Une petite ville de banlieue,
une critique sociale acide par le biais de personnages de différents milieux, une faille dans l’espace-temps créant un univers parallèle, Philip K. Dick hante Donnie
Darko de Richard Kelly (2001), évoquant en particulier son roman Glissement de temps sur Mars (1963). Les années quatre-vingt, si loin de nous maintenant, semblent avec le recul
bien futuristes... C’est un monde où tous les problèmes sont censés se résoudre par des médicaments et des pratiques de développement personnel. C’est la domination du bonheur. Cette critique de
la pensée unique pour le bien de tous esquisse l’idée d’une American Way of Life totalitaire que Philip K. Dick n’a cessé de décrire dans ses œuvres. Il a eu l’idée
brillante de lier les représentations publicitaires et médiatiques aux images et discours de propagande des mouvements totalitaires, puis de faire du monde fictif créé par ces mensonges un
véritable univers virtuel dont les habitants (la plupart du temps) ignorent la nature. Le film Pleasantville (Gary
Ross, 1998), sans relever de la science-fiction ni être une adaptation de Philip K. Dick, a très bien mis en scène à l’écran ce concept.
Donnie, l'Elu schizophrène
Donnie Darko est de prime abord un film sur un adolescent schizophrène, Manfred de Glissement de temps sur Mars devenu un héros beaucoup plus
sympathique et bavard. Pourtant, pour Richard Kelly, Donnie (incarné par Jake Gyllenhal) n’est pas fou, tout est réel : « Il n’est pas question d’un
déséquilibre. C’est de la science-fiction. Donnie a un certain potentiel, une sensibilité qui l’ont désigné pour accomplir sa tâche.[1] » D’une histoire
apocalyptique imaginée par un jeune homme malade, nous basculons à un récit de science-fiction à la structure plutôt classique puisqu’il reprend la figure traditionnelle de l’Élu, l’initié qui a
accédé à une connaissance cachée.
C’est parce qu’il a été guidé hors de la maison pour recevoir cette information que Donnie n’est pas mort écrasé dans sa chambre par le moteur d’avion, et que le monde parallèle a été créé. La
voix de Frank fait se lever Donnie dans son sommeil, hypnotisé. Frank lui indique dans combien de temps précisément aura lieu la fin du monde. Frank lui donne des ordres. Lorsque nous voyons pour
la première fois Frank, dans son costume de lapin au masque de métal, les plans de ce dernier (au loin) et de Donnie parfaitement centrés se succèdent, par fondus enchaînés en champ contre-champ,
qui figurent la substitution graduelle de l’un en l’autre, car l’hypnose se fonde sur la fusion de l’hypnotiseur et de l’hypnotisé, ce dernier agissant alors selon les indications du premier
comme s’il obéissait à lui-même.
Une spirale de Fibonacci est dessinée au centre de l’hélice du fatal moteur d’avion, un zoom avant la mettant en évidence. Or, nous retrouvons cette spirale dans Dark
City (Alex Proyas, 1998), comme symbole d’enfermement, d’entropie cette fois-ci. De plus, n’est-ce pas la suite de nombres de Fibonacci
qui est évoquée dans le roman SIVA (1979) comme signe du passage d’un monde à l’autre? Dans ce roman, l’alter ego de Philip K. Dick, Horselover Fat, a
« entrevu un seuil relié à la terre », un passage vers un autre monde, dont les proportions des côtés correspondaient à la série de Fibonacci : « 1, 2, 3, 5, 8, 13,
etc. Ce seuil permet d’accéder au Royaume différent.[2] » Qui reconnaît cette série sait que l’autre monde existe, de même que la spirale du moteur d'avion est
le symbole de la faille temporelle.
Il y a quelque part quelque chose qui manipule les personnages et guide Donnie Darko. Lorsque Donnie regarde un match à la télévision, il a soudain la
vision de tentacules d’eau sortant de la poitrine de chacun des membres de la famille, précédant leurs mouvements, les guidant, sans qu’ils ne le sachent. « C’est la prédestination, dit
Richard Kelly. Ça illustre l’idée de la manipulation et de notre place dans le temps. »
Dieu, le LSD, les comics et John Madden Football
Ces tentacules nous évoquent les pseudopodes de l’être suprême de la nouvelle de Philip K. Dick « La foi de nos pères », qui permettent d’absorber la substance des individus pour
qu’ils deviennent Lui-même. Cette nouvelle de Philip K. Dick publiée dans l’anthologie d’Harlan Ellison Dangereuses visions (1967) a grandement
contribué à sa réputation très exagérée d’écrivain sous acides, alors que le LSD n’est pour rien dans l’écriture de cette œuvre, selon l’écrivain. Mais Philip K. Dick a eu la
clairvoyance de mettre en scène la fascination exercée par les drogues hallucinogènes en ces années soixante, censées ouvrir les « portes de la perception » selon l’expression
fameuse d’Aldous Huxley, et permettant de provoquer une vision du divin, comme l’expliquait dans ses sermons le « pape » du LSD Timothy Leary. Car
c’est par la prise d’une drogue que le héros de la nouvelle a cette vision monstrueuse d’une entité absorbant tout individu. Inversant les dénominations, et ainsi les réalités, cette drogue n’est
pas un « hallucinogène » mais un « anti-hallucinogène » puisque la réalité communément admise y est le résultat de substances absorbées quotidiennement par
les individus, à leur insu. Le « malin génie » de Descartes version contre-culture des sixties. La foi religieuse se fonde ainsi dans cette
nouvelle sur un objet de la culture populaire de jeunes adultes.
Dans Donnie Darko, la thématique et l’imagerie religieuse s’ancrent de même dans la culture populaire adolescente, comics et jeux vidéos. En effet, les
comics américains regorgent d’adolescents effacés possédant des pouvoirs surnaturels et devant accomplir leur destinée, leur mission, tel Spiderman par exemple.
Les tentacules aqueuses qui surgissent des corps des personnages «sont des images de BD d’un style très épuré, dit Richard Kelly. Même le titre, Donnie
Darko appelle une certaine réalité stylisée pour donner un cadre à l’ensemble. »
Dans le commentaire audio du film, Jake Gyllenhal ajoute que l’idée de ces tentacules est issue du jeu vidéo John Madden Football où il y a des flèches
directionnelles pour indiquer la direction du joueur. De manière implicite, à la différence d’eXistenZ (David Cronenberg, 1999),
Richard Kelly lie jeux vidéos et thématique religieuse. Toutefois, le réalisateur précise que les producteurs et lui-même ont pris la décision, pour la version cinéma, de gommer
toute référence à une possible intervention divine à la fin du film, afin de rester dans la suggestion, hors des croyances et des idéologies.
Escher et la structure des mondes
Rappelez-vous, nous avions déjà parlé du génial graveur M. C. Escher à propos
d'Inception de Christopher Nolan (2010). Est-ce un hasard si nous retrouvons une oeuvre du dessinateur dans dans la chambre de Donnie? On y voit en
effet Œil, dessin à la manière noire d’Escher (1946), représentation de la vanité puisque c’est la mort, sous la forme d’un crâne humain, qui
se reflète dans un œil. Nous pouvons voir dans ce dessin l’annonce de la mort de Donnie et une allusion aux espaces-temps imbriqués chers au graveur virtuose.
Le critique Albert Flocon écrivait à propos de l’œuvre d’Escher, en 1965 :
Son œuvre ajoute à l’excitation esthétique, toujours quelque peu passive, l’excitation intellectuelle d’y découvrir une structuration rigoureuse qui contredit l’expérience quotidienne et la met
en question. Des notions aussi solidement établies que le haut et la bas, l’intérieur et l’extérieur, la droite et la gauche, le proche et le lointain se révèlent toutes relatives,
interchangeables à plaisir. Des liaisons toutes neuves entre points, surfaces et volumes, entre causes et effets, donnent ici une topologie combinatoire qui fait surgir d’étranges mondes
parfaitement possibles.[3]
Il nous semble que le Donnie Darko de Richard Kelly provoque dans sa version cinéma une même excitation intellectuelle, revêtant ici une esthétique
brillante parfois proche du clip qui génère toutefois une certaine mise à distance. Les longues séquences musicales lient les différents personnages, par de longs mouvements de caméra, elle les
suit durant des fragments de leur existence virtuelle. Oui, il y a bien ici la mise en place d’une « topologie combinatoire » pour reprendre l’expression d’Albert
Flocon à propos des œuvres d’Escher, mise en scène d’espaces-temps, de liaisons, de trajectoires pour évoquer comme hasard et destinée créent de nouveaux mondes
possibles.
Immergeant le spectateur, tentant de lui procurer une excitation esthétique active, c’est toutefois la structure même du film qui est principalement donnée à voir, provoquant comme nous le
disions, une excitation principalement intellectuelle dans la mesure où le spectateur est invité à prendre du recul pour reconstruire ce puzzle. Cela est permis par de nombreux marqueurs visuels.
Le monde parallèle a débuté à minuit la veille du crash du moteur d’avion sur la maison de Donnie : la rupture est marquée par un carton noir avec la date, juste avant que Frank n’annonce à
Donnie la date de la fin du monde. La séquence du réveil de Donnie, lors de la découverte de l’accident, a une photographie lumineuse, comme dans les représentations conventionnelles des rêves au
cinéma. De même, la suite du film se teindra durant les scènes diurnes de cette même luminosité qui inspire la nostalgie. Le temps semble quant à lui se moduler, comme le suggèrent les nombreux
changement de vitesse de défilement de la pellicule en cours de plan : le temps cinématographique (énonciation) semble s’insérer dans le temps linéaire (diégétique). Face à ce Rubikub
cinématographique qu’est Donnie Darko où quelques combinaisons de mondes possibles sont mises en scènes, le spectateur est amené à se demander, passé l’émotion des
scènes finales : pourquoi ? « L’interprétation que je donne de cet univers parallèle de vingt-huit jours, nous dit Richard Kelly, c’est que tous ont
quelque chose à affronter. Tous doivent faire face à leurs imperfections, qu’il s’agisse d’un père, d’une mère, d’un fils, d’un prof ou d’un ami. »
Folie ou science-fiction?
Deux visions du film coexistent plus ou moins selon les versions du film, le director’s cut supprimant la plupart des zones d’ombre de la version sortie en 2000, donc affirmant
explicitement le caractère réel de ce que vit Donnie. Pour le réalisateur, le moteur d’avion « est un artefact apparu dans un monde parallèle encore insoupçonné. Cette instabilité
[de l’univers] fait que Donnie a été choisi pour mettre tout le monde en sécurité avant que tout ne s’effondre. » De nombreux spectateurs n’ont pas apprécié de voir le doute se
dissoudre avec la version director’s cut, car le film ne perd-t-il pas son étrangeté en affirmant que Donnie n’est pas fou ? La force de la version de Donnie
Darko sortie en salles en 2000 réside dans l’obligation pour le spectateur d’épouser le regard d’un adolescent déséquilibré, jusqu’à ce que le monde semble bel et bien basculer dans
une apocalypse bouleversante. Les derniers moments de Donnie Darko, lorsque nous voyons les derniers instants de cet univers et que nous revenons en arrière,
possèdent toute la puissance émotionnelle que l’on peut ressentir lorsqu’on tente d’imaginer que notre existence n’est peut-être qu’un rêve.
À la fin du film, en effet, tout le récit est rejoué en marche arrière rapide tandis que le moteur d’avion traverse le vortex, la faille spatiotemporelle. Au terme, les personnages s’endorment
puis se réveillent de ce mauvais rêve. Donnie a accomplit sa mission. Il est mort, écrasé par le moteur d’avion. Au matin, son corps mort est tiré hors de la maison sur un brancard, au ralenti. À
l’exception de la discussion avec l’enfant et Gretchen, toute cette séquence finale bouleversante est au ralenti, comme un moment d’éternité. Le corps de Donnie est emmené au loin sur un
brancard. Le film se conclue par le petit salut de la main de Gretchen à la mère : il reste en elles, comme dans les autres personnages, une étincelle de ce monde parallèle qui s’est évanoui. Le
film Donnie Darko de Richard Kelly devient alors l’incarnation à l’écran, presque parfaite, des destinées virtuelles de Philip
K. Dick. L’univers s’effondre, et l’émotion qui nous étreint signifie que ce monde est pour nous presque réel, que nous y avons crû, que Donnie soit fou ou non.
[1] Commentaire audio du DVD Donnie Darko.
[2] SIVA, La trilogie divine, I, Paris, Éditions Denoël, Collection « Folio SF », traduction de Robert Louit, 2006, p. 271.
[3] Bruno Ernst, Le Miroir magique de M.C. Escher, Köln, Éditions Taschen, traduction de Jeanne Renault, 2007, p. 29.
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