Tim Burton rencontrant Lewis Carroll : une évidence, comme un coup de foudre au premier regard. Et pourtant… L’adaptation des romans par le cinéaste à spirales d’
Edward aux mains d’argent
(1990),
Ed Wood (1995) ou
Sleepy Hollow (1999) se révèle être une invraisemblable déception. Comme si, passé ce coup de foudre initial, la concrétisation du désir ne pouvait
qu’être décevante. Après avoir tant fantasmé, comment la réalité peut-elle être aussi forte que le rêve ? C’est l’éternelle question que nous pose Alice, d’ailleurs. Eh oui, il faut parvenir à
vivre dans le réel, à s’en accommoder, on ne peut rester éternellement dans le pays des merveilles, endormie. Il nous faut accepter une telle déception. Etait-elle pourtant inévitable ? Dans cet
article, je vais réfléchir à la notion d’attente : qu’attendons-nous d’un tel film et quelles sont les conséquences de ces espoirs et préjugés ?

Avant de continuer plus loin ma petite analyse, restons objectifs (comme le dit
Cachou dans ses critiques). Il me faut préciser que je ne considère pas
Alice aux pays des merveilles de Tim Burton comme un mauvais film. Il est bien meilleur que sa
Planète des singes (2001). C’est-à-dire que, en tant que film même, il est plutôt bien fait, divertissant, les personnages sont plutôt bien développés et interprétés, il y a même un peu
d’émotion qui surgie par l’histoire d’amour entre Alice et le Chapelier toqué. Helena Bonham-Carter campe une reine rouge allumée et effrayante comme il faut. Non, sincèrement, j’ai passé un bon
moment. Les effets spéciaux sont très réussis, l’environnement également. Je précise que le fait que l’on voit qu’il s’agit d’images de synthèse ne m’a pas dérangé du tout, dans la mesure où c’est
de toute façon un univers hors du réel.
Film raté ou mauvais film?
Bien sûr, il y a la chanson d’Avril Lavigne à la fin… Mais ce n’est pas un mauvais film, non. Un film raté, oui. Quelle est la différence ? Un film est raté est un hors-sujet : il peut ne pas
être mauvais en lui-même, mais il a complètement dévié de sa trajectoire. Ce qui m’intéresse ici, c’est la notion d’attente. Lorsqu’on apprend qu’un cinéaste ou studio va réaliser un film sur tel
sujet, un certain nombre d’idées préexistantes nous envahissent plus ou moins qui créent une attente précise. Si David Lynch veut faire un remake du
Septième Sceau de Bergman (1957), on se
dit que ce sera sombre et étrange, accentuant l’aspect cauchemardesque et un peu grotesque du film original ; si c’est Michael Bay on imagine tout de suite que le jeu d’échec avec la mort se
transformera en grosse baston avec des dizaines de milliers de chevaliers, une caméra parkinsonienne et un montage épileptique… Qu’on le veuille ou non, nous avons tous des attentes, légitimes ou
erronées, où les critiques ont une large part de responsabilité. La mission des distributeurs est de vendre le film en orientant ces attentes d’une manière qui soit positive : que le spectateur
aille voir le film. Mais les distributeurs peuvent évidemment créer des attentes très vendeuses qui ne correspondent pas du tout au film (lisez le dos de la jaquette du DVD de
L’Homme sans
âge de Coppola, vendu comme un thriller…). Combien de films ont été rejetés à cause de ces attentes erronées ? Ils ont alors été considérés comme de mauvais films, ce qui n’était pas forcément
leur cas.

Alors, quelles étaient ces attentes dans le
cas du film de Tim Burton
Alice au pays des merveilles ? Pour ma part, mais je ne suis pas le seul j’en suis sûr, je m’attendais tout d’abord à un film portant sa signature visuelle (ses
fameuses spirales) et musicale (Danny Elfman). Cela me laissait un peu perplexe, car je pense que Tim Burton est devenu une sorte de marque très profitable commercialement. Cela a commencé avec
L’étrange Noël de Mr Jack (1995) qui est souvent cité comme l’un des films les plus caractéristique du style Tim Burton, alors que ce dernier ne l’a pas réalisé ! Tout est dans le titre
original
Tim Burton’s Nightmare Before Christmas : c’est la « marque » Burton qui est apposée au titre, comme un label. Mais ce n’est pas nouveau, puisque tout le monde dit « un film
Disney » pour désigner des films réalisés après la mort de Walt Disney. Même de son vivant, d’ailleurs, il n’était pas crédité comme réalisateur. C’est une marque qui permet d’étiqueter le produit
film, de stimuler les attentes des spectateurs. Cela ne retire rien au talent d’artiste de Tim Burton ou de Walt Disney, la preuve, Federico Fellini avait son nom intégré à certains des titres de
ses films :
Fellini-Satyricon, Fellini-Roma… Un artiste reconnu, apprécié du public, c’est très vendeur.
Pour revenir à Tim Burton, j’avais peur que le film
Alice au pays des merveilles soit une resucée de ses images habituelles, un simple habillage. Et c’est en partie le cas, comme le prouve
l’arbre de
Sleepy Hollow qui marque l’arrivée d’Alice dans le pays des merveilles. Tim Burton, depuis longtemps, est parfaitement conscient de l’impact de ses images sur les spectateurs et
se plaît à les réutiliser, créant un lien de film en film. C’est cette tapisserie qui fait dire aux critiques qu’il a « créé une œuvre » que l’on peut suivre de films en films, et qui fait se
frotter les mains des distributeurs qui savent que leur travail sera facilité, car les spectateurs connaissent le « produit » Tim Burton. Mais le spectateur qui a de telles attentes sera forcément
déçu par
Alice au pays des merveilles, car sa signature visuelle est timide, et Danny Elfman se prend pour le compositeur du
Seigneur des Anneaux Howard Shore. D’un côté, je suis
heureux de constater que Tim Burton peut changer, ne pas se contenter de ce qu’il nous a déjà montré,
Sweeney Todd (2007) ayant été un souffle nouveau qui m’a redonné confiance en ce cher
Tim. Mais d’un autre côté, comment reconnaître Tim Burton, l’authentique artiste qui s’empare des sujets et ne se contente pas de les habiller et d’apposer son nom ? Car il manque à son
Alice
au pays des merveilles la sombre et inquiétante étrangeté qui faisait la force de ses meilleurs films et qui pullulait déjà dans l’adaptation en dessin animé « de » Walt Disney (1952).
Comme beaucoup d’enfant, je suppose, j’ai été effrayé par les créatures étranges croisées par Alice dans le dessin animé, j’avais peur de l’hystérique reine de cœur, et éprouvais la même sensation
d’être perdu à jamais dans un monde fou. Je voyais Alice pleurer tandis que la nuit envahissait le bois où elle était perdu, et que les créatures qui l’entouraient disparaissaient, la laissant
seule… A jamais ?… J’attendais avec impatience de ressentir à nouveau ces sensations. J’espérais une folie plus étrange, plus absurde et plus poétique encore que celle du film des studios Disney.
Par brefs éclairs, on peut l’entrevoir, comme dans cette scène où Alice minuscule traverse les douves en grimpant de tête coupée en tête coupée… On l’entrevoit lorsque la reine blanche à la
gestuelle (volontairement) ridicule fait la potion qui fera rétrécir Alice, avec des ingrédients immondes. Mais Alice la boit sans dégoût, à l’inverse de son expression dans les plans
précédents.
Spielberg/Peter Pan, Tim
Burton/Alice au pays des merveilles
Tout est extrêmement rassurant dans cet
Alice au pays des merveilles réalisé pourtant par un homme à l’univers si déjanté, sombre et parfois gore. Rassurant, confortable, c’est un
comble ! C’était un risque à courir dès l’origine, car l’univers d’Alice est tellement connu par les illustrations et surtout le dessin animé Disney qu’il est difficile de surprendre à nouveau les
spectateurs, comme dans le cas de toute suite ou remake. Je précise que je n’ai pas lu les œuvres de Lewis Carroll, mais ce n’est pas pour autant que mes attentes sont faussées car il est certain
que les producteurs et Tim Burton savent que la majorité des spectateurs n’ont pas lu les œuvres de Lewis Carroll mais vont comparer le film au dessin animé. C’est leur référence, d’autant plus que
les studios Disney produisent et distribuent le film.
Avec habileté, ils ont préféré ne pas raconter ce qui est déjà connu, en concevant le film comme une fausse suite du dessin animé, à l’image d’
Hook de Steven Spielberg (1990) par rapport
au dessin animé Disney Peter Pan (1953). Le film de Burton opère de la même façon que celui de Spielberg : le héros de l’histoire a grandit et ne se souvient plus de ce qu’il a vécu, ce qui permet
au cinéaste de recréer certaines scènes tout en inventant de nouvelles. A la fois un remake et une suite, une manière de donner au public ce qu’il attendait (le remake) tout en lui apportant
quelque chose de nouveau, si possible surprenant (la suite). Spielberg et Peter Pan, c’était également une évidence, et une déception. Le fait qu’Alice ait grandi, changé, que les créatures du pays
des merveilles se demandent si c’est la véritable Alice est intéressant, car c’est la continuité du récit initiatique raconté dans le dessin animé. Le film raconte l’émancipation d’une femme, qui
doit se battre pour être considérée à l’égal des hommes, quitte à emprunter leurs habits : elle devient chevalier puis reprend l’entreprise de son père (je laisse de côté les sous-entendus
capitalistes vus avec raison
par Cachou dans sa critique). L’idée est intéressante. Ce n’est plus l’Alice
que l’on connaissait, tout en restant elle-même : c’est ça grandir.
Tim Burton s'égare : il y a fantasy et fantasy...
Le problème, c’est que le film a dévié complètement de son chemin sinueux depuis longtemps, et que cette métamorphose d’Alice chenille en papillon paraît complètement incongrue... Le Chapelier
n’est pas si toqué que ça, aime Alice et combat les cartes de la reine rouge tel Aragorn combattant les Orques au gouffre de Helm… Le chat semble soudain prit de compassion et d’un regain
d’altruisme… Tout le monde obéit à une logique qui n’est pas celle d’
Alice aux pays des merveilles mais celle des romans de chevalerie et de la lutte du Bien contre le Mal. Tout est si
connu, donc si confortable et si éloigné du monde d’Alice aux pays des merveilles et de Tim Burton ! Où est la folie, l’absurde, le rêve ? Le film de Disney est plus étrange, plus sombre, quel
paradoxe incroyable !
Donc, Alice doit devenir un chevalier affrontant le Jabberwoky, un dragon. Tim Burton s’est-il trompé de film ? En fait, j’ai l’impression qu’il y a une erreur de genre… Alice aux pays des
merveilles appartient au genre merveilleux, à la fantasy. Mais son onirisme étrange, logiquement absurde, n’a rien de commun avec la fantasy du
Seigneur des Anneaux ou du
Monde de
Narnia. C’est pourtant à ces deux films qui se rapproche le plus l’Alice aux pays des merveilles de Tim Burton, indéniablement. En effet, on y retrouve, de manière très surprenante, le schéma
traditionnel : le chevalier affronte le dragon, accomplissant une ancestrale prophétie et permet ainsi le rétablissement de l’autorité légitime dans le monde (la reine blanche). Pourtant, il me
semble que rien n’est plus étranger au pays des merveilles, qui est le pays des rêves, que la notion d’ordre… Il n’y avait pas de notion de Bien et de Mal, et encore moins de guerre entre eux dans
le film de Disney ! Là, de la part de Tim Burton, c’est tellement surprenant… Mais si on voit le film en se disant que c’est un film de fantasy façon
Monde de Narnia, si le spectateur va
le voir avec cette attente particulière, il l’aimera peut-être. Du moins, le film lui offrira les codes qui lui permettront de se dire que oui, c’est bel et bien un film de
fantasy,
puisqu’il y a un monde imaginaire, un élu, un chevalier, un dragon, une épée magique, des animaux qui parlent comme dans
Narnia… ou les dessins animés Disney. Il le trouvera peut-être trop
étrange et du coup le rejettera, paradoxalement... Mais qui va voir
Alice aux pays des merveilles avec de telles attentes ?…
Accepter le réel, et se réveiller (?)...
Il faut accepter qu’une adaptation, une suite et/ou un remake soit une prise en main d’une histoire originale, une nouvelle vision, et cela ne peut pas être la réalisation impossible des
attentes des critiques et des spectateurs, heureusement ! Car un film n’est pas une mayonnaise, comme l’écrivait Truffaut, on ne peut pas le créer avec une recette qui, si on suit les arguments,
marche à tous les coups. Mais ce film est une mayonnaise ratée, très ratée. Les producteurs semblent s’être dit :
« Tim, on vous veut pour faire Alice aux pays des merveilles
, amenez
votre arbre tordu, vos spirales, Johnny Depp, votre épouse Héléna et Danny Elfman of course, puisqu’ils composent votre signature… On voit déjà l’affiche, formidable ! Un rêve devenu
réalité
. Très facile à commercialiser, hyper-bankable. » Quelqu’un d’autre a dit alors :
« Mais dites donc, Alice aux pays des merveilles
, ça se passe dans un monde imaginaire
? C’est de la fantasy, hein ? Comme Narnia
. Vous avez vu les chiffres du Seigneur des Anneaux, Le Monde de Narnia
et les Harry Potter
? Là, on a quelque chose d’énorme.
» Alors ils ont fait des additions très compliquées :
Public de Tim Burton + public de Johnny Depp + public des amateurs du dessin animé Disney + public des films de fantasy + public de ceux qui vont voir tout ce qu’on leur dit de voir = Big big
big success !

Voilà ma seule manière d’expliquer ce ratage,
en l’imaginant comme le produit du département marketing des studios Disney, qui ont sûrement eu l’idée de transformer le château de la reine blanche en réplique 3D du logo du studio… Je m’épuise à
force d’analyser le ratage de ce film qui, heureusement ou malheureusement, reste malgré tout regardable. J’espère qu’en ayant décortiqué un peu le film selon cette notion d’attente, vous
comprendrez peut-être mieux comment une histoire d’amour si évidente entre Tim Burton et
Alice au Pays des merveilles ne sera jamais qu’un désir insatisfait. La concrétisation de ce désir
fut si décevante que le fantasme demeure, il hante malgré tout l’esprit du spectateur après la séance, comme le spectre d’un amour entrevu, un acte manqué. Pour filer ma métaphore, je terminerai
cet article par les derniers vers du poème
Les Passantes d’André Pol chanté par Brassens :
…Alors au soir de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Qu’on a pas su retenir.
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