Lundi 20 juillet 2009 1 20 /07 /Juil /2009 21:23

Je tiens à participer par ce petit billet à l'anniversaire du quarantième anniversaire des premiers pas de l'homme sur la lune, car j'ai, depuis que je suis petit, rêvé de ces deux pas, petits pour les hommes mais grands pour l'humanité, imaginant l'angoisse du vide, du noir absolu, de l'absence de toute vie sinon nous-mêmes, si fragiles... Mais aussi rêvant de cet horizon gris d'où la Terre émerge, bleue, porteuse de vie (jusqu'à quand?). Il y a une ambivalence que je souhaite aborder brièvement ici.

« Une belle auréole bleue s’assombrit »

Dans son passionnant ouvrage Le Rêve spatial inachevé, Patrick Baudry, qui fut le second spationaute Français à rejoindre l’orbite terrestre, décrit le voyage incroyable de Yuri Gagarine des steppes du Kazakhstan jusqu’au portes de l’espace interplanétaire. Gagarine décrit ainsi la Terre vue de l’espace, pour la première fois : « Une ligne d’horizon splendide. On voit bien la rondeur de la Terre. Elle est bordée d’un joli bleu. Une belle auréole bleue s’assombrit en s’éloignant de la Terre. » En 1968, Franck Borman, le commandant de bord d’Apollo VIII orbitant autour de la Lune, décrira la Terre, quant à lui, en ces termes : « Et autour, il y a cette fine, très fine couche d’atmosphère. Il n’y a rien de plus. » Ce qui m'intéresse dans ces paroles, c’est la nécessaire sensibilité qui y affleure car, comme Patrick Baudry l’écrit à propos de Yuri Gagarine, ses paroles « émanent de la pensée d’un homme sensible, d’un humain confronté pour la première fois à cette vision lointaine de sa planète natale, grâce à ces yeux merveilleux capables d’identifier le moindre détail, d’intercepter la moindre variation de teinte. » Une sensibilité qui est celle d’un peintre face aux variations de couleurs et de lumière de la nature qu’il représente sur sa toile, et sensibilité du spectateur de celle-ci.
En termes plastiques, nous pouvons donc écrire que la frontière entre Terre et espace vide est soit un cerne, un contour (« fine, très fine couche d’atmosphère » dit Borman), soit un dégradé (« Une belle auréole bleue s’assombrit » dit Gagarine). La différence de distance à la Terre explique ces deux descriptions différentes, l’« auréole bleue » décrite par Yuri Gagarine paraissant bien ténue en effet depuis la Lune. Mais ce n’est pas tout, il s’agit d’une différence de vision du monde, comme le suggère Patrick Baudry qui écrit que cette « auréole de gloire bleutée engendrera des commentaires passionnés ou graves de la part de tous ceux qui succèderont à Yuri sur les routes du ciel. » Tout dépend en effet de la manière dont on conçoit la frontière entre la Terre (la vie) et le vide de l’espace (la mort). Soit comme une limite, séparation marquée de deux absolus : c’est semble-t-il le point de vue de Franck Borman. Soit comme un passage progressif de l’un à l’autre, dont la distinction doit être relativisée : c’est ce qui peut être déduit de la description de Gagarine. Il n’y a pas de distinction réelle entre le lieu de la vie, la Terre, et le lieu où elle est impossible, le vide interplanétaire. Hors de notre regard sur le monde, les deux ne constituent qu’un seul et même espace incalculable et impensable de l’infini.

Buzz Aldrin descendant du LEM, sur la lune
Buzz Aldrin descendant du LEM, photo prise sur le site de la NASA consacré aux missions lunaires, où vous trouverez notamment tous les documents concernant Apollo XI (photos, audio, vidéos, transcriptions...). 

De retour sur Terre, le futur existe-t-il toujours?

Il me semble évident que l'exploration spatiale humaine permet à tous de se figurer le monde infini dans lequel nous vivons, sans savoir où nous sommes dans l'univers. Les apports intellectuels et scientifiques sont tout aussi importants que les retombées technologiques et éventuellement économiques. Mais ce grand pas a été arrêté dans son élan, dans son geste grandiose, et depuis 1972, nul homme n'est retourné sur la lune, ce qui paraissait improbable! Dans un article précédent, j'ai évoqué le fait que l'homme, après la fin des expéditions lunaires, a cédé le pas à la machine dans l'exploration de l'espace interplanétaire, le cinéma de science-fiction lui-même s'enfermant sur Terre au cours des années 70, dans des mondes de pollution, de violence, au bord du gouffre. De 2001, l'odyssée de l'espace (Stanley Kubrick, 1968) qui exaltait le grand voyage métaphysique de l'homme dans l'espace, nous sommes arrivés à la ville terrifiante et magnifique de Blade Runner (Ridley Scott, 1982). L'homme ne voit plus les étoiles, le rêve de pouvoir voir la Terre depuis l'espace semble désormais mort, anachronique. Je vous renvois sur ce point à un autre de mes article, celui consacré à la lumière de la ville dans deux romans de Philip K. Dick, Le Maître du haut-château (1962) et Substance Mort (1977) car l'écrivain avait, à mon sens, anticipé la "dépression" qui suivit les premiers pas de Neil Armstrong, et les derniers des astronautes d'Apollo XVII. L’homme s’est enfermé sur Terre dans ses représentations fermées du monde, au lieu de comprendre l’infini qui s’ouvrait à lui. Le cinéaste Alejandro Amenábar exprime avec sensibilité et regret ce repli sur soi, qui conduit à ne plus tenter de découvrir ce qui nous dépasse, ce que nous sommes : « On nous fait regarder ailleurs et nous glissons sur le pointe des pieds sur ce qui est le plus important et qui est, avant tout, de nous sentir partie de l’univers. » Cette perte de l’esprit de découverte, le film de Ridley Scott Alien (1979) en est l’une des premières expressions, comme l’explique ici Michel Chion :
Alien décrit une humanité dépressive qui a cessé d’investir l’espace, et d’y voir des lieux où planter des drapeaux. Pas d’Inde à découvrir, quitte à mettre le pied sur une Amérique, pas d’îles aux noms étranges où l’on s’arrête. Rien. L’homme a renoncé à baptiser le monde, ou bien à décorer un endroit nouveau d’un vieux nom de royaume imaginaire (Atlantide, Eldorado), et c’est cela l’événement. Il peut donc y avoir de la SF au cinéma quand on rebaptise un bout de territoire (de même que, baptisé astéroïde, un caillou devient un objet d’émerveillement), mais aussi, à l’inverse, lorsque les personnages sont environnés d’un cosmos qu’ils ne se préoccupent plus de nommer, où ils ne projettent plus leur propre mythologie. (Michel Chion, « Noms et choses dans le scénario d’anticipation », Positif n°516, février 2004.)

De même, comme l’explique aussi Michel Chion, ce retrait se caractérise par une perte de l’imagerie et des mots propres au genre. La science-fiction serait-elle contestée au sein même du genre ? Serait-elle devenue anachronique? Car le plus improbable, pour un lecteur de science-fiction des années 50 ou 60, c'est la vision d'un monde où, en 2009, personne n'est retourné sur la lune depuis 1972. La science-fiction est-elle anachronique, car condamnée à porter le souvenir de ce rêve d'étoiles avorté? C'est la question à laquelle je tente de répondre dans mon étude de la science-fiction...

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Sciences et technologie - Communauté : Temps X
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Commentaires

Très intéressante question à laquelle je n'avais pas encore réfléchi!

En lisant ton article, deux pensées contradictoires me sont venues:
-1. Mais si, on va encore parler de la fuite de l'homme vers les étoiles (et je dis bien fuite) dans le but de trouver un nouveau monde pour l'humanité, à la manière de la série "Earth 2" (je ne sais pas si tu as connu cette série où une équipe se rendait sur une planète en espérant y découvrir un monde habitable pour les humains exhilés sur une station orbitale, faute de terre vivable). L'exploration ne sera certes plus dominée par une volonté de conquête mais bien de survie, mais elle sera.
- 2. Les prochaines sorties de SF vont dans ton sens pourtant... Je nomme "Moon" (un homme vivant seul sur la lune pour surveiller la nouvelle source d'énergie qui "nourrit" toute la terre) et "Avatar" (le très attendu James Cameron - si, c'est possible, le sujet m'intrigue très fortement - où la colonisation spatiale est effectuée à l'aide d'avatars manipulés par des hommes restés sur terre).

Du coup, je perçois mieux ton point. L'homme a-t-il vraiment cessé de rêver à l'inconnu? Va-t-on reprendre "au vol" le souhait exprimé par Aldrin (l'homme doit aller sur Mars - je suis d'accord et je suis candidate! Je me ferais opérer des yeux s'il le faut ^_^)? Reste à voir si ce rêve de colonisation a été abandonné dans la SF littéraire. Est-ce un signe si les plus belles explorations de planètes sont le fait de la fantasy plus que de la SF, ou si les deux genres se mêlent à la manière de la Romance de Ténébreuse de Marion Zimmer Bradley? Qu'en penses-tu?
Commentaire n°1 posté par Cachou le 23/07/2009 à 08h40
Merci Cachou pour tes commentaires qui sont tout aussi riches et pertinents que tes propres articles! Tu as raison, la "conquête" de l'espace revient sur le devant de la scène du fait 1) de l'anniversaire des premiers pas de Neil et Buzz, et 2) des futurs missions vers la lune et Mars, avec la concurrence USA/Chine qui promet d'être aussi forte (sinon plus) que celle URSS/USA... Dans ce petit article que j'ai publié, je n'ai pas mentionné ce "retour" à l'espace, de même que je n'ai pas parlé des films que tu cites (je n'étais pas au courant de Moon, j'ai hâte de le voir, quand à Avatar... je devrais me pincer le jour où je le verrai, c'est dire l'attente!), j'ai préféré m'en tenir à la période 1972/aujourd'hui, et évoquer la "dépression" que nous connaissons, je pense, depuis que l'astronaute ne fait plus rêver les Terriens. C'est la "malédiction Gagarine" comme je l'appelle, on s'envol une fois, on fait un pas de géant, mais on retombe sur Terre, à jamais.
Aujourd'hui, on peut sérieusement se poser la question de l'actualité de l'envoi d'hommes dans l'espace à l'heure de nécessaires économies d'énergie... Je pense pourtant que c'est plus que jamais d'actualité, au contraire. C'est tout aussi nécessaire à l'homme que sa survie. Je ne sais pas si la SF en général a abandonné le "rêve d'étoiles", en tout cas l'après-2001 a été terrible, un gros coup de massue, le rappel à la Terre, Soleil vert. Peut-être que la SF ne peux plus projeter ses rêves de colonisation de l'espace sous peine d'être anachronique. Mais la SF est avant tout une série de convention, et l'anachronisme fait partie intégrante de toute oeuvre d'art, c'est le concept de "survivances" d'Aby Warburg, selon lequel "Le temps de l'oeuvre d'art n'est pas celui de l'Histoire" comme l'écrit Georges Didi-Huberman dans son essai sur Warburg L'Image survivante. L'oeuvre est la fixation de formes issues du passé malgré nous. Même si tout carburant disparaît, la SF (si elle existera toujours) continuera à décrire des rêves de colonisation de l'espace, à véhiculer un "rêve d'étoiles" devenu anachronique, mais qui est toujours nécessaire. Elle sera peut-être devenue de la fantasy, puisque plus rien ne reposera sur la science, peut-être. Après tout, Frankenstein en 1830, c'était de la SF (même si le terme n'existait pas), aujourd'hui, c'est du fantastique. Le genre change, mais le récit et les images demeurent.
Réponse de Jérémy Zucchi le 25/07/2009 à 23h00

Ah mais tu continu à fournir ton blog, même apres avoir rendu ton memoir?!

mais je lirai cet article, ça m'intéresse 

Commentaire n°2 posté par Antonin SUMNER le 25/07/2009 à 14h09
En fait, je triche un peu car pour un nombre important mes articles proviennent:
- Soit des articles que j'ai écrit pour feu Ciné 2 Lyon que j'avais créé pour parler du cinéma à Lyon 2 (mais comme personne n'était au courant, qu'il n'y avait que Cécile et moi pour écrire, j'ai arrêté).
- Soit ce sont des éléments que j'ai écrit pour mon mémoire que je n'ai pas utilisé ou que j'ai organisé différemment pour en faire des articles (j'adore ça, c'est du montage!).
Cet article De la Terre à la lune, et inversement je l'ai composé à partir de deux paragraphes de mon mémoire que j'ai réorganisé... Voilà pour la petite cuisine, ça casse le mythe, hein?
Parce que sinon, je te le dit, ce n'est pas possible d'écrire pour le mémoire et pour le blog! J'ai des brouillons d'articles spécifiquement écrits pour le blog qu'il faut que je continue, mais là j'écris pour un projet de roman... chut!
Réponse de Jérémy Zucchi le 25/07/2009 à 19h37

L'auteur du blog

Je suis Jérémy Zucchi, né en 1986. Diplômé de Master d'études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université Lumière Lyon-2 en 2009. Je prépare un essai sur l'esthétique des oeuvres de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick et de leurs adaptations. Je suis graphiste et réalisateur/monteur de films. Je réalise des films de fiction et documentaire, mais aussi des captations et autres films de commande. Je collabore avec les artistes Patricia & Marie-France Martin comme monteur et graphiste. En 2004, j'ai obtenu le Premier Prix au Concours Général des Lycées en Arts Plastiques. Pour plus d'info, voir mon CV

 

 

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