Le nazisme et la conquête spatiale, voilà les deux sujets de mes recherches actuelles pour mon futur
ouvrage sur l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick. Or, une figure en particulier est le point de jonction entre ces deux sujets : Wernher von Braun,
génie sans scrupules. J’ai lu (ou plutôt dévoré en deux jours) l’excellente biographie Von Braun, Entre nazisme et rêve de fusées de
Stefan Brauburger, dont sont tirées toutes les informations de l’article ci-dessous, où je vous propose de retracer brièvement le parcours de cet individu hors du commun, trop
haut pour ne pas écraser sur son chemin les autres… C’est l’occasion de réfléchir sur le lien entre la science et la morale, ou comment ne pas créer une science sans conscience.
L'homme sur la Lune : oeuvre de Dieu ou du Diable?
Wernher von Braun fut le concepteur des destructrices fusées V2 nazies comme de la Saturne V qui permit à l’homme d’aller jusqu’à la Lune. Ingénieur génial des cauchemars et des rêves… Ce fut le 1er juin 1961 que von Braun quitta l’armée de terre Américaine pour rejoindre la NASA nouvellement crée par Eisenhower, apportant avec lui 5500 collaborateurs au Georges C. Marshall Space Flight Center à Huntsville, Alabama. Parmi eux, un grand nombre avaient travaillé aux côté de von Braun à la conception de la meurtrière fusée V2 nazie à Peenemünde, construite ensuite en série dans l’usine souterrains à l’horreur innommable du Hatz, annexe du camp de concentration de Mittelbau-Dora. Là-bas, dans ce qui était nommé Mittelwerk, plus de 10 000 prisonniers périrent, soit plus de victimes pour fabriquer cette arme des suites aux 3000 impacts de V2 en Angleterre. Des témoins affirment, qu’à la différence de ses déclarations ultérieures, von Braun était parfaitement conscient des conditions atroces de survie, de travail forcé et de mort… En 1943, afin de s’assurer le soutien de la SS, Wernher von Braun avait rejoint la SS, mais ce fut un secret révélé bien après sa mort. Stefan Brauburger écrit qu’en 1962, lorsque Kurt Debus prit la direction de la base de lancement de Cap Carnaveral, « deux des plus importantes installations de la NASA étaient dirigées par d’anciens membres de la SS. Arthur Rudolph, un nazi rigide, avait été nommé responsable de la production de la Saturne V. Dans les années quatre-vingt, il y eut d’ailleurs une enquête pour suspicion de crimes de guerre à son égard.[1] » Les méthodes de production à l’œuvre dans les gigantesques hangars blancs de la NASA avaient-elles été forgées dans l’enfer souterrain de Mittelbau-Dora ? Autrement dit, pour reprendre la question posée par Norman Mailer dans le génial Bivouac sur la Lune (1970), le voyage de l’homme vers la Lune était-il l’œuvre de Dieu ou du Diable ?
Dix déportés travaillant au montage des fusées V2 à Dora.
Photo en couleur prise par Walter Frentz, photographe officiel, pour Albert Speer, ministre de l'armement, mars-juillet 1944. Une photographie de propagande qui ne témoigne en aucune façon
de l'atroce condition des travailleurs forcés de l'usine de construction du Mittelwerk.
La science, couteau au service du nazisme
Rejetant toute responsabilité morale, von Braun disait : « La science n’a pas de responsabilité morale. Elle est comme un couteau : qu’on en donne un à un chirurgien et un autre à un assassin et chacun l’utilisera à sa manière.[2] » L’apolitisme de la science et de la technique, et ainsi, fut un argument inlassablement utilisé pour leur défense par les savants et techniciens nazis. « Nous n’avions pas le sentiment que nous développions une arme de représailles, affirme l’un des principaux collaborateur de Wernher von Braun à Peenemünde où était conçue la fusée V2. Notre objectif était une fusée très performante, dirigeable et précise.[3] » En effet, étant donné que la technique des fusées était encore balbutiante, leur but des techniciens, avant même de réfléchir aux destructions engendrées, était de faire s’élever convenablement cette sorte de cigare de métal et de carburant. Après tout, les V2 n’étaient-ils pas plus efficaces en tant qu’arme de terreur au niveau psychologique plutôt que sur le plan des destructions matérielles ? Le rêve de von Braun depuis son enfance n’était-il pas de faire voler une fusée jusqu’à la Lune ? Il avait coutume de déclarer que ses fusées s’étaient simplement, à l’époque nazie, trompées de cibles, que son but avait été détourné à cause des nécessités de la guerre, tout ce qu’il voulait comme il le disait était un « oncle riche » qui lui fournisse les moyens de réaliser son rêve. S’il lui fallait pour cela entrer dans la SS sous l’insistance de Heinrich Himmler en 1943 ou se livrer aux Américains en 1945, alors il jugeait opportun de le faire, laissant de côté ses réticences… Le sociologue de la technique Johannes Weyer écrit :
Bien qu’il n’ait pas été un nazi convaincu, il fut un acteur actif qui se risqua à des jeux dangereux avec les puissants afin de favoriser ses propres intérêts. À l’occasion, il aurait parfaitement eu le pouvoir de dire non et de ralentir son projet. Mais son soucis était de matérialiser une fusée à combustible liquide et, en aucune façon, de se laisser handicaper par des considérations éthiques. L’homme des fusées a peut-être éprouvé de l’indifférence, voire même aussi du rejet vis-à-vis de bien des excès du régime. Il n’en demeure pas moins qu’il fut un des éléments. L’historien britannique Hugh R. Trevor-Roper a comparé un jour le groupe de dirigeants nazis à une bande de guignols bouffis d’orgueil qui ne devint d’une si effroyablement puissante efficacité que parce que milliers de techniciens, chercheurs, spécialistes et fonctionnaires d’administrations s’étaient comportées de façon neutre.[4]
Le prophète de l'astronautique au service des USA
En pleine guerre froide, avant son passage à la pacifique NASA, Wernher von Braun développait pour l’armée de terre de nouvelles fusées militaires, des missiles à portée plus ou moins longues dans la continuité directe des fusées V2, mais côté américain cette fois-ci (on le voit ci-dessus dans son bureau des White Sands). Il concevait aussi des scénarios prévoyant la mise sur orbite d’un laser destructeur ou encore d’une station spatiale de trois cent personnes porteuses de missiles nucléaires, présentés comme des armes ultimes, argument qui avait déjà séduit Hitler moins de dix années auparavant. Car il savait que les moyens nécessaires étaient ceux de l’armée. Von Braun savait que la guerre froide se jouerait aussi dans l’espace, ce qui ne pouvait qu’être favorable à sa propre soif de pouvoir, c’est pourquoi il plaida en 1957 pour la création d’une National Space Agency (Agence spatiale nationale) qui préfigurait la future NASA.
Orateur brillant, distrayant, touchant la corde patriotique et anticommuniste sensible de ses auditeurs toujours plus nombreux, Wernher von Braun multiplia à la fin des années cinquante les conférences, ainsi que les articles dans une revue telle que This Week qui publia à partir de 1958 une série d’articles dont il était l’auteur, traitant du voyage spatial, de même que les récits First man to the moon et Mars project qui décrivaient respectivement un voyage vers la Lune et vers Mars. Ci-dessous, on peut le voir dans son bureau avec derrière lui une visualisation d'une partie de son scénario de voyage vers Mars. Depuis que les Soviétiques avaient battu à plate couture les Américains en envoyant les premiers un satellite artificiel puis un être vivant (la fameuse chienne Laïka) dans l’espace, plus personne ne considérait plus von Braun comme un concepteur de machines absurdes. Au contraire, malgré son passé de nazi (censuré et édulcoré), « Wernher von Braun était devenu une idole nationale, dit l’historien Dominik Geppert. Et ça, il l’avait bien préparé[5] », en compagnie de Walt Disney notamment (ci-dessous), qui produisit une série de films exposant ses idées.
« Leurs images multicolores débordant de science-fiction suggéraient : cet avenir se trouve devant notre porte[6] » écrit Stefan Brauburger. L’auteur insiste sur le fait que von Braun « contribua de façon déterminante à l’astrofuturisme des années 1950, non seulement avec le développement des fusées qui aboutirent à la Saturne, celle qui amènera le module Apollo sur la Lune, mais avant tout au réflexe de pensée espace.[7] » Car sans l’implantation dans les pensées des Américains du « réflexe de pensée espace », aucun soutien suffisant du peuple et du Congrès n’aurait pu lever les fonds nécessaires au futurs voyages vers la Lune. Le discours de John F. Kennedy au Congrès le 25 mai 1961 appelant à envoyer avant la fin de la décennie un homme sur la Lune et à le faire revenir sain et sauf n’aurait eu aucun écho, ou n’aurait peut-être jamais été conçu. Ci-dessous, Wernher Von Braun pose devant les gigantesques moteur de sa fusée Saturn V, son chef-d'oeuvre, la plus grande et la plus puissante fusée jamais conçue...
Retour sur Terre : fin de la conquête spatiale et révélations
Pour Wernher von Braun, les pas de l’homme sur la Lune n’était pas une fin en soi, mais seulement un premier pas sur le chemin menant l’être humain aux étoiles. Le 21 juillet 1969, jour des premiers pas de Neil Armstrong et Buzz Aldrin sur la Lune, ne se réduisait pas à cet exploit extraordinaire, ni au triomphe de l’Amérique sur la Russie soviétique. Car Apollo n’était qu’un début, promesse d’une survie de l’humanité sur d’autres planètes que la Terre : « Je pense que la faculté donnée à l’homme, de pouvoir arriver sur d’autres planètes et d’y vivre, assure l’immortalité de l’humanité, affirmait von Braun. À partir de maintenant, nous pouvons aller où nous voulons et où d’autres mondes sauvegarderont notre vie.[8] » Mais les hommes politiques, le Congrès et une partie importante de la population américaine voyaient les choses autrement : l’exploit accompli, les soviétiques battus, il fallait transférer une part majeure du budget de la NASA vers des problèmes terrestres jugés plus urgents et plus importants que la poursuite de la conquête de l’espace. En vérité, ce fut avant même le triomphe d’Apollo XI que ces restrictions survinrent : une fois que l’objectif semblait pouvoir être atteint, il fallait pouvoir passer à autre chose, se désengager de ce programme grandiose mais trop coûteux. L’échec réussi (car sans victime) d’Apollo XIII en 1970 conduisit à l’annulation des missions Apollo XVIII, XIX et XX. L’opinion publique également se détournait du programme, une fois les saveurs du triomphe évaporées : à quoi servait la répétition de l’exploit initial ? Tout simplement à construire quelque chose de durable, à bâtir les fondations de la conquête de l’espace, pouvait répondre la NASA. Von Braun se rendit compte que les vols vers la Lune n’allaient pas devenir les premiers pas vers Mars et au-delà, ils resteront au contraire les plus lointains voyages effectués par des êtres humains. Après avoir remis ses plans grandioses dans ses cartons, il plancha sur la création d’une petite station, le Spacelab, et de la navette spatiale, vestiges dérisoires de ses rêves. Il quitta alors la NASA pour rejoindre en 1972 l’entreprise Fairchild qui concevait un satellite de communication pour l’Inde, puis mourut en 1977 à l’âge de 65 ans.
Ce ne fut qu’après sa mort que son passé non censuré par l’administration américaine resurgit petit à petit, un raz-de-marée auquel l’intéressé aura échappé, ainsi que tous ses collaborateurs qui avaient conçu avec lui les fusées V2 : aucun ne fut jamais jugé et encore moins condamné. Dans quelle mesure von Braun était-il coupable ? Voilà la question que pose Stefan Brauburger dans sa biographie, qui y répond avec le plus d’impartialité possible, ne rejetant dans l’ombre ni l’implication de von Braun au sein de la machine de démolition de l’humain nazie, ni sa contribution importante, voire indispensable, à l’élévation de l’homme par ses premiers pas sur la Lune. Œuvre de Dieu ou du Diable ? L’ambivalence de Wernher von Braun contamina le plus incroyable exploit que l’humanité ait accompli, elle contamina même ceux qui furent les victimes du concepteur des fusées V2, comme l’évoque Stefan Brauburger qui cite un ancien déporté :
« Lorsque j’ai vu l’atterrissage sur la Lune à la télévision, mon premier sentiment fut : Quel beau résultat, quel exploit scientifique », admet le survivant hollandais de Dora, Dick de Zeeuw, livrant ses émotions mitigées à propos de cet événement vieux de quarante ans. « Mais peut-on simplement admirer de tels résultats, sans regarder aussi quels graves événements les ont précédés ? J’étais à Peenemünde, j’ai vécu là-bas, où l’histoire du V2 a commencé, et j’ai été dans l’enfer de Dora, où les missiles furent fabriqués. »[9]
Dieu ou Diable, n’en déplaise à Norman Mailer, c’est l’humain qui fut le créateur du plus grand prodige accomplit par l’homme et des plus innommables horreurs que l’humanité ait imaginées et réalisées contre d’autres hommes. Wernher von Braun, cet ingénieur de génie, ce séduisant vendeur incroyable, cet opportuniste sans scrupules, ce membre de la SS puis de la NASA, ce concepteur d’engins de cauchemar et de rêve, était l’incarnation de l’ambivalence même de l’être humain. Les sciences et techniques ne sont porteurs en eux-mêmes ni de bien ni de mal, von Braun n’avait pas tort, mais il feignait d’oublier que les savants et technologues eux, demeurent humains, et avec leur humanité sont insufflées l’éthique ou l’absence dangereuse de toute considération morale. C’est la faiblesse de l’humain, mais sans celle-ci, ne serait-il pas une devenu lui-même machine ? Ou ne deviendrait-il pas un membre de la SS, conditionné, conçu même, comme un outil, pour ne plus être conscient et maître de lui-même ?
[1] Cité par Stefan Brauburger in Von Braun, Entre nazisme et rêves de fusées, Paris-Bruxelles, Éditions Jourdan, traduction de Gundula Bavendamm, 2010, p. 230.
[2] Ibid, cité p. 12.
[3] Ibid, cité p. 152.
[4] Ibid, cité p. 155.
[5] Ibid, cité p. 215.
[6] Ibid, p. 215.
[7] Ibid, p. 215.
[8] Ibid, p. 271.
[9] Ibid, p. 292.
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Pleasantville (Gary Ross, 1998) est une comédie fantastique dans la lignée de films tels que Gremlins (Joe Dante,
1984) et Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985) mettant en scène des adolescents confrontés à la métamorphose d'une petite ville résidentielle par
l'action d'un élément relevant du genre fantastique (les gremlins) ou de la science-fiction (la voiture à voyager dans le temps), mêlant chronique de l'adolescence, évocation satirique
des petites villes résidentielles et effets spéciaux. Dans Pleasantville, une télécommande magique transporte les jeunes héros (un frère et une sœur interprétés par
Tobey Maguire et Reese Witherspoon) dans le monde fictif en noir et blanc d'une sitcom des années cinquante. Il s'agit à la fois d'une immersion au sein d'une image et d'un
voyage dans le temps.

A la demande d'une amie cinéphile, je publie ici son coup de gueule contre la projection de la version director's cut
du chef-d'oeuvre de Milos Forman Amadeus au cinéma Comoedia le 6 octobre dans le cadre du festival Lumière qui se tient actuellement à Lyon. Il faut préciser, pour ceux qui
ne connaissent pas Lyon, que le Comoedia est réputé pour la qualité de sa programmation, ses propriétaires revendiquent le respect de la cinéphilie et du cinéma d'auteur, ils ne sont pas
là que pour vendre des places et du pop-corn. D'où l'indignation de cette amie cinéphile, qui paraîtra peut-être démesurée pour certains mais qui, jusque dans ses excès peut-être, témoigne d'un
vrai amour du cinéma. Je la laisse s'exprimer, elle vous dira tout ça mieux que moi !
La salle est comble ce mercredi 6 octobre 2010 au cinéma le Comoedia. Il est 20h45. Je suis dans mon cinéma préféré attendant
de revoir ce film que j’aime tant. L’invité qui vient le présenter est un célèbre acteur du nom de Alexandre Astier. Qui ? Alexandre Astier. Je ne sais pas
qui c'est mais il est très applaudi dans la salle et salué par de grands cris. Pardonnez mon manque de culture. Il a joué, entre autres, dans la série télévisée
Kaamelot. Mon manque de culture m’interdit de regarder la télé. Pourquoi lui ? Ah ! oui ! Il est lyonnais. Présentation courte et légère, pas de quoi
fouetter un cheval. Les lumières s’éteignent et le film commence. Certains chanceux ne l’ont jamais vu et vont le découvrir ce soir. Moi je l’ai vu étant adolescente. Et je le revois avec des
yeux nouveaux.
Alors que le générique s’apprête à commencer, la bobine s’arrête, les lumières se rallument. Les gens se lèvent et s’en vont.
Je proteste. Comment es-ce possible ? Quelle honte de ne pas laisser le générique défiler et ne pas avoir ce moment de tranquillité, ce moment qui nous permet après un film de le digérer, de
le savourer. Mais comment es-ce possible de digérer le film au milieu de tout ce vacarme et de ces gens irrespectueux qui se lèvent et retournent à leur petite vie sans s’exprimer sur cette
abomination ?
L'Etoffe des héros (Philippe Kaufman, 1983)
Opération
Lune
Moon (Duncan Jones, 2009)
Phase IV (Saul Bass, 1974)
Soupçons (Alfred Hitchcock, 1941)
Les Visiteurs (Elia Kazan, 1972)













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