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Lundi 20 septembre 2010 1 20 /09 /Sep /2010 15:44

Inception, film de Christopher Nolan avec Leonardo DicaprioJ’attendais avec impatience de voir Inception, ayant adoré les films précédents de son réalisateur Christopher Nolan, de Memento (1999) à The Dark Knight (2008) en passant par Le Prestige (2006). Des films qui m’ont laissé le souffle court, et des courts-circuits dans le cerveau réjouissants. Sa nouvelle œuvre promettait d’être énorme. Et elle l’est en effet, avec quelques minuscules faiblesses qui ne la mettent pas en danger, heureusement. Par son sujet, la pénétration dans les rêves d’un individu pour le manipuler, le film laissait présager une certaine influence de l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick (Ubik, Le Maître du haut-château, Substance Mort), relevée par de nombreux critiques, bien que Christopher Nolan lui-même préfère évoquer Borges.

Je suis allé le voir en essayant de ne pas voir le film en n’ayant pas en tête une grille de lecture dickienne, mais cette dernière m’a sauté au visage malgré moi : des procédés ou thèmes que je décrivais dans mon mémoire sur les adaptations de Philip K. Dick (auquel Cachou a consacré un article), des intuitions que je suis en train de développer actuellement en vue de sa parution en livre, ces idées étaient là, sur l’écran, et avec quelle virtuosité ! Imaginez mon enthousiasme !

D’où cet article, qui n’est pas une critique du film, mais une analyse destinée à ceux qui ont déjà vu le film, ou à ceux qui n’ont pas peur que je leur raconte la fin… Deux articles, même, nécessaires compte tenu de l’ampleur des idées de ce film. Ce premier article traite du cinéma comme rêve, et du rêve comme cinéma ; le second (qui paraitra demain) traitera de la remise en cause de l’image plate, de la perspective, à travers les évocations de l’œuvre du graveur M. C. Escher, le Philip K. Dick du dessin. Aujourd’hui, c’est le temps (le cinéma), demain l’espace (le dessin).

Un rêve hollywoodien

Commençons par ce qui peut sembler un défaut : les rêves d’Inception manquent de folie et de fantasmes, nous sommes loin de Terry Gilliam car ils s’inscrivent dans une logique qui a besoin de règles pour exister. Bien plus qu’un film sur le monde des rêves, c’est un film sur le monde réel, selon deux régimes : le monde réel tel qu’il est représenté au cinéma, dans les films hollywoodiens en particulier ; et à travers cela, par un détour, Christopher Nolan figure notre propre monde. En effet, le spectateur appréciera avec jubilation Inception s’il accepte ce postulat : le rêve est un film, le film est un rêve. Rappelons brièvement que le cinéma a souvent été comparé à un rêve éveillé, voire à de l’hypnose : Christopher Nolan a construit tout son concept sur cette analogie. Les personnages du film créent des lieux imaginaires, des décors qui semblent réels, là ils interprèteront différent rôles afin de piéger celui dont il voudront extraire un secret de sa pensée, ou au contraire lui implanter une idée (l’inception). Inception reprend alors les codes et les scènes des films d’action hollywoodiens, les James Bond particulièrement. Nous pouvons regretter par ailleurs que le réalisateur cèdent parfois avec trop de facilités au cahier des charges des blockbusters, regorgeant de fusillades, poursuites et explosions qui sont toutefois moins impressionnantes et surtout moins nécessaires à l’intrigue que dans son précédent film, l’incroyable The Dark Knight (2008). Mais, en véritable contrebandier, pour reprendre l’expression de Martin Scorsese, Christopher Nolan répond aux attentes des spectateurs de blockbusters tout en mettant en abyme la construction même de ces films.

Inception, film de Christopher Nolan avec Leonardo Dicaprio

Pour atteindre un but qui est un MacGuffin sans importance, il faut mettre en place toute une série de plateaux comprenant à chaque fois un lieu, une action et une menace, avec une évolution du personnage-cible Fischer (incarné par Cillian Murphy) devant répondre à une stratégie dramaturgique précise, de l’opposition au père à la catharsis, la réconciliation. Si l’inception est réussie, le personnage s’éveillera et fera sienne l’idée que ce rêve fabriqué lui aura implanté ; de même, si le film est efficace, le spectateur sortira de la salle de cinéma en étant satisfait du film, ne pouvant voir d’autres alternatives que le message plus ou moins explicite qu’il contient. Mais à ce schéma, Christopher Nolan oppose un autre, plus sombre, plus inquiétant, le parcours de Dom Cobb (Leonardo DiCaprio).

Montage et réveil : retrouver le fil

Créateur du rêve, donc narrateur, il n’est pas mis en scène, il n’est pas guidé, il suit sa propre pensée qui le fait errer entre erreurs et remords. Son épouse Mall (Marion Cotillard) est décédée, mais il ne parvient pas à l’accepter, il rêve en secret d’un autre monde où celle-ci est toujours vivante. Autrement dit, il rêve que son monde réel soit une création, et qu’un Créateur existe. Il projette son désir en Mall elle-même, dans ses rêves, puisqu’elle apporte le message de l’existence d’un autre monde, celui où elle est vivante et où il doit la rejoindre, rêve ou mort. Ou plutôt le rêve est comme la mort : ainsi, les limbes est le territoire du rêve où l’errance peut-être éternelle. Mais, comme le lui rappelle Ariadne (Ellen Page), Mall n’est qu’une projection issue de lui-même, elle ne possède pas le subtil équilibre qui rendait unique la véritable Mall. Cobb n’a créé qu’on personnage, circonscrit par un schéma qu’il a conçu. Il décide alors de quitter le monde du rêve, mais avant de s’éveiller, il doit ramener Saïto (Ken Watanabe) à la réalité : Orphée qui ne parvient pas à ramener des enfers son Eurydice, il ne peut que ramener celui qui dans le réel n’est pas mort. La seul chose possible, c'est se réveiller, et tenter de retrouver le fil de son existence.

Comme le dit le personnage Dom Cobb, on ne se souvient jamais du début d’un rêve, on est directement projeté au cœur d’une scène, d’un lieu, et cela ne nous choque pas car nous comblons mentalement ce trou béant, cette ellipse. Or, n’est-ce pas ce que fait le cinéma à chaque début de film, de séquence et de plan ? Partant de l’analogie entre rêve et cinéma, Christopher Nolan va au-delà et figure les liens entre fiction et réalité, montrant comment, telle une inception, ce qui est imaginaire peut s’incruster dans le monde réel comme un fossile dans la roche, s’y fondre comme ne constituant plus qu’une seule matière naturelle. Car celui qui a été implanté ne doit pas s’en apercevoir, cela doit lui sembler naturel, non acquis par la force des images et du récit. Par son dispositif même, le cinéma est la métaphore idéale des glissements d’une réalité à l’autre si fréquents dans l’œuvre de Philip K. Dick. Pourquoi « métaphore idéale » ? Tout simplement parce qu’elle se base sur une expérience commune sensorielle que tout lecteur peut retrouver en lui, inconsciemment sans doute. Nous avons vu dans de précédents articles comment cela se traduisait dans ses œuvres. Ce glissement est le thème même d’Inception, car c’est un film sur le fait de sombrer dans le sommeil, le rêve, le film, et d’en émerger. De manière récurrente dans l’œuvre de Philip K. Dick, un personnage principal se réveille au début de l’œuvre (Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques, les nouvelles « La fourmi électrique » et « Souvenir à vendre »…). Ce procédé d’identification par le réveil du personnage au début du film est utilisé dans une seule adaptation au sens strict, Total Recall, mais est également présent dans la plupart des films qui nous semblent inspirés des œuvres de Philip K. Dick : Dark City, Matrix, Eternal Sunshine of the Spotless Mind, The Truman Show, Ouvre les yeux et évidemment Inception qui montre de multiples réveils.

Inception, film de Christopher Nolan avec Leonardo Dicaprio

Quelle est la réalité d'un film?

En dehors des questions de dramaturgie, d’identification, le motif du réveil nous indique l’assimilation qui est opérée entre le monde diégétique (le monde de l'histoire) et le film lui-même, c’est-à-dire entre l’histoire et son récit. En effet, tous ces films ont en commun le thème de la virtualité de l’univers, le personnage ne parvenant plus à distinguer l’univers mental de celui réel, à distinguer, donc, le rêve de l’éveil. Didier Souiller, dans son article sur l’allégorie de la caverne à l’époque baroque, écrit que la « confusion du songe et de la veille n’est que l’exemple le plus extrême de la faiblesse de la connaissance, dans l’impossibilité de départager les perceptions réelles des images oniriques[1] » C’est ce paradoxe qui est figuré par ce motif du réveil : nous n’ouvrons pas les yeux pour voir la réalité mais pour, à l’inverse, nous enfermer dans l’illusion. C’est la grande question d’Inception : le monde dit réel du film l’est-il plus que celui du rêve ? La toupie tourne toujours dans les rêves, sans s’arrêter, or le seul moment où dans le monde dit réel elle cesse de tourner c’est lorsque, dans le dernier plan, le montage coupe sa rotation, l’arrête arbitrairement, nous laissant dans l’incertitude. Don Cobb est-il réellement retourné dans le monde réel ? Non, car cela ne peut être qu’un mensonge puisque ce n’est qu’un film.

Inception, film de Christopher Nolan avec Leonardo Dicaprio

Le monde réel, lui, n’a pas de cut final, pas de limite. C’est un surcroît de finitude par la représentation (la mise en abyme du cinéma) qui permet de rendre visible l’impossibilité de la limite. Cette dernière est une limite dans l’espace (les différents « plateaux » des rêves) et dans le temps, marquée par le montage. Inception de Christopher Nolan met en scène deux instances, deux forces qui appartiennent l’une au cinéma, l’autre au monde réel : le montage et la gravité. Cette dernière est présente, mais elle est soumise au temps altéré du rêve, temps cinématographique. Pour ceux qui sont dans le rêve le plus « profond », le troisième rêve dans le rêve, le temps est extrêmement ralenti. En revanche, c’est la gravité qui provoque le réveil, lorsqu’ils tombent et heurtent le sol : elle demeure une force du réel. La séquence du réveil en cascade d’Ariadne montre le montage et la gravité à l’œuvre ensemble : au niveau des limbes, elle tombe d’un building ; lorsqu’elle heurte le sol, elle se réveille dans l’ascenseur qui chute ; au moment de l’impact, elle est dans la voiture qui sombre dans l’eau ; elle en sort et peut enfin se réveiller. Le montage est un choc. Choc d’images et d’espaces-temps.

Avec Inception, Christopher Nolan nous offre ainsi une grande démonstration des pouvoirs du cinéma comme machine à rêves. Si ces derniers sont bien sages, hollywoodiens, le montage crée une logique du rêve qui défie tout formatage, et conduit le spectateur à vivre une expérience qui n'a d'équivalent que dans nos sommeils...

Première partie : le temps rêvé du cinéma

Deuxième partie : Escher et l'espace plat de l'écran

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)



[1] Didier Souiller, L’image platonicienne de la caverne dans la littérature baroque européenne. Disponible en ligne: www.u-bourgogne.fr/CENTRE.../Z-souiller.pdf

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Cinéma et culture alternative
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L'auteur du blog

Jérémy Zucchi, réalisateur et monteur de films documentaires, mais aussi de fictions, captations, vidéos d'artistes, démos ou clips.

Je suis né en 1986. Diplômé de Master d'études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université Lumière Lyon-2 en 2009.

Tout a commencé par le dessin, mais j'ai entrevu très tôt que les ressources du cinéma me permettaient bien mieux de raconter les histoires que j'avais en tête. C'est grâce à mes études de cinéma à l'Université Lumière Lyon 2 que j'ai pu co-réaliser deux court-métrages de fiction, Une Meilleure Jeunesse (19 min, 2006) et Les Absents (30 min, 2008). Puis j'ai découvert la création documentaire en 2008, par l'écriture et le montage du film Haïti - Champs de béton pour AVSF, lors d'un stage au sein de la société de production de films d'entreprise Each Other Productions.

Depuis, je ne cesse de développer des projets de films documentaires. J'ai réalisé le film Une Rencontre, Pockemon Crew + Emelthée (52 min, 2012) sur la création d'un spectacle mêlant danse hip-hop et champ classique, et prépare actuellement deux autres documentaires, dont un en cours de production.

 

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