Hier à l'Université Lumière Lyon-2 s'est tenu
une conférence des deux créateurs des Légendes d'aujourd'hui, le scénariste Pierre Christin (auteur de Valérian et Laureline
pour Meizière) et bien entendu le dessinateur Enki Bilal qu'on ne présente plus. Je ne vais pas ici résumer ce qu'ils nous ont raconté avec un plaisir
communicatif, car il y aura sans doute la diffusion d'un podcast (je vous tiens au courant).
Ils ont parlé de leur rencontre suite à un concours du magazine Pilote remporté par Enki Bilal, puis de la genèse de ces Légendes
d'aujourd'hui commencées avec Tardi, qui mêlent le fantastique et la politique. Les auteurs ont évoqué leur manière de travailler et l'importance de l'album
Les Phalanges de l'Ordre Noir (1979), histoire qui m'impressionne toujours à chaque lecture et qui a marqué un tournant dans l'histoire de la bande-dessinée francophone
et dans celle du duo Christin-Bilal.
Ils ont ensuite évoqué la naissance du chef-d'oeuvre Partie de chasse (1983) où Enki Bilal a dessiné avec une puissance incroyable la déliquescence du
bloc communiste, sur un scénario toujours magnifique de Pierre Christin. Les auteurs sont revenus sur le contexte de création de cette oeuvre, sur leur besoin de connaissance de
ce monde presque inconnu qu'était le bloc soviétique.
Enki Bilal a brièvement parlé de la création de son premier long-métrage Bunker Palace Hôtel (1989), scénarisé par Pierre Christin, ce
dernier expliquant avec beaucoup d'humour (jaune) les frustrations du scénariste de cinéma, à la différence de la liberté du scénariste de BD. Enfin, ils ont parlé de leur rapport au temps dans
leur oeuvre, où le présent semble toujours voir surgir le passé, et où le passé semble déjà contenir un futur en voie de disparition.
Enki Bilal, dessinateur idéal pour adapter Philip K. Dick
Alors pourquoi parler de cette rencontre avec Enki Bilal et Pierre Christin sinon parce que c'était un moment mémorable pour le passionné de BD que je suis? Tout simplement car
il me semble évident que nul autre dessinateur qu'Enki Bilal ne pourrait mieux représenter l'entropie qui ronge les nouvelles et surtout les romans de l'écrivain de
science-fiction Philip K. Dick, qui aimait tant représenter des mondes qui s'effondrent au bout de deux jours. Les cigarettes qui se désagrègent du roman
Ubik abondent à chaque case (ou presque) des albums de Bilal (ci-dessous, une image de Nikopol dans la version en anglais de La foire aux
immortels), bien plus que dans les volumes de l'adaptation comics des Androïdes rêvent-ils de moutons électriques? par Tony Parker, dans
laquelle on retrouve peut-être la lettre, mais pas l'esprit de l'oeuvre, j'entends par là, en bande-dessinée, la forme graphique qui correspond à Philip K. Dick.
Enki Bilal / Casterman
Sans avoir eu le temps, malheureusement, de me donner plus de détails, Enki Bilal m'a déclaré après la conférence (en pleine séance de dédicace improvisée) qu'il lisait des
oeuvres de Philip K. Dick à l'époque de la création des Légendes d'aujourd'hui et de son cèlèbre album La Foire aux immortels
(premier volet de sa Trilogie Nikopol, 1980), ce qui n'est guère étonnant compte tenu du succès confidentiel mais important de l'écrivain dans le milieu
"soixante-huitard", ou de la "contre-culture" qui florissait alors. Philip K. Dick était souvent salué en ces années soixante-dix par sa critique sociale et politique, et bien
sur par ses visions "psychédéliques" de mondes en plein effondrement et d'êtres noyés dans les images mouvantes d'une réalité se dérobant sous leurs pas.
Enki Bilal influencé par Philip K. Dick, la piste est prometteuse. En tout cas, les histoires en images et en mots du scénariste-dessinateur et cinéaste
témoignent de certaines affinités, et ont grandement influencé à leur tour la représentation du futur, dans le magnifique film de Ridley Scott Blade
Runner (1982) en particulier, qui adapte le roman de Philip K. Dick Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques? (1968).
Les influences BD de Blade Runner
Le réalisateur de ce film avait reconnu l'influence des dessinateurs de la revue Métal Hurlant dans laquelle Bilal avait publié quelques histoires, dont
Exterminateur 17 sur un scénario de Jean-Pierre Dionnet (co-fondateur de la revue). La critique de Blade Runner parue alors
dans cette revue accusait avec virulence Ridley Scott et les producteurs d'avoir non seulement trahi l'oeuvre de l'écrivain ("C'est Philip K. Dick qu'on assassine !"
pouvait-on lire en couverture), mais surtout d'avoir pillé l'imaginaire qui s'atalait avec fracas dans la revue, en particulier l'oeuvre de Moebius. L'histoire courte
The Long Tomorrow, dessinée par ce dernier, fut une influence majeure, notamment. Par ailleurs son scénariste n'est autre que Dan O'Bannon qui fut le
co-auteur d'Alien, devenu en 1979 un film de Ridley Scott sur lequel a travaillé Moebius pour la conception des combinaisons spatiales.
Bref, s'il n'y avait pas de plagiat à proprement parler, il y avait dans les dessins de Moebius ou de Bilal une vision nouvelle qui a nourri l'imaginaire des
deux films de science-fiction de Ridley Scott (pour ne citer que ceux-là), Alien et Blade Runner.
Si l'influence de Moebius a souvent été citée et commentée, grâce à l'article violent de Métal Hurlant suivant la politique provoc' de Philippe
Manoeuvre, l'influence des oeuvre d'Enki Bilal est rarement notée. Et pourtant, un simple coup-d'oeil sur La Foire aux immortels, son
hétérogénéité riche en symboles religieux, sa surpopulation, son architecture futuriste mais baroque et anachronique, sa pyramide dominant la ville (ci-dessous) qui évoque celles de la Tyrell
Corporation du film de Ridley Scott, son monde tout entier comme rongé de l'intérieur, voilà une représentation peut-être plus proche de Blade Runner
que les mondes rocailleux, décalés et baignés de mysticisme de Moebius (plus proches pour moi de certaines visions de Star Wars), les deux dessinateurs
ayant en commun toutefois conception de la science-fiction comme cadre pour faire surgir des survivances de temps passés qui viennent contaminer le futur.
Enki Bilal / Casterman
Ridley Scott et Enki Bilal, rencontre majeure de la SF
Dans un livre d'entretiens (Ciels d'orage, Enki Bilal et Christophe Ono-dit-Biot, Flammarion, 2011), Enki Bilal a raconté avoir rencontré le cinéaste Ridley
Scott à la demande de ce dernier lors de la sortie de Blade Runner en 1982. Le réalisateur tenait à le remercier de l'inspiration que lui avaient procurées ses
bande-dessinées. Comme l'évocation de cette rencontre dans ce livre était très brève, j'ai demandé directement à Enki Bilal plus de précisions, mais je n'ai pas obtenu de réponse
plus détaillée, il m'a seulement confirmé que La Foire aux immortels surtout avait retenu l'attention de Ridley Scott, et que certains points communs
des deux oeuvres proviennent d'une base culturelle commune, dont Philip K. Dick faisait partie (même si Ridley Scott n'avait lu aucune oeuvre en entier) et de la
fascination pour les civilisations anciennes (marquée par la pyramide Egyptienne de la BD et par celles de la Tyrell Corporation dans le film). La rencontre unique du dessinateur et du cinéaste
est donc tombée en grande partie dans les limbes de l'oubli, à moins que Ridley Scott ne s'en souvienne mieux... Bon, j'ai compris, je dois essayer de le joindre !...
Mais la véritable rencontre d'Enki Bilal et de Ridley Scott n'est pas celle qui s'est produite ce jour-là de 1982, qui fut peut-être très banale par ses propos,
ou peut-être exaltante, qui sait? Non, la véritable rencontre s'est produite, comme c'est souvent le cas en art, à distance, sans un mot, lors de la préparation du film, par la vision des
planches effrayantes et sublimes du dessinateur de La Foire aux immortels et des Phalanges de l'Ordre Noir. C'est là qu'il se passe quelque
chose de presque magique, comme une connection grâce à la compréhension des images, grâce à un point de rencontre culturel des deux créateurs. Il y a là la reconnaissance d'un
espace-temps commun où peut se bâtir une oeuvre.
Ironiquement, lorsque l'adaptation très libre de la Trilogie Nikopol par Enki Bilal lui-même sort en 2002 au cinéma sous la forme du beau mais inégal
Immortel, Ad Vitam (ci-dessous), le dessinateur, qui en est à son troisième long-métrage, s'est trouvé confronté à l'influence de
Blade Runner, inévitable comme le fut celle de Metropolis (Fritz Lang, 1928) sur ce dernier.
Passons sur ceux qui considèrent que les voitures volantes sont nées au cinéma avec Le Cinquième élément (Luc Besson, 1997)... sur lequel, par ailleurs, les dessinateurs
Moebius et Meizière ont travaillé. Dans un vieil article sur le schéma de la représentation du futur, j'ai par ailleurs évoqué ces films. Il y a un rapport très
intéressant d'influence réciproque qui devrait être étudié entre certaines oeuvres d'Enki Bilal et le Blade Runner de Ridley Scott, qui
ont à leur manière marqué durablement non seulement la science-fiction, mais aussi la BD pour l'un et le cinéma pour l'autre. Il y a là, à ce croisement, de multiples influences, dans de
nombreuses directions, c'est un carrefour d'une partie qui me semble importante de notre culture via leur représentation du futur, déjà passée, contemporaine car n'oublions pas que le
contemporain est ce qui révèle les ténèbres de notre temps, comme l'écrivait si bien Giorgio Agamben. Et que ces ténèbres sont belles, filmées par Ridley Scott
ou dessinées par Enki Bilal !
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