Lorsque l’on appris que Christopher Nolan allait réaliser un nouveau Batman, on était en droit, simultanément : 1° d’être enthousiasmé par le choix effectué par le
studio d’un cinéaste audacieux (Memento, 1999, tout de même !) après le massacre complaisamment effectué par Joel Schumacher ; 2 ° de craindre de voir pour la
énième fois un jeune et brillant réalisateur devenir l’artisan de la grosse machine d’un studio avec autant de liberté qu’un écrivain devant pondre les oeuvres posthumes de Barbara Cartland…
Encore un autre envoûté par les sirènes d’Hollywood ! Après le novateur et stupéfiant Memento, Christopher Nolan n’avait-il pas réalisé un remake interprété par deux
stars, Robin Williams et Al Pacino, avec Insomnia (2002) ? La frontière est mince entre la reconnaissance et le phagocytage pur et simple, entre les moyens offerts et
les impératifs de rentabilité qui peuvent exclure toute liberté.
Mais Insomnia était un très bon film en lui-même, et Christopher Nolan nous a prouvé qu’il n’avait pas l’intention de devenir un énième tâcheron, continuant de détruire
toutes les certitudes qui font que le cinéma petit à petit se sclérose, qu’on le veuille ou non. Ses films nécessitent pour le spectateur d’être constamment en éveil, et ce dernier est d’autant
plus surpris de la déroute qui est opérée, que la construction de ses films est certes complexe, mais toujours claires comme un diamant dont on découvre avec stupeur les innombrables facettes.
Il est extrêmement difficile d’évoquer les films de Nolan sans révéler leurs fin, dont les retournement de situation ne sont pas gratuits, à la différence des films de ceux qui revendiquent
l’influence de Memento, mais qui n’en retiennent que le procédé sans la pensée qui en est à la source. Or, celle-ci, c’est celle de l’incertitude, incertitude qui brise le
monde à chaque instant, et dont les personnages sont les reflets par leur dualité. Nous aimerions poursuivre plus en avant cette réflexion, mais si vous n’avez pas vu Le
Prestige (2007), comme c’est malheureusement fort possible, il vaut mieux pour aujourd’hui en rester là… D’autant plus que c’est le film précédant celui-ci qui nous concerne, et qui, a
priori en tant que monstrueux blockbuster, ne peut s’inscrire dans de telles recherches. Pourtant, et même s’il est bien plus sage que sa suite The Dark Knight (2008),
Batman Begins témoigne de la manière dont un cinéaste peut relancer une franchise (impératif commercial) et inscrire son film dans la continuité de son œuvre et de sa
réflexion. On dit souvent en effet que certains réalisateurs font « un film pour les studios et un pour eux-mêmes », alternant l’un puis l’autre : c’est ce que fit Nolan en
tournant Le Prestige entre ses deux Batman. Mais il ne s’agit pas pour autant d’une rupture, comme nous le verrons au cours de cet article que nous consacrons à ces deux
films.
Recréer Batman et son monde
Si Batman Begins ne renverse pas son monde, c’est avant tout parce qu’il doit le créer, comme le titre l’indique : « Batman commence », ou plutôt
« apparaît ». Comment ça ? Ne le connaît-on pas ? N’y a-t-il pas déjà eu un début ? Est-ce un de ces prequels à la mode ? Rien de tout cela, semble nous dire le
cinéaste, vous n’avez jamais connu Batman. Le film fait table rase du passé cinématographique, particulièrement inégal, et reconstruit tout. En effet, après les égarements pitoyables de rose et
de vert fluo, et les cabotinages en combinaisons « moule-bite » (désolé, mais c’est le seul terme adéquat) des deux films de Joel Schumacher (Batman Forever,
1995 ; Batman & Robin, 1997), il était indispensable de retourner à la source même de Batman, au-delà de la simple « franchise » à
faire tourner comme une machine à fric bien huilée. Cela s’est traduit avec brio par la refonte totale du personnage de Batman, montrant dans Batman Begins le douloureux
et dangereux chemin emprunté par Bruce Wayne, après l’assassinat de son père, jusqu’à devenir le justicier masqué nocturne. Christopher Nolan montre pour cela son apprentissage par des
samouraïs d’une sombre confrérie dont le chef et mentor de Bruce est interprété par Liam Neeson, qui n’en n’est pas à son premier rôle de père de substitution d’histoires initiatiques
chevaleresques, après Star Wars, Episode I, La menace fantôme (George Lucas, 1999) et Kingdom of Heaven (Ridley Scott, 2005). C’est là, malgré
l’interprétation sans faille de Liam Neeson, l’un des défauts du film qui apparaît, du fait des rôles précédents de l’acteur, comme peu original, le film comme l’acteur rejouant une partition
bien rôdée.
Puisque nous évoquons les défauts du film, ajoutons-y le montage trop rapide des scènes de combats qui les rend confuses, une Katie Holmes qui fait trop jeune pour être crédible en avocate, et
des adversaires qui manquent de profondeur et de folie. Cillian Murphy avec son visage d’ange est d’autant plus inquiétant en épouvantail, mais le scénario ne lui laisse pas la place de se
développer suffisamment, tout comme le personnage de Liam Neeson dont les revirements paraissent téléphonés. La raison, à nouveau, en est l’omniprésence du personnage-titre, car c’est Batman
lui-même qui nous intéresse dans ce premier opus, à la différence du second qui accordera une place égale au chevalier noir, au Joker et à Double-Face, ces deux derniers n’étant autre que sa
part d’ombre.
Déjà, dans Batman Begins, Christopher Nolan et son frère co-scénariste Jonathan revenaient sur l’origine même du personnage de DC Comics, les chevaliers des chansons de
geste du Moyen-Âge. Cette référence, ainsi que l’époque de création du personnage (la fin de la Prohibition, au tout début des années 30) sont les deux sources qui ont menées à l’esthétique
même de la bande-dessinée et des deux premiers films de la franchise, réalisés par Tim Burton (Batman, où il combattait déjà le Joker, 1989 ; Batman,
le défi, 1991) : le gothique rétro, le premier terme faisant référence au Moyen-Âge, et le second évoquant les années 30. Cette esthétique a été fortement inspirée par le cinéma
expressionniste allemand des années 20 et 30, comme en témoigne la fin de Batman dans le clocher rappelant celle de Metropolis (Fritz Lang, 1928) et
le nom donné au personnage incarné par Christopher Walken dans Batman, le défi, Max Schreck, qui n’est autre que le nom de l’acteur incarnant Nosferatu dans le film
éponyme de Murneau (1921). Le film de Nolan ne conserve de l’esthétique rétro que la prédominance des tons marrons et sépia des séquences se déroulant à Gotham City, tandis que le
« gothique » perd sa référence à l’expressionnisme allemand pour s’incarner dans les costumes des « samouraïs », certains décors (le manoir, la Batcave), et surtout dans
l’initiation de Bruce Wayne, comme nous l’avons vu.
Les chevaliers d’aujourd’hui
Batman Begins témoigne de deux volontés qui peuvent sembler inconciliables, mais qui sont nécessaires à la réactualisation de la figure d’un justicier banalisé par le
temps et ridiculisé : le retour à la chevalerie, et l’inscription du personnage dans des décors et un contexte contemporains. Ce dernier parti-pris nous a fait regretter l’univers
flamboyant des deux Batman de Tim Burton, leur « gothique rétro » inquiétant et fascinant. Batman Begins nous a semblé en comparaison
manquer d’audace et de puissance visuelle, qui auraient dû être à la hauteur de la réinvention du personnage. Mais, lorsque nous avons vu The Dark Knight nous avons
compris à quel point ces parti-pris étaient nécessaires et très fructueux. Le premier opus souffrait de la juxtaposition du monde du Moyen-Âge et de celui d’aujourd’hui, se tenant difficilement
en équilibre au dessus de cet entre-deux sans que la vision du cinéaste ne parvienne à en faire non le résultat incohérent d’une addition des deux parti-pris, mais un produit qui les
transcende. Le second opus continue sur cette voie, mais parce qu’il ne s’agit plus de construire le personnage, mais de le mener au bord du gouffre, le film fait de cette incohérence sa
fondation même et sa force. Car Batman est devenu un chevalier noir (« dark knight »), une figure anachronique. Certes, c’est déjà ce que le premier film tentait de créer, et Batman
n’était pas un justicier sans peur et sans reproche, puisqu’il agissait avant tout par vengeance. Mais le film devait montrer aussi sa propre reconnaissance de sa fonction dans la cité, la
justice et non la vengeance, et son véritable parcours n’était autre que celui d’un hors-la-loi devenant défenseur de la loi, par ses propres moyens, certes. C’est ce dernier point qui
intéresse Nolan dans The Dark Knight : parce qu’il ne se soumet pas à la loi, Batman est un justicier qui ne peut s’intégrer dans la société qu’il défend.
Le chevalier est devenu noir, aussi noir que le monde où il évolue. « Bienvenue dans un monde sans loi » dit le slogan de l’affiche, où la marque enflammée de Batman sur un building
évoque bien évidemment les attentats du 11 septembre 2001. Avec The Dark Knight, Christopher Nolan réalise sans doute le film le plus pertinent et le plus dérangeant sur
la guerre contre le terrorisme et la paranoïa qui l’a accompagné après les attentats. Il signe ici LE film post-11 septembre, selon nous. Le « Sauveur » omnipotent aux méthodes
expéditives est une figure qui a souvent été convoquée face à une situation de crise. Nous pensons bien évidemment à Hitler, aux divers dirigeants fascistes qui ont pullulés et qui subsistent
encore, mais aussi à une certaine administration de George W. Bush, toutes proportions gardées… Car ce que le président Américain promit, c’est de mener une sorte de nouvelle Croisade, une
« guerre sainte » contre un « Axe du Mal » aussi désigné et délimité par lui comme un méchant de comics… Bush n’a pas caché également que les lois morales seraient mises au
service de cette « guerre », oubliées « provisoirement » comme le firent nombre de républiques qui confièrent leurs libertés au pouvoir exécutif, en attendant que l’orage
cesse. Après tout, si Dieu est avec nous, le droit de vie, de mort, de surveillance, de bombardement, de peine de mort et de torture aussi, sans oublier naturellement l’apport divin en contrats
mirobolants qui permirent à M. le président de rembourser ses dettes de jeu (car la candidature à la Maison Blanche était-elle autre chose pour W. Bush ?). L’Irak et Guantanamo l’ont
prouvé si les preuves antérieures n’étaient pas suffisantes, le chevalier n’est pas blanc mais noir.
Noir, la couleur du monde
Dans un monde rongé par la Terreur, qui provient à la fois des menaces terroristes et du gouvernement qui lutte contre celles-ci, Batman devient la figure du monde actuel. Toutefois, malgré
« les ressemblances avec des personnes vivantes ou décédées tout à fait fortuites » que l’on peut relever, aucun des personnages de The Dark Knight ne sont les
représentants de George W. Bush ou de Ben Laden. Batman, le commissaire Gordon et Harvey Dent/Double Face sont les incarnations de la lutte elle-même contre ce que l’on nomme dans les comics et
les discours de Bush « le mal ». Quand au Joker il devient, et c’est là le formidable effet de la réactualisation effectuée par les frères Nolan, le symbole même du terrorisme en tant
que force du chaos, imprévisible, engendrant ainsi la paranoïa et l’abandon des valeurs morales.
The Dark Knight, tout comme Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979) qu’il évoque par son long engloutissement dans les ténèbres, s’interroge sur
la possibilité d’existence d’une « guerre propre », c’est à dire qui respecterait un code éthique et moral, par le biais par exemple de « frappes chirurgicales » ne frappant
que les « méchants » et non ceux qui sont autour (voir la très drôle et terrifiante séquence de Valse avec Bachir, Ari Folman, 2008). Est-ce possible ?
Doit-on faire le bien ou être au service du « moins pire », pour emprunter une expression enfantine ? « Un mal pour un bien » dit-on, est-ce vrai ? Est-ce
nécessaire ? Est-ce seulement suffisant ?
En faisant de Batman un chevalier noir, « a dark knight », Nolan affirme qu’il est un mal nécessaire que la société doit rejeter et pourchasser, comme le montre l’épilogue du film,
mais dont elle a besoin, paradoxalement. Le film fait-il l’apologie de la politique du « moins pire », du « mal pour un bien », de ce « mal nécessaire » à la
démocratie ? Comme tout artiste, Nolan pose des questions à travers ses œuvres, et c’est le spectateur et la société qui doivent y répondre. Son film est un constat amer et déchirant, et
si on ne peut qu’être séduit par un justicier tel que Batman, force est de constater qu’il ne s’agit surtout pas d’un idéal qui doit s’incarner dans la société. Car ce n’est autre que l’ombre
du fascisme que répand sa cape noire, malgré les intentions de Bruce Wayne qui en est effrayé.
The Dark Knight est le reflet de notre société, le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être, pour reprendre les mots de La Bruyère. Batman devrait être un
chevalier blanc mais il est noir, noir comme la nuit où il apparaît et comme le désespoir qui l’a créé.
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