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Jeudi 14 juin 2012 4 14 /06 /Juin /2012 22:08

« Toute prise de parole devrait être l’expression artistique d’une vérité, et toute œuvre d’art le compte-rendu d’un rêve, écrit Aurélien Lemant. Dick n’écrivait pas de romans, il rédigeait des rapports. » (p. 36) Qui lira les mémoires de celui est considéré comme fou, sinon celles du professeur Schreber ? Qui prendra le temps de l’écouter, sinon un psychiatre ? À moins peut-être que ces mémoires ne prennent la forme de récits de science-fiction… L’écrivain de science-fiction a la liberté de développer un élément contemporain jusqu’à des dimensions parfois à peine effleurées jusque-là, mettant à jour dans le présent les projections cauchemardesques que l’ont pensait réservées au futur. C’est la frontière entre la subjectivité et les faits dits réels qui est brisée dans les œuvres de Philip K. Dick (auteur d’Ubik, Blade Runner, Substance Mort ou Le Maître du haut-château), mais aussi dans ce court essai sur son œuvre, très stimulant, où l’auteur n’hésites pas à explorer publiquement des recoins étrangement sombres de son inconscient, d’en écrire les rapports. C’est avec raison qu’Aurélien Lemant a décidé d’aborder l’œuvre de Philip K. Dick par le biais du rêve, ce qui lui permet d’aborder les thématiques de l’écrivain, en particulier le rapport au réel, d’une manière assez intime, en laissant un peu pénétrer dans les recoins de son esprit. Mais avant tout, je vous invite à regarder la bande-annonce de l'essai Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique d'Aurélien Lemant, pour vous mettre un peu dans l'ambiance :

 

 

 L’auteur, qui est comédien, a écrit ce livre en très peu de temps, en de longues séances nocturnes, peut-être pour être plus près de cet état où le manque de sommeil et l’adrénaline se rejoignent pour donner naissance à des œuvres foisonnantes comme des rêves, telles celles de Philip K. Dick. Comme il l’a dit avec humour lors de notre table-ronde à Lyon, le 2 avril 2012 en compagnie de Pacôme Thiellement, il commençait à ressembler à son sujet d’étude après tant de nuits d’écriture et à cause de sa barbe grandissante !  Ce qui m’a beaucoup touché dans Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique, c’est cette mise en danger de celui qui décide d’écrire sur Philip K. Dick, et c’est ce qui m’a incité à affirmer ma propre présence dans le livre que je suis en train d’écrire sur l’esthétique dickienne. La grande qualité de ce livre est d’aborder de manière incomplète mais passionnante l’œuvre de l’écrivain de science-fiction de manière condensée, comme une plongée en apnée qui peut se lire d’une traite, le lecteur devant accepter de s’ouvrir à une certaine incertitude tout comme l’auteur a tenté de retranscrire les associations d’idées nées de cette œuvre foisonnante.

Aurelien Lemant, auteur de Traum : Philip K. Dick, le martyr oniriqueQuelle direction artistique pour les rêves dickiens?

Pour écrire moi-même sur Philip K. Dick, je ne peux que saluer cette volonté d’aborder cette œuvre foisonnante d’une manière si condensée, avec en lui-même la certitude de ne pouvoir révéler le secret qui serait au cœur des œuvres de l’écrivain ou de sa pensée. Car le livre commence en effet par ces mots : « On ne peut communiquer une idée, mais on peut produire un effet » écrit avec justesse Aurélien Lemant (p. 7). Les récits de Dick nous laissent penser que l’écrivain avec renoncé à la tentative de communication ses idées pour mettre en jeu tous les procédés en sa possession afin de produire un effet sur le lecteur. Mais attention, il ne faut pas croire qu’il s’agit pour Aurélien Lemant de fuir tout raisonnement rigoureux, loin de là, car si son essai passe des romans et nouvelles de l’écrivain à Strawberry Fieldsdes Beatles en passant par Inception (Christopher Nolan, 2010) et l’omniprésence de Marion Cotillard et de Mélanie Laurent, les fils qui relient chacun de ces îlots sont bel et bien présents et reliés à Philip K. Dick. L’essai d’Aurélien Lemant nous rappelle que, comme toute pensée, l’œuvre dickienne est un archipel, non un continent bien qu’elle semble s’imposer tout d’abord comme un immense bloc étanche.

Selon Aurélien Lemant, le grand rêveur est « celui qui prend sa destinée onirique en main, celui qui décide non pas de l’aboutissement de son rêve, mais de la direction que celui-ci prendra. La direction artistique. » (p. 15) Pour moi, c’est ce que je montrerai dans l’essai que je suis en train d’écrire, cette direction artistique est clairement baroque, qui s’oppose à l’art classique qui produit un « effet intellectuel qui est lié à l’ordre, à la simplicité », comme l’écrit Édouard Pommier (Les soleils du baroque, Rencontre de Porto, 1993, Paris, Éditeurs Les Éditions de Paris et L’Union Latine, Collection « Essais et documents », 2002, p. 19). Si tous les styles artistiques ne peuvent que « produire un effet », ils peuvent en revanche se distinguer, entre autres critères, par leur aspiration à la communication de l’idée ou par leur tendance à la production de l’effet. Les styles pourraient se situer entre ces deux pôles. La « géométrie » du classicisme doit ainsi être comprise comme la figure se distinguant parfaitement du fond, les formes ne débordant pas les unes sur les autres de crainte que le nécessaire soit noyé par le superflu. Au grand dam des tenants du classicisme, les formes tumultueuses et superposées du baroque nuisent en revanche à l’effet intellectuel pour privilégier l’effet sensitif. Or, il nous semble que les œuvres de Philip K. Dick, malgré la richesse de leurs réflexions, ne sont guère éloignées de cette tendance baroque à tout mêler : un roman tel que Simulacres, par exemple, s’imprime en notre esprit pour une certaine durée sans que nous puissions en dégager avec certitude un sens. Le récit ne se synthétise pas en un message, une idée, mais fait jaillir en nous la réflexion.

Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique (Aurélien Lemant, 2012)Quand les portes se révèlent être des trous noirs...

On peut bien sûr reprocher à Aurélien Lemant d’enfoncer des portes ouvertes, comme lorsqu’il écrit ceci :

Dick avait découvert que nous étions les manipulateurs de nos propres illusions, que les responsables en charge de la vie sur Terre avaient fini par croire en leur propre spectacle, tels des dieux fatigués. Fils de cette découverte et de sa publication fragmentée, un doute exponentiel devait venir retourner chaque galet, chaque grain de riz dans le cœur des habitants de cette petite planète paranoïaque, afin non seulement de voir ce qui gisait en dessous, mais encore de vérifier la face cachée de l’objet ainsi remué, éprouver la tridimensionnalité de la représentation, se pincer la chair non pour sortir du rêve, mais pour participer à celui-ci. (p. 9)

Mais Aurélien Lemant ne fait pas seulement que décrire ce que chaque lecteur des œuvres de Philip K. Dick peut se dire lui-même, il permet de prendre conscience que c’est l’évidence même qui est au cœur de ses œuvres, cette évidence qui nous fait oublier à quelle point l’existence est précieuse et que la différence entre ce que nous savons et ce que nous croyons savoir est extrêmement poreuse, que cette frontière peut être retournée comme un gant. « Quand il profère que « la réalité est ce qui, quand vous cessez d’y croire, refuse de s’en aller », Philip K. Dick ne fait que décrire la sensation ahurie de l’homme au réveil : celui-ci ne croit pas à ce qu’il voit, et ne saisit pas pourquoi, une miliseconde plus tôt, il chutait dans le ciel, pilotait un hovercraft ou éjaculait dans sa bonne amie. Je doute, donc je rêve est le credo (le dubito, devrais-je dire) dickien. Mais sait-on jamais quand on rêve ? » (pp. 9-10) Aurélien Lemant enfonce les mêmes portes ouvertes que celles qu’ouvrait si bien Philip K. Dick dans ses œuvres qu’elles devenaient des trous noirs aspirant toute certitude.

L’auteur de Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique écrit que « le doute dickien fonctionne à l’inverse de son prédécesseur cartésien : en lieu et place d’une authentification de l’existence, il génère de l’incertitude qui produit et reproduit de l’étrangeté, laquelle augmente le doute et ainsi de suite. » (p. 9) Les effets de réel permettent aux rêves de l’écrivain de s’ancrer dans notre imagination, comme une réalité sensible qui se crée en nous et se superpose à notre réalité quotidienne. Comme l’écrit si justement Aurélien Lemant, le livre est un « parasite », il se nourrit de ses lecteurs et les habite, et se transmet comme un virus à leurs proches comme le roman uchronique La Sauterelle pèse lourd passe de personnage en personnage dans Le Maître du haut-château, répandant l’incertitude, qui n’est autre que l’atroce mais salutaire certitude que leur monde est fictif. Philip K. Dick m’a moi-même poussé à dévoiler des aspects de moi-mêmes, de mes incertitudes, comme Aurélien Lemant à écrire sur ses rêves dans son essai ― quoi de plus normal puisque les personnages dickiens ne cessent d’analyser la fiction qu’ils vivent ? « Soyons-en sûrs, le livre n’est pas un interface, ni support de télécommunication ni cordon ombilical, écrit avec justesse Aurélien Lemant. Il est un hôte. Un hôte ubiquitaire, métempsychotique, un hôte présent dans plusieurs organismes à la fois : un parasite. Et c’est ce que ce parasite pond en nous, ce qui advient de sa ponte, qui m’intéresse ici. » (p. 8) Ce petit livre est foisonnant, sans doute imparfait, monstrueux. En un mot : dickien.

Aurélien Lemant, Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique, Éditions Le Feu Sacré, Lyon, 2012, 112 pages, 10 Euros. A commander sur le site du Feu Sacré (avec 1 Euro de frais de port seulement) ou sur Amazon.

Vous pouvez lire aussi la critique par Cachou de Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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L'auteur du blog

Jérémy Zucchi, réalisateur et monteur de films documentaires, mais aussi de fictions, captations, vidéos d'artistes, démos ou clips.

Je suis né en 1986. Diplômé de Master d'études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université Lumière Lyon-2 en 2009.

Tout a commencé par le dessin, mais j'ai entrevu très tôt que les ressources du cinéma me permettaient bien mieux de raconter les histoires que j'avais en tête. C'est grâce à mes études de cinéma à l'Université Lumière Lyon 2 que j'ai pu co-réaliser deux court-métrages de fiction, Une Meilleure Jeunesse (19 min, 2006) et Les Absents (30 min, 2008). Puis j'ai découvert la création documentaire en 2008, par l'écriture et le montage du film Haïti - Champs de béton pour AVSF, lors d'un stage au sein de la société de production de films d'entreprise Each Other Productions.

Depuis, je ne cesse de développer des projets de films documentaires. J'ai réalisé le film Une Rencontre, Pockemon Crew + Emelthée (52 min, 2012) sur la création d'un spectacle mêlant danse hip-hop et champ classique, et prépare actuellement deux autres documentaires, dont un en cours de production.

 

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