J'étais curieux voir Southland Tales de Richard Kelly (2006), ayant
beaucoup aimé Donnie Darko (2001). Adorant et étudiant les œuvres de Philip K. Dick, j'ai trouvé que Donnie Darko
était proche dans les thèmes et les procédés d'un roman tel que Glissements de temps sur Mars (1963), et Southland Tales confirma mes impressions en regorgeant de
référence à Philip K. Dick. Donc j'étais très curieux, j'avais hâte de le voir, et ai été très déçu de sa diffusion directe en DVD. Mais cette déception ne fut rien comparée à
celle éprouvée suite à sa vision. Pourtant je voulais l'aimer, ce film... Disons-le tout de suite, Southland Tales reste malgré tout un film relativement fascinant, mais
c'est juste un résidu de ce qu'il aurait pu être.
J'ai un peu tendance à critiquer cette génération de cinéastes indépendants qui veulent briser les conventions hollywoodiennes mais peinent à construire des récits cohérents, malgré les nombreuses bonnes idées, le pire étant pour moi J’adore Huckabees de David O'Russell qui est un "n'importe quoi" amusant par instants mais surtout très risible... J'ai tendance à être irrité par cette tendance du cinéma indépendant américain, et Southland Tales a malheureusement confirmé ma vision (quoique me parlant plus que J’adore Huckabees...). Si Philip K. Dick avait quelque chose à dire, Richard Kelly a des idées à revendre, des idées sur tout... et surtout des idées!
On peut me rétorquer que mon avis est très négatif car je ne possédais pas toutes les clefs de compréhension du film, présentes selon Richard Kelly dans les trois comics publiés auparavant aux USA, opération marketing multimédia intéressante, sauf lorsqu'elle agit contre tout bon sens, c'est-à-dire lorsque le film en devient incompréhensible. Si un film est bien mené, bien mis en scène, je suis prêt à accepter certaines parts d'ombres. Mais Southland Tales ne mérite pas qu'on s'y arrête : c'est simplement tenter de se forcer à aimer un film qui est raté, un point c'est tout. Je me moque des explications, donc ce n'est pas de cela dont je parlerai dans cet article. Pour moi, Southland Tales n'est pas le film génial des années 2000, le film générationnel qu'un grand nombre de cinéphiles pensent voir. En tout cas, les cultes commencent par des bides commerciaux, celui-ci n'échappe pas à la règle. Mais passons à l'analyse, car ce "grand film malade" mérite qu'on s'y attarde, malgré tout.
Politique de l'apocalypse et science-fiction
Southland Tales empreinte ses thèmes et son esthétique du genre apocalyptique dont l'œuvre la plus célèbre est L'Apocalypse de Jean (dite johannique). Le genre apocalyptique s'est développé en particulier lors de périodes de crises, les récits qui appartiennent à ce genre mettant en scène l'oppression et la chute finale d'un pouvoir matériel tyrannique (la Rome impériale de l'Apocalypse johannique). Dans Southland Tales, l'après 11 septembre 2001 et la guerre en Irak hantent ce monde qui sera renversée par l'apocalypse. Ainsi, le propos politique du film est loin d'être déplacé, il est même en parfaite cohérence avec le genre apocalyptique. Le film évoque de manière très confuse l'opposition entre les néo marxistes d'extrême gauche et l'extrême droite où règne l'USIDent, l'organisme chargé dans le film de contrôler l'information et de surveiller les habitants, au nom de la sécurité du pays, cousin de Blackwater. Richard Kelly dans son commentaire audio nous dit que le Baron a tout orchestré pour que chaque camp soit l'un contre l'autre, aidé par l'actrice porno Krysta (Sarah Michelle Gellar).
Le Baron a créé le groupe néo marxiste, le contrôle, mais profite du pouvoir de la droite : il est l'un et l'autre, Nixon communiste en quelque sorte, créateur d'un complot qui n'aurait peut-être pas dépareillé dans une œuvre de Philip K. Dick, comme l'espère Richard Kelly. En effet, Southland Tales est présenté par Richard Kelly comme un hommage à l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick, auteur des géniaux Maître du haut-château (1961), Ubik (1969) ou Substance Mort (1977). Le personnage incarné par Kevin Smith (à gauche) est d'ailleurs une sorte de sosie de Philip K. Dick (à droite), en plus barbu.

Première référence, Boxer Santaros (incarné par Dwayne Johnson dit The Rock) écrit un scénario qui se révèle être vrai, allusion évidente au Maître du haut-château. Comme chez Philip K. Dick, le porteur de la révélation ignore tout de la vérité qu'il croit avoir créé, il est insignifiant et immense à la fois. Coulez mes larmes, dit le policier (1974) est la référence principale de Southland Tales, dont le titre est explicitement cité par le faux policier après le double meurtre qu'il commet, réplique obscure pour les non-initiés, citation supposément jubilatoire pour les autres. Un grand sourire adressé aux amateurs de Philip K. Dick. Coulez mes larmes, dit le policier montre un homme plongé dans un monde parallèle qui l'ignore, tandis que dans Southland Tales, un personnage est dédoublé suite à une faille temporelle : il se nomme Roland/Ronald Taverner, allusion explicite au Jason Taverner du roman (« Taverner est le nom du héros de mon roman préféré » dit Richard Kelly dans le commentaire audio). Le miroir et la schizophrénie au cœur de Substance Mort (voir mon article) sont invoqués dans une scène assez intéressante, lorsque le reflet de Ronald Taverner dans son miroir est différé de quelques secondes. Dans le miroir, c'est lui, dans le passé. À ce moment du film (nous sommes au début), j'étais ravi de cette solution cinématographique peu subtile mais très efficace, mais ce n'est qu'une idée jetée en l'air avec une multitude d'autres, jamais réutilisée.
Un réseau apocalyptique
Le genre apocalyptique est aussi avide de symboles qui semblent hermétiques aux non-initiés. Ce qui a permis à Richard Kelly de saturer Southland Tales d'informations et de symboles, comme l'idée d'un serpent enroulant le centre de la Terre d'où proviendrait le flux karma, révélation apportée à la méchante Serpentine par la sorcellerie chinoise ancestrale (dixit le commentaire audio)... Le problème du film, c'est que ces signes noyés dans la masse d'informations semblent convoqués arbitrairement, sans cohérence, par pur fun. Le film est saturé d'informations est d'images, à l'images des ordinateurs d'USIDent. Tout est placé sur le même plan sans distinction possible. Richard Kelly met une fausse pub avec des voitures qui s'accouplent, multiplie les sous intrigues, insiste lourdement sur des scènes qui juge sans doute cool... Le film reste fascinant par sa multiplication des layers, des couches, des différentes intrigues aux décors en passant par les informations affichées sur les écrans. Comme une grosse pièce montée noyée sous son décor en pâte d'amandes, dont une bouchée suffit à nous satisfaire et nous écœurer. « Je crois qu'il faut voir et revoir le film, dit Richard Kelly en toute humilité, plonger dedans à plusieurs reprises pour pouvoir le décrypter. À la manière dont son décryptés les plus grands complots, ce qui prend en général plusieurs années. » Le film de Richard Kelly correspond plutôt bien à l'esthétique des œuvres de Philip K. Dick, déroutantes, saturées de concepts et d'informations, œuvres palimpsestes où, comme les héros de son roman SIVA (1981) lorsqu'ils vont au cinéma voir le film du même nom, le lecteur doit relever et décrypter des signes qui semblent insignifiants de prime abord. Southland Tales montre les limites de cette esthétique lorsqu'elle est transposée au cinéma, par un conteur bien moins inspiré de surcroît.
Le fluide karma mis à jour par le Baron est le moteur de cette apocalypse programmée, est devenu une « sorte d'opium divin », comme le dit Richard Kelly, qui s'injecte dans le sang. Le vétéran de la guerre en Irak Pilot Abilene (Justin Timberlake) est l'agent de ce rassemblement lorsqu'il fournit du fluide karma à un personnage qui a un rôle important dans l'apocalypse prochaine. Malheureusement, le rôle du fluide karma dans cette histoire est extrêmement mal raconté. Ainsi, c'est le commentaire audio de Richard Kelly qui nous apprend que lorsque Roland Taverner a comme un malaise et tombe grotesquement (au ralenti, en plus) dans une benne à ordure, et bien figurez-vous qu'à cet instant, c'est le fluide karma qui est en lui qui a provoqué cette chute miraculeuse qui lui permettra d'échapper aux UPU. De même, il fallait comprendre (comment?) que Boxer Santoro est persuadé d'être Jericho Cane, le personnage de son scénario, suite à l'effet hallucinogène du fluide karma. De même, il est évident (humm...) que Krysta communique télépathiquement avec le Baron lorsque dans une scène elle est allongée et regarde fixement le plafond en bredouillant des choses. Mais puisque Richard Kelly vous dit qu'il faut voir ce film plusieurs fois, alors il n'y a rien à dire... Rien à critiquer. Mais un réalisateur qui passe au moins la moitié du commentaire audio à expliquer son film, c'est signe qu'il y a tout de même un problème, non? Les non-dits soi-disant géniaux de Southland Tales ne sont pas vertigineux en raison de la complexité du concept de Richard Kelly, ils sont vertigineux car révèlent le vide de son œuvre. Les incohérences sont comblées par les discours de Richard Kelly qui tente vainement de donner une cohérence à ce fatras qui lui a complètement échappé.
« La réalité vraiment est un fouillis, et pourtant c’est excitant » (Philip K. Dick)
« J'avoue que ça représente une somme assez importante d'informations à assimiler en une seule fois, dit Richard Kelly. À mon avis, ce n'est pas faisable après un seul visionnage. » Là où de nombreux scénaristes, réalisateurs et producteurs auraient vu un défaut majeur, Richard Kelly considère cela comme une qualité, et de nombreux spectateurs ont pris cela (à tort selon moi) comme un gage de la profondeur supposée du film. Le film est à l'image des pires romans de Philip K. Dick, lorsqu'il multipliait les intrigues, personnages et concepts sans se soucier de cohérence, emballant ça avec un rapide fond métaphysique. Philip K. Dick était très critiqué pour les incohérences de ses œuvres, héritage à double tranchant des œuvres de Van Vogt dont il s'inspirait à ses débuts. L'écrivain Damon Knight critiqua cette tendance à l'incohérence dans un article sur Van Vogt auquel Dick répondit ainsi :
Damon pense que c’est de la facilité [bad artistry] quand on crée des univers fantaisistes où les gens passent à travers le plancher. C’est comme s’il jugeait une histoire de la même manière que le ferait un inspecteur des travaux finis quand il construit votre maison. Mais la réalité vraiment est un fouillis, et pourtant c’est excitant.
(Arthur Byron Conver, Vertex interviews, Philip K. Dick, Vertex, N°6, Vol. 1, 1974 (?), pp. 34-37 et 96-98. Ma traduction.)
Ainsi pour Philip K. Dick l'œuvre est le reflet du monde, une métaphore cosmogonique, pourrait-on dire. Mais, sauf dans ses œuvres les plus ratées, Philip K. Dick ne perdait son lecteur que pour mieux le retrouver, et si l'absurdité, l'invraisemblance de l'intrigue prend dans ses œuvres le dessus sur la logique du récit, l'émotion reste là, palpable, authentique. Dans Coulez mes larmes, dit le policier qui a tant inspiré Richard Kelly, on se moque de l'explication du désordre spatiotemporel dont est victime Jason Taverner, car ce n'est pas le vrai sujet du roman : c'est l'amour, la perte de l'amour, ce qui reste de ceux qu'on a brièvement croisés et qui sont partis. Richard Kelly dit que Southland Tales est un film sur le pardon : excusez-moi, mais de quoi parle-t-il? De l'histoire de Pilot et de Taverner qui lui avait tiré dessus par erreur pendant la guerre en Irak? Les répliques clés de la dernière séquence ("C'était un tir ami" et "Je te pardonne") semblent dès lors d'une naïveté ridicule. « Les mecs cool ne se suicident pas », voilà l'argument profond de Richard Kelly.
« Les mecs cool étant les Américains. Ou bien les vétérans. Ceux qui ont une propension à faire le bien ne se font pas sauter le caisson » dit le réalisateur dans le commentaire audio. Sérieux? Oui, car c'est sa manière de rendre hommage aux nombreux vétérans de guerre qui se suicident, de leur dire que ça ne sert à rien, qu'il y a eu assez de gâchis, qu'il faut s'accepter. C'est le sens de cette poignée de main finale, qui est en définitive porteuse d'espoir. Mais tout ça pour ça?
Toutefois, l'atmosphère de fin du monde est au final assez réussie, c'est à la fois une célébration et un enterrement, il y a à la fois l'opulence festive et la révolte violente, les feux d'artifices et les voitures qui brûlent.
Mais le film souffre malgré tout, même à cet instant, d'une âme et d'un cœur pour nous emporter, malgré les intentions louables de Richard Kelly qui dit dans le commentaire audio
: « Dans cette [séquence finale], on a vu le ridicule côtoyer la sincérité. Pour moi, ce n'est pas gênant de les juxtaposer. J'estime que n'importe quelle scène d'humour noir peut
aussi faire preuve d'émotion. » Richard Kelly veut retranscrire l'absurdité du monde, entre complots, collusions, spéculations, conflits, mais voulant nous convaincre que
son histoire est une mécanique parfaitement huilée, l'absurdité du film apparaît d'autant plus comme un bandage hâtif pour les nombreux trous du scénario. Richard Kelly a tenté
de reprendre le côté grotesque et foutraque de Philip K. Dick, ainsi le Baron (gourou du fluide karma) et ses proches sont vêtus, maquillés et coiffés de manière particulièrement
grotesque, qui évoque les descriptions de l'écrivain. Mais le ridicule fait tache à l'écran lorsque le scénario ne possède aucune rigueur. Et il en faut pour faire une comédie, et encore plus
pour réussir une comédie noire. Pensez à Docteur
Folamour de Stanley Kubrick (1964), dont Southland Tales voudrait être la version dickienne et comics. Le scénario dessert ainsi complètement
les acteurs (Sarah Michelle Gellar s'en tirant avec talent), car on ne sait pas s'il faut rire avec ou contre le film... Comme les mauvaises parodies, il n'y a rien de pire.
C'est peut-être scandaleux de dire ça, tant l'artiste, l'auteur est sacralisé en France, mais il y a des écrivains qui ont besoin d'éditeurs, et des réalisateurs qui ont besoin de producteurs
pour les recentrer, les corriger, leur apporter un regard extérieur qui leur fait défaut.
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fins heureuses, mais Dick l’élève jusqu’à un sommet d’émotion grâce au contraste créé entre le bonheur
rêvé et l’amère certitude que la mort l’emportera toujours, que le temps ne pourra être inversé :













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