire partager mes impressions à chaud sur les films que je vois. Comme je fais partie du très chaleureux forum culturel Ant Hill que je vous invite à rejoindre, je poste dans un topic de courtes critiques de films, auxquelles réagissent Cachou, Vance, Bruce Kraft, The Idiot et les autres membres du forum (qui sont trop nombreux à citer). Pourquoi alors ne pas les publier sur mon blog, réunies en une chronique récurrente? C'est chose faite, alors commençons !

Un des films que j'ai vu ce mois-ci n'est pas dans la liste, il s'agit d'Inception (Christopher Nolan, 2010) auquel j'ai consacré deux articles : le temps rêvé du cinéma et Escher et l'espace plat de l'écran. Au programme des petites critiques ci-dessous, il est beaucoup question de la conquête de l'espace (sujet dans lequel je replonge passionnément actuellement), de science-fiction (comme d'habitude) et de couples plongés dans un sombre cauchemar...

L'Etoffe des héros (Philippe Kaufman, 1983) L'Etoffe des héros (Philippe Kaufman, 1983)

J'ai vu L'Étoffe des héros de Philip Kaufman (1983), une belle évocation des premiers astronautes américains, entre satire et admiration. Le ton est assez proche du livre de Norman Mailer sur Apollo XI Bivouac sur la lune (1970) que je suis en train de lire (de dévorer, plutôt). Les médias, le côté WASP, le grotesque et le sublime qui se côtoient. Le film est un peu trop long, trop facile et superficiel par moments, la musique souvent trop datée, mais c'est un beau film quand même. Avec quand même Dennis Quaid, Sam Shepard et surtout Ed Harris (qui n'avait pas encore son côté rugueux, sec, qui le rend incroyable). L'Étoffe des héros est un hommage au courage des pilotes, aux prouesses humaines et technologiques, mais ce n'est pas un film militariste à la Top Gun. Il y a beaucoup d'humour, c'est une vision satirique et sincèrement admirative des premiers envols d'astronautes américains dans l'espace.

Opération Lune (Willian Karel, 2002)Opération Lune (Willian Karel, 2002)

J'ai vu hier (ENFIN!) le documenteur de William Karel Opération Lune, 52 minutes de délire réalisé de manière hyper sérieuse, ou comment relier en une théorie délirante la guerre froide ; la théorie du complot selon laquelle les images prises depuis la lune seraient fausses ; Stanley Kubrick achevant 2001, l'Odyssée de l'espace ; les manipulations de la CIA sous Nixon ; la fortune de Bush père et fils et le fait qu'ils soient devenus présidents ; le fait qu'un acteur (Ronald Reagan) soit devenu président ; pourquoi Stanley Kubrick a obtenu un objectif de la NASA et enfin pourquoi il s'est replié chez lui en Angleterre, vivant en "ermite"...
Un superbe hommage à Kubrick et à La Mort aux trousses d'Hitchcock (une témoin se nomme Eve Kendall, un protagoniste George Kaplan) dont on entend aussi la musique, doublé d'une réflexion hilarante et inquiétante sur les pouvoirs du montage et la fabrication de soi-disants faits. Et dire que certains ont pris ça au premier degré! L'humour et la réflexion se mêlent merveilleusement, ainsi on peut entendre une chanson patriotique de l'excellent film de Barry Levinson Des hommes d'influence (1997), film mettant en scène la création d'un complot presque aussi culotté, une fausse guerre. La chanson utilisée fonctionne à trois niveaux : comme chanson patriotique possible exaltant la conquête spatiale américaine, comme parodie de cette exaltation propagandiste, et comme référence à ce film sur les théories du complot ! Un exemple parmis tant d'autres de l'intelligence du récit et du montage de William Karel.

Moon (Duncan Jones, 2009) Moon (Duncan Jones, 2009)

Moon, est un vrai film de science-fiction des années 70 qui serait retransmis avec un décalage de 40 ans (venu de l'espace lointain). Mais pas désuet pour autant, loin de là, c'est très pertinent, touchant et dérangeant, sans surprises comme une mécanique implacable. Très bien interprété, effets spéciaux (dédoublement) bluffants, décors superbes (crédibles et très référencés à la fois, 2001 n'est pas loin), il y a certes des défauts mais c'est une oeuvre sincère, réalisée par un passionné de SF.

 

 

 

 

Phase IV (Saul Bass, 1974) Phase IV (Saul Bass, 1974)

J'ai enfin vu un film de SF que je voulais voir depuis longtemps, et pour cause, il s'agit du seul film réalisé par le génial graphiste et réalisateur de génériques Saul Bass (les génériques de Vertigo, La Mort aux Trousses, Casino et j'en passe, c'est lui) : ce film est Phase IV (introuvable en DVD), vu en version française.
Suite à un phénomène astronomique, les fourmis deviennent ultra-intelligentes et menaçent l'homme (elles sont capables de tuer un cheval!). Un film de pure
science-fiction des années 70, on sent bien l'influence de 2001, c'est un film à la fois flippant, glaçant, et fascinant. Sans concession dans sa description des comportements des scientifiques qui étudient les fourmis meurtrières. Une métaphore superbe et inquiétante des problèmes de communication, la fascination pour le fascisme (les fourmis), la guerre, l'intelligence... A quand une sortie DVD, ça...


Soupçons (Alfred Hitchcock, 1941) Soupçons (Alfred Hitchcock, 1941)

J'ai vu Soupçons d'Hitchcock avec Cary Grant et Joan Fontaine. Une femme se demande si son mari (qu'elle a découvert menteur et voleur) n'est pas un assassin... Un grand film qui commence comme une comédie et bascule dans le thriller, les acteurs sont excellents dans les deux, surtout Cary Grant, vraiment génial. Et le fameux verre de lait...

 

 

 


Vinyan (Fabrice du Weltz, 2008)

Vinyan (Fabrice du Welz, 2008)

Je viens de voir Vinyan, c'est un vrai joyau épuré mais d'une grande richesse, visuellement superbe, presque parfait. C'est un film bouleversant et terrifiant, un voyage cauchemardesque au cœur du territoire du deuil et de la souffrance, qui prend l'apparence de la Thaïlande après le Tsunami meurtrier de 2005. Le réalisateur Fabrice du Welz a très bien retenu la leçon d'Apocalypse Now de Francis Ford Coppola : inscrire l'univers mental cauchemardesque au cœur d'un cadre réaliste. La souffrance est là, "à chaud", peu de temps après le drame, déjà métamorphosée en une fiction qui l'élève à un statut quasi mythologique. Vinyan emprunte à Apocalypse Now sa jungle dangereuse, ses rives menaçantes, ses rencontres parfois terrifiantes, ses escales qui sont comme autant de no man's land. Vinyan est également un voyage en bateau au cœur de la jungle, jusqu'à ce qui semble un temple abandonné à la nature. Non, ce n'est pas un temple hindou comme dans Apocalypse Now, mais une demeure coloniale rongée par la nature. Les occidentaux incarnés par Emmanuelle Béart et Rufus Sewell (excellents tous les deux) se trouvent au cœur de leur propre déchéance. Ils n'y trouveront pas un père de substitution à tuer, mais leur fils disparu sous la forme de dizaines d'enfants sauvages qu'ils voudraient sauver mais face auxquels ils ne peuvent que fuir. Ces enfants livrés à eux-mêmes, aux rires terrifiants, tuent et mangent les figures paternelles qu'ils croisent... Quel final glaçant ! Et pour finir, ce sourire inattendu d'Emmanuelle Béart adorée par les enfants, illuminée... Ce sourire est un soleil noir.
Un grand film.

Les Visiteurs (Elia Kazan, 1972)Les Visiteurs (Elia Kazan, 1972)

J'ai revu Les Visiteurs d'Elia Kazan (ne pas confondre avec Jacouille), c'est un film magnifique de 1972, tourné en 16 mm hors du système des studios dont Elia Kazan n'en pouvait plus. Un film sur un couple (dont James Woods) qui reçoit la visite de deux ex-camarades de l'armée du mari, qui n'est pas très heureux de les voir s'incruster... La tension monte progressivement, jusqu'à une fin terrifiante. C'est un film très fort, très dur, sur la guerre du Vietnam et la violence. La guerre qu'on emporte avec soi, chez soi. C'est  une oeuvre méconnue, et pourtant c'est l'un des plus grands films d'Elia Kazan, un film dont on ne ressort pas indemne.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : Cinéma et culture alternative
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