En attendant l’année dernière (1966) est un roman de Philip K. Dick fascinant, surtout dans sa première partie, lorsqu’il amorce des pistes multiples et
en apparence contradictoires, qu’il reliera pour la plupart à la fin du roman. « C'est un roman que j’estime très, très bien écrit », disait Philip K. Dick. Ce n’est
probablement pas l’un de ses meilleurs, mais il s’agit d’une œuvre parfois très intense, très juste, que j’ai dévoré très vite, quoique sa deuxième partie soit moins passionnante, car trop
conventionnelle et négligeant des pistes qui étaient prometteuses (la reconstitution de Washington de 1935). On a l’impression que l’écrivain s’efforçait de maintenir son récit dans le cadre du
nombre de pages pour lequel il était misérablement payé, alors que plus de temps et de pages auraient permis à Philip K. Dick d’explorer toutes ces pistes fascinantes et de
livrer une œuvre vraiment puissante. Malgré tout, c’est un bon livre, qui mérite qu’on s’y attarde pour l’analyser.
Une allégorique de la Seconde Guerre Mondiale
L’histoire est centrée autour du couple Eric et Kathy Sweetscent qui, comme souvent chez l’écrivain de science-fiction, s’aiment et se haïssent. Ils travaillent tous deux pour un très puissant
industriel, Virgil Ackerman, dont la production contribue beaucoup à l’effort de guerre. En effet, dans ce futur lointain, la Terre est alliée à une race extraterrestre cousine des humains, les
Lilistariens, contre des sortes d’insectes nommés les Reegs. L’ironie de cette histoire est qu’elle est une triste répétition de ce que les humains ont connu durant la Seconde Guerre Mondiale :
ce roman est clairement allégorique de ce point de vue.
Les Lilistariens sont clairement décrits comme des nazis, ils s’allient aux humains parce qu’ils sont proches d’eux d’un point de vue racial, mais méprisent leurs faiblesses. Les Lilistariens se
considèrent comme des surhommes, des êtres parfaits qui à ce titre doivent prendre le contrôle de la planète des Reegs, et à terme, du système solaire.
Ces horribles Reegs se révèlent en revanche être tolérants, et démocratiques, bref, on peut reconnaître en eux le bloc des Alliés.
La Terre est dans une position proche de celle de l’Italie fasciste de Mussolini, auquel le secrétaire général (ou plutôt dictateur) ressemble beaucoup : « j’admire certains
aspects de Mussolini, déclarait Philip K. Dick, aussi m’a-t-il servi de base pour le personnage de Gino Molinari... Je crois que Mussolini était un très grand
homme. Sa tragédie est d’être tombé sous le charme d’Hitler, comme beaucoup d’autres alors, d’ailleurs. D’un côté, on ne peut pas le lui reprocher. »
Je précise que Philip K. Dick n’était absolument pas fasciste, en revanche il était fasciné par le pouvoir exercé par Mussolini, Hitler et leurs partis sur les
peuples, il admirait leurs stratégies comme on peut le faire devant la mécanique d’armes que nous savons mortelles… Le roman décrit ce rapport de fascination, de crainte et de manipulation avec
une grande force.
Le temps est une drogue qui tue lentement
En attendant l’année dernière trouve sa justification de sa nature allégorique par le fait que le temps semble répéter l’Histoire passée, à une échelle plus grande
encore. Ce qui aurait pu n’être qu’une transposition de la Seconde Guerre Mondiale dans un cadre de science-fiction devient un réflexion fascinante sur le temps. Avec ambiguïté, la réflexion de
Philip K. Dick sur le temps et l’Histoire prend ces mots dans les pensées de l’un des personnage d’En attendant l’année dernière :
Nous vivons dans une illusion quotidienne. Quand le premier barde a commencé à débiter la première épopée racontant quelque ancienne bataille, l’illusion est entrée dans
notre existence. L’Illiade est une « imposture » au même titre que ces robenfants [robots enfants] échangeant des timbres devant la porte. Les humains se sont toujours efforcés de retenir
le passé, de lui conserver sa substance. Cela n’a rien de nocif. Autrement, nous n’aurions pas de continuité ; nous ne possédons que l’instant présent. Et, amputé du passé, le présent n’a plus de
signification ― ou si peu.
C’est le temps qui est le vrai sujet de ce roman : Eric Sweetscent est chirurgien, il prolonge indéfiniment la vie de Virgil Ackerman puis de Gino Molinari grâce à des greffes d’organes ; quand à
son épouse Kathy, elles recrée sur Mars le Washington de 1935 que Ackerman (et Philip K. Dick lui-même) connut dans sa jeunesse. Ce couple sera les victimes d’une nouvelle drogue
conçue par les Terriens comme une arme de guerre, mais retournée à leur profit par les Lilistariens. Cette drogue se nomme le JJ-180, elle permet à celui qui en prend de voyager dans différentes
strates du temps, Eric Sweetscent se trouvant confronté à de multiples alternatives. C’est dans cette seconde partie que le roman devient bien trop conventionnel, quoique intelligemment
divertissant, car ce voyage dans le temps et ses paradoxes temporels laissent le lecteur sur un goût de déjà lu. Nous sommes loin des sporadiques visions cauchemardesques de Glissement de temps sur Mars
(1963), ce n’est qu’un apéritif à côté de ce que sera le vertigineux Ubik (1969). Mais En attendant
l’année dernière préserve sa force par son évocation terrifiante de la dépendance des héros accros au JJ-180, onze ans avant la parution de Substance Mort
dont je publierai une critique détaillée prochainement.
Oui, le temps est une drogue qui tue lentement. Le temps a tué le couple Eric et Kathy Sweetscent, cette dernière, déjà contaminée, ayant fait absorber un comprimé de JJ-180 à son mari,
l’obligeant ainsi à connaître sa souffrance et à trouver un antidote. Peut-on survivre au temps ? Voilà la question que pose le roman. Virgil Ackerman brave la mort en changeant les organes de
son corps contre d’autres « pièces détachées » ; Gino Molinari est constamment en train de mourir de maladies incurables, et pourtant il survit, il sait d’autant plus qu’il a d’autres avatars de
lui-même prêts à le remplacer en cas de besoin. L’un d’eux passe à la télévision, renvoyant son image d’il y a vingt ans, comme si le temps était momentanément figé. Gino Molinari est toujours au
sein de la mort, voire au-delà, toujours un pied dans le passé et pourtant il défie le temps, ainsi il a même près de lui une jeune femme de dix-huit ans… Kathy quant à elle est rongée par
ses névroses, elle ne guérira peut-être jamais… Eric doit-il rester près d’elle, ou doit-il profiter de la jeunesse qu’il lui
reste pour refaire sa vie, trouver l’amour qui lui permettra de vivre heureux, sainement ?
A la lecture de ce roman, les inquiétudes de Philip K. Dick apparaissent clairement, en filigrane toutefois. Il était, sans le savoir, à l’aube de la longue période d’errance
psychologique qui trouva son apothéose lors de ses crises mystiques de 1974, subissant de plus en plus les effets dévastateurs des mélanges de drogues et de médicaments dont il usait et abusait.
L’aventure se teinte définitivement d’introspection et de mélancolie, d’une angoisse qui ira en s’accentuant.
L’inutilité, c’est la vie
Comment vivre ? Pourquoi ? Que signifie vivre ? Pour tenter de répondre à ces questions, Philip K. Dick, comme nul autre, nous offre une parabole qui m’a beaucoup touché. En
effet, dans En attendant l’année dernière, un organisme vivant (une amibe martienne) peut prendre la forme de n’importe quel objet ou forme de vie, ce qui lui permet de
survivre à l’image des phasmes qui ressemblent à des brindilles. Sauf que l’amibe devient véritablement l’objet, qui est ainsi dupliqué. L’industriel Virgil Ackerman a alors l’idée de dupliquer
des fourrures très coûteuses grâce à ces amibes martiennes et de les vendre sur Terre à bon prix. Mais l’amibe n’est pas un objet mais un être vivant, elle se lasse et reprend son aspect
originel. Comment faire pour la conserver sous sa forme « fourrure » ? « Il avait fallu de nombreux mois pour parvenir à une solution satisfaisante, solution consistant à tuer l’amibe pendant
sa période de métamorphose, puis à la fixer en la plongeant dans un bain chimique ayant la propriété de conserver le cadavre en l’état. » L’être vivant est mort pour être chosifié, devenant
une marchandise vendable, une chose utile pour quelques hommes. Puisque la guerre est déclarée, les amibes martiennes sont mises elles aussi au service de l’effort de guerre, dupliquant
dorénavant les modules de guidage des fusées. Un homme, Bruce Himmel, décide de racheter tous les objets qui étaient des amibes, ces cadavres-objets présentant des défauts qui interdisent leur
vente. Pourtant ces cadavres-objets ne valent rien…Himmel les attache à de petits chariots, puis il les lâche dehors « lorsqu’ils auront de l’entraînement. » Pendant dix ans, durée
de fonctionnement de la pile atomique de chaque chariot, ces cadavres-objets erreront en liberté. « Parce que c’est leur droit » dit Himmel. Mais puisque l’amibe n’est plus vivante, elle
n’est guère plus « qu’un circuit électronique aussi inerte qu’un robot », alors « Pourquoi ?», demande l’un des personnages.
« Je considère que ces objets sont vivants, Mr. Ackerman, répliqua Himmel avec dignité. Ce n’est pas parce qu’ils sont de qualité inférieure et ne peuvent assurer le guidage d’une fusée dans
l’espace qu’ils ne méritent pas de mener leur humble existence. » Il leur redonne leur statut d’être vivants, à défaut de leur redonner vie. Car il sait que ces petits chariots ne créent
qu’un simulacre de vie ; en revanche, en les laissant errer en liberté, il leur rend l’inutilité qui faisait de ces objets des êtres auparavant. Car un être n’a aucune utilité, il est. Himmel
précise que sa « folie » ne coûte pas d’argent à l’entreprise, au contraire, puisqu’il la paye et qu’il fabrique les chariots la nuit, en dehors de ses heures de travail. « Vous êtes
un artiste, fit Eric qui ne savait pas si cette histoire l’amusait ou le révoltait. » Himmel redonne aux objets leur statut d’être et lui-même, en agissant de manière inutile, hors du
système de production, permet à son être de résister, d’exister sans que son existence soit justifiée politiquement et économiquement. En cette période de guerre, être un tel « artiste » semble
au mieux déplacé, sinon condamnable, mais le chef d’entreprise Virgil Ackerman l’accepte. L’arrière-petit-neveu de ce dernier dit : « J’aurais cru le vieux plus inhumain. J’aurais pensé qu’il
aurait mis ce pauvre fou à la porte sur-le-champ ou l’aurait expédié dans un camp de travail quelque part sur Lilistar. » Virgil Ackerman l’accepte car, comme se dit Eric Sweetscent, ce
n’est peut-être pas fou de se consacrer à cette tâche « alors que tout le monde se concentrait sur cette autre absurdité, cette bouffonnerie-collective et combien plus vaste qu’était
cette guerre mal partie… »
Bruce Himmel semble fou, et pourtant son action est porteuse d’une vérité primordiale : la vie est précieuse non selon un critère d’utilité, mais parce qu’elle est la vie. La vie est une œuvre
d’art, inutile. C’est par cette inutilité qu’elle échappe à la mécanisation qui broie tout ce qui ne la sert pas. Les petits chariots de Himmel porteurs de vie sont des cris contre le fascisme,
contre la transformation de l’être en chose. Un cri pour maintenir la vie dans le monde.
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