Mardi 13 juillet 2010 2 13 /07 /Juil /2010 13:19

En tant qu'amoureux du cinéma et réalisateur moi-même de court-métrages, j'ai conçu plusieurs affiches de films. C'est toujours une tâche difficile car il faut synthétiser en une image les multiples émotions du film et évoquer son intrigue, ses enjeux, son atmosphère... Il faut que l'affiche soit parfaitement lisible, que le titre soit bien mis en valeur, que les noms soient bien présentés, tout en accrochant l'oeil et en étant porteur d'attentes, de significations et d'émotions. Une affiche est une promesse faite au spectateur, que le film doit exaucer.

Tout d'abord, voici l'affiche du documentaire d'Emilie Souillot Histoire (s) de Jazz : Le Hot Club de Lyon (2009), auquel j'avais déjà consacré un article. Le graphisme de cette affiche, dont je suis particulièrement content, a servi de base pour la conception graphique du blog de la collection de films documentaire d'Emilie Souillot Histoire (s) de Jazz.

Edit du 23 novembre 2010 : à l'occasion de la sortie du DVD du film Histoire (s) de Jazz - Le Hot Club de Lyon, j'ai complètement revu le graphisme de l'affiche pour qu'elle soit à la fois plus dynamique, plus belle, et inscrivant le film dans un charte graphique immédiatement identifiable (le vinyl) cohérente, car ce film doit être le premier d'une collection de documentaires sur le jazz. Voici l'affiche définitive :

Histoire (s) de Jazz, Le Hot Club de Lyon (affiche du documentaire d'Emilie Souillot)

La première affiche que j'ai réalisé, en 2007, fut celle de mon court-métrage Une Meilleure Jeunesse, co-réalisé avec Clémentine Delignières et Julien Carchon en 2006, dans le cadre de ma seconde année de licence d'Arts du Spectacles à Lyon-2. J'avais déjà parlé dans un article précédent de ce court-métrage Une Meilleure Jeunesse que vous pouvez voir ici. J'ai tenté avec cette affiche de mettre en valeur l'atmosphère poétique du film, qui est ponctué de poèmes magnifiques de Pier Paolo Pasolini sur lesquels je reviendrais en détail dans un prochain article. J'ai sélectionné deux images fortes, qui caractérisent les personnages interprétés par Camille Régnier et Xavier Picou qu'un regard échangé à travers les reflets du métro réunira. Ils sont opposés, lui est solitaire et passif, elle est active, elle regarde, nous regarde.

Affiche du court-métrage Une Meilleure Jeunesse de Clémentine Delignières, Julien Carchon et Jérémy Zucchi, 2006

Simultanément, j'ai réalisé l'affiche de mon court-métrage suivant, plus sombre et plus émouvant, Les Absents que j'ai réalisé avec Cécile Desbrun en 2007. Ce film est interprêté par Cécile Giroud (ex-Taupes modèles aux côtés de Florence Foresti) et Ivan Gouillon, deux comédiens plus habitués au registre comique, mais parfaits pour le registre dramatique de ce film sur le deuil et la séparation. L'affiche devait suggérer la juxtaposition du passé (les deux époux ensembles) et du présent (lui est mort, elle seule demeure), ainsi que le conflit entre l'espoir, l'amour, et l'absence, la mort. Le mari n'est qu'une ombre, c'est elle que l'on suivra. Je vous invite à voir le film Les Absents sur la page qui lui est consacrée, vous me direz ensuite si l'affiche reflète le film !

Affiche du court-métrage Les Absents de Jérémy Zucchi et Cécile Desbrun, 2008

Voici maintenant l'affiche non définitive du court-métrage de Nicolas Perisse Le Bonnet (2007), petit film auquel j'avais déjà consacré un article. Cette affiche a été conçue par le réalisateur, puis j'ai tenté de mieux fondre dans l'image de fond le dessin des deux protagonistes que j'avais réalisé (interprétés par Camille Régnier, héroïne d'Une Meilleure Jeunesse, et Jean-Denis Marcoccio). Il s'agissait d'évoquer l'errance du personnage la nuit, dans la ville dont les lumières donnent un aspect féérique. Une histoire d'amour née de la nuit, voilà ce qui devait être lu à travers cette affiche.

Affiche du court-métrage Le Bonnet de Nicolas Perisse (2008)

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : Passionnés de Graphisme
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Lundi 12 juillet 2010 1 12 /07 /Juil /2010 21:03

La mise en scène de Sergio Leone me saisie à chaque vision comme à la première. J'ai découvert les film de Sergio Leone dans l'ordre chronologique à partir du Bon, la brute et le Truand (1966), et après la claque phénoménale de ce film, j'ai été surpris par l'ampleur l'oeuvre de Sergio Leone, le film suivant poussant plus loin le précédent. J'avais peur à la vision du prochain qu'il ne parvienne pas à aller au-delà de la Nouvelle Frontière qu'il avait tracé. Mais ce fut toujours plus beau, plus fort, que ce soit au niveau de la narration, de la critique sociale, de l'évocation de l'Histoire et du "Rêve Américain", et naturellement de l'invention musicale et visuelle. A chaque fois je me disais : « Comment est-ce possible? Comment aller plus loin? » Et il le faisait pourtant, chaque film amplifiant les parti-pris du précédent, tout en s’en différenciant radicalement. Ils sont chacun parfaitement aboutis.

J’adore tout les films, ayant toutefois le plus d’attachement pour Il était une fois en Amérique (1984). Mais c’est relatif tant ils sont tous indispensables ! La scène du cimetière du « Bon… », l’arrivée de jill dans Il était une fois dans l'Ouest (1968), la trahison de Il était une fois... la Révolution (1970), la vertigineuse et bouleversante dernière demi-heure de Il était une fois en Amérique... J'ai voulu peindre son portrait à l'acrylique d'après une photographie prise durant le tournage d'Il était une fois... la Révolution, film que Peter Bogdanovich devait réaliser, avant de se désister. A contre-coeur il réalisa ce film magnifique, déchirant... Voilà, je voulais juste rendre hommage au grand Sergio Leone, immense cinéaste Italien, qui était et reste à jamais pour moi le Michel-Ange du cinéma.

Portrait de Sergio Leone par Jérémy Zucchi (peinture acrylique)

Portrait de Sergio Leone, peinture acrylique sur papier, 21 x 29,7 cm, 2006.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : Dessin, peinture, pastel...
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Dimanche 11 juillet 2010 7 11 /07 /Juil /2010 22:22
Couverture du mémoire de master 2 sur les adaptations des oeuvres de Philip K. Dick

En attendant l’année dernière (1966) est un roman de Philip K. Dick fascinant, surtout dans sa première partie, lorsqu’il amorce des pistes multiples et en apparence contradictoires, qu’il reliera pour la plupart à la fin du roman. « C'est un roman que j’estime très, très bien écrit », disait Philip K. Dick. Ce n’est probablement pas l’un de ses meilleurs, mais il s’agit d’une œuvre parfois très intense, très juste, que j’ai dévoré très vite, quoique sa deuxième partie soit moins passionnante, car trop conventionnelle et négligeant des pistes qui étaient prometteuses (la reconstitution de Washington de 1935). On a l’impression que l’écrivain s’efforçait de maintenir son récit dans le cadre du nombre de pages pour lequel il était misérablement payé, alors que plus de temps et de pages auraient permis à Philip K. Dick d’explorer toutes ces pistes fascinantes et de livrer une œuvre vraiment puissante. Malgré tout, c’est un bon livre, qui mérite qu’on s’y attarde pour l’analyser.

Une allégorique de la Seconde Guerre Mondiale

L’histoire est centrée autour du couple Eric et Kathy Sweetscent qui, comme souvent chez l’écrivain de science-fiction, s’aiment et se haïssent. Ils travaillent tous deux pour un très puissant industriel, Virgil Ackerman, dont la production contribue beaucoup à l’effort de guerre. En effet, dans ce futur lointain, la Terre est alliée à une race extraterrestre cousine des humains, les Lilistariens, contre des sortes d’insectes nommés les Reegs. L’ironie de cette histoire est qu’elle est une triste répétition de ce que les humains ont connu durant la Seconde Guerre Mondiale : ce roman est clairement allégorique de ce point de vue.

Les Lilistariens sont clairement décrits comme des nazis, ils s’allient aux humains parce qu’ils sont proches d’eux d’un point de vue racial, mais méprisent leurs faiblesses. Les Lilistariens se considèrent comme des surhommes, des êtres parfaits qui à ce titre doivent prendre le contrôle de la planète des Reegs, et à terme, du système solaire.

Le dictateur fasciste Benito Mussolini

Ces horribles Reegs se révèlent en revanche être tolérants, et démocratiques, bref, on peut reconnaître en eux le bloc des Alliés.

La Terre est dans une position proche de celle de l’Italie fasciste de Mussolini, auquel le secrétaire général (ou plutôt dictateur) ressemble beaucoup : « j’admire certains aspects de Mussolini, déclarait Philip K. Dick, aussi m’a-t-il servi de base pour le personnage de Gino Molinari... Je crois que Mussolini était un très grand homme. Sa tragédie est d’être tombé sous le charme d’Hitler, comme beaucoup d’autres alors, d’ailleurs. D’un côté, on ne peut pas le lui reprocher. »

Je précise que Philip K. Dick n’était absolument pas fasciste, en revanche il était fasciné par le pouvoir exercé par Mussolini, Hitler et leurs partis sur les peuples, il admirait leurs stratégies comme on peut le faire devant la mécanique d’armes que nous savons mortelles… Le roman décrit ce rapport de fascination, de crainte et de manipulation avec une grande force.

Le temps est une drogue qui tue lentement

En attendant l’année dernière trouve sa justification de sa nature allégorique par le fait que le temps semble répéter l’Histoire passée, à une échelle plus grande encore. Ce qui aurait pu n’être qu’une transposition de la Seconde Guerre Mondiale dans un cadre de science-fiction devient un réflexion fascinante sur le temps. Avec ambiguïté, la réflexion de Philip K. Dick sur le temps et l’Histoire prend ces mots dans les pensées de l’un des personnage d’En attendant l’année dernière :
Nous vivons dans une illusion quotidienne. Quand le premier barde a commencé à débiter la première épopée racontant quelque ancienne bataille, l’illusion est entrée dans notre existence. L’Illiade est une « imposture » au même titre que ces robenfants  [robots enfants] échangeant des timbres devant la porte. Les humains se sont toujours efforcés de retenir le passé, de lui conserver sa substance. Cela n’a rien de nocif. Autrement, nous n’aurions pas de continuité ; nous ne possédons que l’instant présent. Et, amputé du passé, le présent n’a plus de signification ― ou si peu.


C’est le temps qui est le vrai sujet de ce roman : Eric Sweetscent est chirurgien, il prolonge indéfiniment la vie de Virgil Ackerman puis de Gino Molinari grâce à des greffes d’organes ; quand à son épouse Kathy, elles recrée sur Mars le Washington de 1935 que Ackerman (et Philip K. Dick lui-même) connut dans sa jeunesse. Ce couple sera les victimes d’une nouvelle drogue conçue par les Terriens comme une arme de guerre, mais retournée à leur profit par les Lilistariens. Cette drogue se nomme le JJ-180, elle permet à celui qui en prend de voyager dans différentes strates du temps, Eric Sweetscent se trouvant confronté à de multiples alternatives. C’est dans cette seconde partie que le roman devient bien trop conventionnel, quoique intelligemment divertissant, car ce voyage dans le temps et ses paradoxes temporels laissent le lecteur sur un goût de déjà lu. Nous sommes loin des sporadiques visions cauchemardesques de Glissement de temps sur Mars (1963), ce n’est qu’un apéritif à côté de ce que sera le vertigineux Ubik (1969). Mais En attendant l’année dernière préserve sa force par son évocation terrifiante de la dépendance des héros accros au JJ-180, onze ans avant la parution de Substance Mort dont je publierai une critique détaillée prochainement.
Oui, le temps est une drogue qui tue lentement. Le temps a tué le couple Eric et Kathy Sweetscent, cette dernière, déjà contaminée, ayant fait absorber un comprimé de JJ-180 à son mari, l’obligeant ainsi à connaître sa souffrance et à trouver un antidote. Peut-on survivre au temps ? Voilà la question que pose le roman. Virgil Ackerman brave la mort en changeant les organes de son corps contre d’autres « pièces détachées » ; Gino Molinari est constamment en train de mourir de maladies incurables, et pourtant il survit, il sait d’autant plus qu’il a d’autres avatars de lui-même prêts à le remplacer en cas de besoin. L’un d’eux passe à la télévision, renvoyant son image d’il y a vingt ans, comme si le temps était momentanément figé. Gino Molinari est toujours au sein de la mort, voire au-delà, toujours un pied dans le passé et pourtant il défie le temps, ainsi il a même près de lui une jeune femme de dix-huit ans… Kathy quant à elle est rongée par Philip K. Dick et son chatses névroses, elle ne guérira peut-être jamais… Eric doit-il rester près d’elle, ou doit-il profiter de la jeunesse qu’il lui reste pour refaire sa vie, trouver l’amour qui lui permettra de vivre heureux, sainement ?
A la lecture de ce roman, les inquiétudes de Philip K. Dick apparaissent clairement, en filigrane toutefois. Il était, sans le savoir, à l’aube de la longue période d’errance psychologique qui trouva son apothéose lors de ses crises mystiques de 1974, subissant de plus en plus les effets dévastateurs des mélanges de drogues et de médicaments dont il usait et abusait. L’aventure se teinte définitivement d’introspection et de mélancolie, d’une angoisse qui ira en s’accentuant.

L’inutilité, c’est la vie

Comment vivre ? Pourquoi ? Que signifie vivre ? Pour tenter de répondre à ces questions, Philip K. Dick, comme nul autre, nous offre une parabole qui m’a beaucoup touché. En effet, dans En attendant l’année dernière, un organisme vivant (une amibe martienne) peut prendre la forme de n’importe quel objet ou forme de vie, ce qui lui permet de survivre à l’image des phasmes qui ressemblent à des brindilles. Sauf que l’amibe devient véritablement l’objet, qui est ainsi dupliqué. L’industriel Virgil Ackerman a alors l’idée de dupliquer des fourrures très coûteuses grâce à ces amibes martiennes et de les vendre sur Terre à bon prix. Mais l’amibe n’est pas un objet mais un être vivant, elle se lasse et reprend son aspect originel. Comment faire pour la conserver sous sa forme « fourrure » ? « Il avait fallu de nombreux mois pour parvenir à une solution satisfaisante, solution consistant à tuer l’amibe pendant sa période de métamorphose, puis à la fixer en la plongeant dans un bain chimique ayant la propriété de conserver le cadavre en l’état. » L’être vivant est mort pour être chosifié, devenant une marchandise vendable, une chose utile pour quelques hommes. Puisque la guerre est déclarée, les amibes martiennes sont mises elles aussi au service de l’effort de guerre, dupliquant dorénavant les modules de guidage des fusées. Un homme, Bruce Himmel, décide de racheter tous les objets qui étaient des amibes, ces cadavres-objets présentant des défauts qui interdisent leur vente. Pourtant ces  cadavres-objets ne valent rien…Himmel les attache à de petits chariots, puis il les lâche dehors « lorsqu’ils auront de l’entraînement. » Pendant dix ans, durée de fonctionnement de la pile atomique de chaque chariot, ces cadavres-objets erreront en liberté. « Parce que c’est leur droit » dit Himmel. Mais puisque l’amibe n’est plus vivante, elle n’est guère plus « qu’un circuit électronique aussi inerte qu’un robot », alors  « Pourquoi ?», demande l’un des personnages.
« Je considère que ces objets sont vivants, Mr. Ackerman, répliqua Himmel avec dignité. Ce n’est pas parce qu’ils sont de qualité inférieure et ne peuvent assurer le guidage d’une fusée dans l’espace qu’ils ne méritent pas de mener leur humble existence. » Il leur redonne leur statut d’être vivants, à défaut de leur redonner vie. Car il sait que ces petits chariots ne créent qu’un simulacre de vie ; en revanche, en les laissant errer en liberté, il leur rend l’inutilité qui faisait de ces objets des êtres auparavant. Car un être n’a aucune utilité, il est. Himmel précise que sa « folie » ne coûte pas d’argent à l’entreprise, au contraire, puisqu’il la paye et qu’il fabrique les chariots la nuit, en dehors de ses heures de travail. « Vous êtes un artiste, fit Eric qui ne savait pas si cette histoire l’amusait ou le révoltait. » Himmel redonne aux objets leur statut d’être et lui-même, en agissant de manière inutile, hors du système de production, permet à son être de résister, d’exister sans que son existence soit justifiée politiquement et économiquement. En cette période de guerre, être un tel « artiste » semble au mieux déplacé, sinon condamnable, mais le chef d’entreprise Virgil Ackerman l’accepte. L’arrière-petit-neveu de ce dernier dit : « J’aurais cru le vieux plus inhumain. J’aurais pensé qu’il aurait mis ce pauvre fou à la porte sur-le-champ ou l’aurait expédié dans un camp de travail quelque part sur Lilistar. » Virgil Ackerman l’accepte car, comme se dit Eric Sweetscent, ce n’est peut-être pas fou de se consacrer à cette tâche  « alors que tout le monde se concentrait sur cette autre absurdité, cette bouffonnerie-collective et combien plus vaste qu’était cette guerre mal partie… »
Bruce Himmel semble fou, et pourtant son action est porteuse d’une vérité primordiale : la vie est précieuse non selon un critère d’utilité, mais parce qu’elle est la vie. La vie est une œuvre d’art, inutile. C’est par cette inutilité qu’elle échappe à la mécanisation qui broie tout ce qui ne la sert pas. Les petits chariots de Himmel porteurs de vie sont des cris contre le fascisme, contre la transformation de l’être en chose. Un cri pour maintenir la vie dans le monde.

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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Samedi 10 juillet 2010 6 10 /07 /Juil /2010 22:42

Tommaso Campanella, moine dominicain philosophe et théologienDans le cadre de mes recherches sur le baroque pour mon mémoire sur les adaptations des oeuvres de Philip K. Dick au cinéma, j'ai lu différents ouvrages sur la pensée scientifique et philosophique du début du XVIIe siècle. J'ai découvert des idées étonnantes, des personnalités incroyables. Tommaso Campanella (1568-1639) est l'une d'entre elle, trop méconnue en France.

Campanella fut pourtant l'un des penseurs majeurs de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle, tournant formidable et tragique dans l'Histoire de la pensée occidentale puisqu'il fut simultanément l'époque de nombreuses découvertes scientifiques et inventions philosophiques (l'héliocentrisme, l'infini, le retour de l'atomisme...), et le temps sombre où l'Eglise catholique voulait affermir son dogme à tout prix, menaçant, excommuniant, emprisonnant, torturant et brûlant ceux qui pouvaient l'ébranler.

Tommaso Campanella fut l'un de ces penseurs persécutés. Moine dominicain Calabrais, poète, philosophe, il fut arrêté par l'Inquisition en raison d'écrits jugés hérétiques et de son rôle dans une tentative d'insurrection en Calabre, en vue d'y instaurer la république théocratique dont l'utopiste chrétien qu'il était rêvait. Il sera emprisonné durant vingt-sept ans à Naples, torturé, condamné pour hérésie en 1602.

Pourtant Campanella demeura monarchiste et papiste : il rêvait d'une communauté mondiale gouvernée par le pape. Sa vie fut une longue errance intellectuelle, jonglant avec les incohérences nées de sa tentative de conciliation de deux pensées de plus en plus opposées : celles de l'Eglise et de la science. C'est ce que nous allons voir trop brièvement dans cette article, où je parlerais de sa position délicate dans l'affaire scientifique la plus brûlante de son époque, au sens propre puisque le génial Giordano Bruno en a fait les frais en 1600, lorsqu'il périt sur le bûcher de l'Inquisition... Cette affaire semble dérisoire à nos esprits habitués, ce fut celle de l'héliocentrisme (Copernic) et de la notion révolutionnaire d'un univers infini (Bruno).

 

Toutes les citations sont tirées de l'excellente biographie et analyse par Germana Ernst, Tommaso Campanella, Le livre et le corps de la nature, Paris, Éditions Les Belles Lettres, Collection « L’Âne d’or », 2007.

Lire le "livre de la nature" : contempler et étudier

Avant cela, il revenir en arrière et préciser que Tommaso Campanella a très tôt rompu avec la scolastique aristotélicienne qui était la pensée dominante en cette fin du XVIe siècle. Campanella faisait déjà preuve de la nécessaire curiosité du scientifique : il voulait observer le monde, la nature, ne plus rien savoir, redevenir l'enfant socratien innocent, ignorant. Campanella rejetait « les livres et les temples morts, / copiés sur le vivant au prix de mille erreurs » (Poesie, cité p. 19), exhortant, écrit Germana Ernst, à « retourner à l’observation et à l’étude du livre original de la nature. » (p. 19).

« Je voulus donc vérifier si les choses [que les commentateurs grecs, latins et arabes d’Aristote] ont dites dans leurs livres se lisent aussi dans le monde, livre vivant de Dieu comme me l’ont appris les doctrines des sages. » (Syntagma, cité p. 11). Il décida de lire lui-même les ouvrages de Pline l’Ancien, Platon, Galien, des Stoïciens et des disciples de Démocrite, s'ouvrant à des conceptions hérétiques tel l'atomisme de ce dernier (qu'il ne partageait pas). Il lut surtout les ouvrages de Telesio, qui seront mis bientôt à l’Index par l'Eglise. Germana Ernst écrit à propos de l’exaltation par Campanella de Telesio que ce dernier « libère la philosophie, conçue comme une lecture directe du livre infini de la nature, du joug que lui avait imposé Aristote, dont la philosophie était fondée sur des concepts et des thèses qui lui interdisaient toute connexion avec la nature […] » (p. 153). Comme nous l'avons vu plus haut, Campanella employait ainsi souvent la métaphore du monde comme livre : « Le monde est le livre où l’Intelligence Éternelle écrivit ses propres concepts, et le temple vivant qu’elle orna de bas en haut de statues vivantes en y peignant ses gestes en son propre exemple. » (Poesie, cité p. 19). Le monde est le Verbe, le Logos, dont la forme est une représentation picturale, sculpturale et architecturale. Il faut lire ce livre, le comprendre pour y habiter (l'église imaginée dans son utopie La Cité du Soleil était sans murs).

 

Entre ancienne et nouvelle cosmologie

Les découvertes de Copernic et de Galilée, ainsi que les thèses hérétiques de Bruno l’ont incontestablement stimulé dans sa lecture du « livre de la nature », mais ne s’intégraient pas au sein de sa cosmologie inspirée de Telesio. D'où une position délicate qui le conduit à vouloir créer sa propre cosmologie, entre géocentrisme de Ptolémée (ci-dessous) et héliocentrisme de Copernic.

Géocentrisme, conception cosmologique de Ptolémée

Bien qu’ayant lu Copernic et Galilée (qu'il a connu à Padoue), le géocentrisme subsiste quelque peu dans ses conceptions cosmologiques, par compromis avec la censure de l’Église sans doute. Ainsi si les sphères des aristotéliciens n’existent pas, les étoiles sont toutefois disposées autour du soleil, et leurs mouvement « sont plus ou moins rapides, résume Germana Ernst, selon la quantité de chaleur qui leur est transmise par le soleil, selon qu’elles ont proches ou éloignées de lui. » (p. 19). Mais, par l'importance de la notion de chaleur, source première, divine, de mouvement, Campanella s'inscrit dans le mouvement vitaliste de Giordano Bruno, pour lequel tout n'était que mouvement.

Ainsi, comme l’écrit Germana Ernst, en opposition à Aristote et à Ptolémée, le ciel pour Tommaso Campanella « est unique, n’est pas divisé en sphères, et il se meut parce qu’il est chaleur, c’est-à-dire en vertu d’une opération intrinsèque qui lui est propre » (p. 74). Si la doctrine aristotélicienne fait dériver la chaleur du frottement, alors il faut nécessairement qu’un agent provoque ce dernier, ce que nie Campanella qui écrit que la chaleur est source de mouvement, et que les astres donc se meuvent « sans qu’on ait besoin de recourir aux anges ou aux intelligences motrices. » (p. 74). Or, « selon l’opinion commune des théologiens et des conciles », écrit Germana Ernst en résumant la mise en garde de Marta à Campanella, l’affirmation de la chaleur du soleil comme source de vie « peut avoir des répercussions sur le sacrement du baptême » (p. 28), car c’est l’eau qui était considérée comme germinatrice dans la religion chrétienne. On comprend mieux ainsi la portée subversive de la conception de Campanella.

 

En revanche, Campanella rejetait la conception de Giordano Bruno d’une pluralité des mondes dans un univers infini : le soleil devait demeurer le centre d’un système cohérent, et d’autres mondes ne pouvaient être semblables à la Terre, avec son lot de mortalité et de souffrance. Mais plus tard, vers 1614, Campanella changea d’opinion sur ce point, comme l’explique Germana Ernst  :
les découvertes de Galilée sur les irrégularités de la surface lunaire, les phases de Vénus et les "petits nuages" autour du soleil, ouvrent à nouveau le débat, et font douter Campanella de ses certitudes d’alors : si bien qu’il n’exclut pas que les astres, au lieu d’être le siège d’esprits bienheureux, puissent être habités, même si c’est par des êtres différents de nous, du fait de leur environnement. Cela ne signifie pas que Campanella adhère aux positions de Démocrite sur une multiplicité de mondes disséminés au hasard dans l’espace infini, mais qu’il juge possible l’existence de plusieurs systèmes reliés les uns aux autres dans un tout unitaire ; et dans la lettre de 1614 à Galilée, il l’exhortera à découvrir "le théâtre et les scènes sur lesquels l’Intelligence éternelle représente tant de grands jeux de roues superposées".     (pp. 241-242)

La défense du droit de penser

C'est dans ce même but de défense du droit à l'étude du "livre de la nature",  de la liberté de philosopher, que Campanella défendit Galilée en écrivant son Apologie de Galilée (qui sera publiée en 1622) terminée en 1616, malheureusement trop tard, après la sentence qui condamna l’astronome. Etant lui-même emprisonné à l’époque, on ne peut que souligner le courage de Tommaso Campanella, qui pourtant n'adhérait pas complètement aux idées de Galilée (ses conceptions atomistes en particulier). Dans cette Apologie de Galilée, Campanella tente de convaincre les défenseurs du dogme « catholiquo-aristotélicien » que la vérité qu’ils prétendent détenir est relative aux connaissances, comme l’écrit Germana Ernst : « l’alliance entre théologie et philosophie aristotélicienne, tenue par les théologiens comme obligatoire et inévitable, est en réalité précaire, qu’elle date d’un moment historique particulier, et qu’elle peut être remise en cause, sans pour autant que la théologie coure un danger quelconque » (p. 242).

Campanella dénonce la fermeture de la pensée aux nouvelles découvertes, refus de la nouveauté qui peut mettre en danger la théologie, et ainsi la religion chrétienne toute entière. Si la pensée se fige, elle meurt, nous dit Campanella : c’est là sa plus grande leçon pour nous, aujourd’hui. « L’abandon de l’aristotélisme non seulement n’implique pas l’effondrement de la théologie, écrit Germana Ernst, mais il permet de retrouver une juste conception de la science qui ne peut être, comme Galilée et lui-même le montrent, qu’une recherche ouverte et une lecture continue du livre infini de la nature, expression de la vérité infinie et de la rationalité du christianisme […]. » (p. 242). Campanella tente de déplacer les novatores de la connotation négative qu’ils possédaient à l’époque, tels des dangers pour le dogme, vers celle qui est associée aujourd’hui aux novateurs : tournés vers l’avenir, vers le progrès.

Campanella, s’il fut arrêté et emprisonné durant vingt-sept ans, cherchait avant tout à concilier le dogme catholique et l’étude de la nature, c’est pourquoi il est difficile de connaître dans quelle mesure il fut contraint par le pouvoir ou effectua lui-même un choix philosophique. Le synchrétisme de Campanella ne fut pas sans failles, loin de là, ce qui conduisit plus tard de nombreux penseurs à rejeter Campanella, au fur et à mesure que l'esprit des Lumières imposait une rationnalisation de la réflexion scientifique. Non, Tommaso Campanella n'était pas un homme de méthode. Il avait la sienne, il accumulait et recoupait, faisait feu de tout bois, il reflète à ce titre parfaitement son époque, entre Anciens et Modernes, mythes et faits scientifiques, foi et savoir. A ce titre (nous y reviendrons dans un prochain article), il fut l'un des plus grands penseurs baroques.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Sciences et technologie
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