Mardi 2 juin 2009
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Le terme générique de « fantastique » est une étiquette commode placée sur de nombreuses œuvres, qui pourtant relèvent de celui-ci uniquement par le caractère
« extraordinaire » ou « surnaturel » qui les compose. Nous nous intéresserons à la distinction entre deux types d’imaginations, l’une qui « enchante la nature », que
nous nommerons « merveilleux », et l’autre qui détruit l’unité organique mythique de celle-ci, que nous nommerons « fantastique ». Nous prendrons pour exemple deux œuvres
cinématographiques : la trilogie Le Seigneur des anneaux de Peter Jackson d’après J. R. R. Tolkien (La Communauté de l’Anneau, 2001 ; Les
Deux tours, 2002 et Le Retour du roi, 2003) dans le cadre du merveilleux ; et le film de David Cronenberg Vidéodrome (1983) pour le
fantastique.
Merveilleux et fantastique : deux conceptions de la nature
Merveilleux et fantastique s’opposent tout d’abord dans leurs conceptions de la nature. Dans le premier celle-ci est animée, comme en témoignent les arbres mouvant et parlant des Deux tours.
Le merveilleux peut ainsi être assimilée à la rêverie de l’infans (Freud) qui anime objets et nature. L’univers, où coexistent les êtres vivants les plus variés (elfes, hommes, hobbits, nains,
monstres divers…) est un organisme, un tout unique dont chaque partie est nécessaire à son fonctionnement. Toute création s’inscrit au sein d’une même finalité : le maintient de la vie. La
mort elle-même peut être déjouée (les elfes sont immortels) et n’est pas une fin, à l’image de la résurrection de Gandalf dans Les Deux tours. Seul le Mal incarne la menace du néant : son
royaume, le Mordor, est entièrement minéral. Le film de Cronenberg au contraire perverti cette conception d’une nature animiste. Le programme de télévision Vidéodrome (tortures et sadomasochisme
non simulés) provoque dans le cerveau de ses spectateurs la formation d’une tumeur mortelle qui provoque des hallucinations et transformera Max Renn (James Woods) en magnétoscope humain, son ventre
entrouvert recevant des cassettes vidéos qui sont autant d’ordres, autant d’êtres humain qui s’opposent à Vidéodrome à tuer. Comme le déclarait l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick on
assiste à une réification du vivant et inversement à une transformation de l’objet en être vivant. Ainsi le poste de télé respire et la main de Renn ne fait plus qu’un avec son revolver.
On n’assiste non à une animation de l’objet et de la nature, comme dans le merveilleux, mais une naturalisation du monde réel, selon la conception de Lamarck, c’est-à-dire à la décomposition de
l’organisme vivant qui ne fait plus qu’un avec l’objet. Ainsi lorsque le double de Renn se suicide à l’écran, des lambeaux de cerveau et du sang sortent de la télévision, devenu sa tête et son
esprit.
L'écran et la destruction de la cohérence organique
Cette destruction de la « cohérence organique » opéré par le film de Cronenberg et le fantastique conduit à une remise en cause profonde des « partages que la raison et la
perception édifient autour de nous pour nous préserver ». Paradoxalement ce partage, entre réel et non réel, entre humanité et non humanité, Bien et Mal, est crée par l’unité. C’est
cette cohérence organique que nous avons abordé précédemment qui en est le postulat nécessaire. Le Mal, en est étranger car il va à l’encontre de sa finalité, le maintien de la vie. À l’issue du
combat du Bien contre le Mal, le « merveilleux avènement de la justice » surviendra toujours car l’organisme ne peut conserver un élément étranger et contre-nature. Le film de
Cronenberg va à l’encontre de cette vision d’un Mal qui nous serait étranger. Le poste de télévision est la métaphore de ce partage moi/autre, bien/mal sur lesquels sont fondés notre perception
et ainsi notre raison. Vidéodrome est tout d’abord défini comme fictif et étranger (le programme serait tourné en Malaisie) se qui conforte Renn dans ses positions. Mais il sera révélé ensuite
qu’il ne s’agit pas d’une simulation mais de la réalité, enregistrée à Pittsburg, ville américaine proche de chez lui, ce qui éveille chez lui à la fois répulsion et attirance. Enfin, Renn
apprendra que les images de Vidéodrome sont en réalité ses propre hallucinations et fantasmes, l’écran n’étant que la projection de ses images mentales. Ainsi le mal n’est plus une entité
distincte de nous, étrangère, mais ce qui surgit de nous et que nous avons refoulé, comme l’a montré Freud, jusqu’à ne plus le reconnaître comme nôtre. L’homme qui regarde Vidéodrome devient un
monstre car il voit ce qu’il ne voulait pas voir, le programme n’étant que la « monstration » de son refoulé. Découvrant ainsi sa vraie nature, il perd son humanité et se révèle
étranger à lui-même, en proie au monstre que l’écran, son reflet, lui montre.
Rejoignant Artaud qui écrivait « ce cinéma fantastique dont on s’aperçoit toujours plus qu’il est en réalité le réel », Vidéodrome devient ainsi la métaphore voire la
définition du rôle du cinéma fantastique. À la différence du merveilleux, qui se construit sur un postulat, l’univers comme organisme vivant, le fantastique décompose ce dernier et démontre son
caractère illusoire et détruisant tout ce qui nous préserve non des autres, mais de nous-même. Le passage du merveilleux au fantastique est ainsi semblable à l’éveil de l’enfant, qui petit à
petit devient adulte en faisant l’expérience des ses pulsions, de son corps et de la mort (Freud). Le fantastique, comme l’écrit Clément Rosset, nous pousse à voir ce qui est à la fois le plus
étranger et le plus proche de nous-même : le cadavre que l’on sera. La nature nous apparaît dès lors comme un sanctuaire : elle est non la vie mais la mort. À travers ses multiples
histoires, le merveilleux nous redonne la vision d’un enfant, l’espace d’un instant, tandis que le fantastique nous laisse entrevoir notre néant.
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