Lundi 20 juillet 2009
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Je tiens à participer par ce petit billet à l'anniversaire du quarantième anniversaire des premiers pas de l'homme sur la lune, car j'ai, depuis que je suis petit, rêvé de ces deux pas, petits
pour les hommes mais grands pour l'humanité, imaginant l'angoisse du vide, du noir absolu, de l'absence de toute vie sinon nous-mêmes, si fragiles... Mais aussi rêvant de cet horizon gris d'où la
Terre émerge, bleue, porteuse de vie (jusqu'à quand?). Il y a une ambivalence que je souhaite aborder brièvement ici.
« Une belle auréole bleue s’assombrit »
Dans son passionnant ouvrage Le Rêve spatial inachevé, Patrick Baudry, qui fut le second spationaute Français à rejoindre l’orbite terrestre, décrit le voyage incroyable de Yuri Gagarine
des steppes du Kazakhstan jusqu’au portes de l’espace interplanétaire. Gagarine décrit ainsi la Terre vue de l’espace, pour la première fois : « Une ligne d’horizon splendide. On voit
bien la rondeur de la Terre. Elle est bordée d’un joli bleu. Une belle auréole bleue s’assombrit en s’éloignant de la Terre. » En 1968, Franck Borman, le commandant de bord d’Apollo VIII
orbitant autour de la Lune, décrira la Terre, quant à lui, en ces termes : « Et autour, il y a cette fine, très fine couche d’atmosphère. Il n’y a rien de plus. » Ce qui m'intéresse
dans ces paroles, c’est la nécessaire sensibilité qui y affleure car, comme Patrick Baudry l’écrit à propos de Yuri Gagarine, ses paroles « émanent de la pensée d’un homme sensible,
d’un humain confronté pour la première fois à cette vision lointaine de sa planète natale, grâce à ces yeux merveilleux capables d’identifier le moindre détail, d’intercepter la moindre variation
de teinte. » Une sensibilité qui est celle d’un peintre face aux variations de couleurs et de lumière de la nature qu’il représente sur sa toile, et sensibilité du spectateur de
celle-ci.
En termes plastiques, nous pouvons donc écrire que la frontière entre Terre et espace vide est soit un cerne, un contour (« fine, très fine couche d’atmosphère » dit Borman),
soit un dégradé (« Une belle auréole bleue s’assombrit » dit Gagarine). La différence de distance à la Terre explique ces deux descriptions différentes, l’« auréole
bleue » décrite par Yuri Gagarine paraissant bien ténue en effet depuis la Lune. Mais ce n’est pas tout, il s’agit d’une différence de vision du monde, comme le suggère Patrick Baudry
qui écrit que cette « auréole de gloire bleutée engendrera des commentaires passionnés ou graves de la part de tous ceux qui succèderont à Yuri sur les routes du ciel. » Tout dépend
en effet de la manière dont on conçoit la frontière entre la Terre (la vie) et le vide de l’espace (la mort). Soit comme une limite, séparation marquée de deux absolus : c’est semble-t-il le
point de vue de Franck Borman. Soit comme un passage progressif de l’un à l’autre, dont la distinction doit être relativisée : c’est ce qui peut être déduit de la description de Gagarine. Il n’y
a pas de distinction réelle entre le lieu de la vie, la Terre, et le lieu où elle est impossible, le vide interplanétaire. Hors de notre regard sur le monde, les deux ne constituent qu’un seul et
même espace incalculable et impensable de l’infini.
Buzz Aldrin descendant du LEM, photo prise sur le site de la NASA consacré aux missions lunaires, où vous trouverez notamment tous les documents
concernant Apollo XI (photos, audio, vidéos, transcriptions...).
De retour sur Terre, le futur existe-t-il toujours?
Il me semble évident que l'exploration spatiale humaine permet à tous de se figurer le monde infini dans lequel nous vivons, sans savoir où nous sommes dans l'univers. Les apports intellectuels
et scientifiques sont tout aussi importants que les retombées technologiques et éventuellement économiques. Mais ce grand pas a été arrêté dans son élan, dans son geste grandiose, et depuis 1972,
nul homme n'est retourné sur la lune, ce qui paraissait improbable! Dans un article précédent, j'ai évoqué le fait que l'homme,
après la fin des expéditions lunaires, a cédé le pas à la machine dans l'exploration de l'espace interplanétaire, le cinéma de science-fiction lui-même s'enfermant sur Terre au cours des
années 70, dans des mondes de pollution, de violence, au bord du gouffre. De 2001, l'odyssée de l'espace (Stanley Kubrick, 1968) qui exaltait le grand voyage métaphysique de l'homme dans
l'espace, nous sommes arrivés à la ville terrifiante et magnifique de Blade Runner (Ridley Scott, 1982). L'homme ne voit plus les étoiles, le rêve de pouvoir voir la Terre depuis
l'espace semble désormais mort, anachronique. Je vous renvois sur ce point à un autre de mes article, celui consacré à la
lumière de la ville dans deux romans de Philip K. Dick, Le Maître du haut-château (1962) et Substance Mort (1977) car l'écrivain avait, à mon sens, anticipé la "dépression"
qui suivit les premiers pas de Neil Armstrong, et les derniers des astronautes d'Apollo XVII. L’homme s’est enfermé sur Terre dans ses représentations fermées du monde, au lieu de comprendre
l’infini qui s’ouvrait à lui. Le cinéaste Alejandro Amenábar exprime avec sensibilité et regret ce repli sur soi, qui conduit à ne plus tenter de découvrir ce qui nous dépasse, ce que nous sommes
: « On nous fait regarder ailleurs et nous glissons sur le pointe des pieds sur ce qui est le plus important et qui est, avant tout, de nous sentir partie de l’univers. » Cette
perte de l’esprit de découverte, le film de Ridley Scott Alien (1979) en est l’une des premières expressions, comme l’explique ici Michel Chion :
Alien décrit une humanité dépressive qui a cessé d’investir l’espace, et d’y voir des lieux où planter des drapeaux. Pas d’Inde à découvrir, quitte à mettre le pied sur
une Amérique, pas d’îles aux noms étranges où l’on s’arrête. Rien. L’homme a renoncé à baptiser le monde, ou bien à décorer un endroit nouveau d’un vieux nom de royaume imaginaire (Atlantide,
Eldorado), et c’est cela l’événement. Il peut donc y avoir de la SF au cinéma quand on rebaptise un bout de territoire (de même que, baptisé astéroïde, un caillou devient un objet
d’émerveillement), mais aussi, à l’inverse, lorsque les personnages sont environnés d’un cosmos qu’ils ne se préoccupent plus de nommer, où ils ne projettent plus leur propre mythologie.
(Michel Chion, « Noms et choses dans le scénario d’anticipation », Positif n°516, février 2004.)
De même, comme l’explique aussi Michel Chion, ce retrait se caractérise par une perte de l’imagerie et des mots propres au genre. La science-fiction serait-elle contestée au sein même du
genre ? Serait-elle devenue anachronique? Car le plus improbable, pour un lecteur de science-fiction des années 50 ou 60, c'est la vision d'un monde où, en 2009, personne n'est retourné sur
la lune depuis 1972. La science-fiction est-elle anachronique, car condamnée à porter le souvenir de ce rêve d'étoiles avorté? C'est la question à laquelle je tente de répondre dans mon étude de
la science-fiction...
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