Mercredi 21 avril 2010
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La vision du nouveau film de Michel Gondry
(Eternal Sunshine of the Spotless Mind, Be Kind Rewind…) est déjà un souvenir du passé, mais pas trop lointain non plus, puisque je l’ai vu lors d’une projection en plein air aux États
Généraux du Documentaire de Lussas, fin août 2009. C’était pour mes amis et moi une double surprise : d’abord nous ne savions pas que le prochain film de Gondry y était projeté en avant-première
(sans sa présence, malheureusement), et deuxièmement nous avons été profondément stupéfaits et bouleversés par l’audace du réalisateur, qui parvient à filmer des souvenirs et un conflit très
intimes avec à la fois une grande douceur et une grande force. Lorsque Michel Gondry filme lui-même sa tante qui pleure après s’être disputée avec son fils, elle voudrait que la caméra ne soit
plus là, que ce neveu adorable qui la filme arrête tout, tout de suite. Mais elle sait que ce film est nécessaire pour eux trois : elle, la tante du réalisateur, institutrice des Cévennes à la
retraite ; son fils dépressif à l’homosexualité trop longtemps refoulée, qui aime les petits trains électriques, et surtout sa mère ; Michel Gondry lui-même, neveu qui, enfant, venait en vacances
chez sa tante, et qui est aujourd’hui là pour les filmer. Ce film est la mémoire de leurs souvenirs, l’exutoire à leurs conflits. L'épine dans le coeur, c’est l’amour d’une mère et d’un
fils, d’un neveu et de sa tante que saisit la caméra de Michel Gondry.
Un voyage pour que le passé réapparaisse
Le fil conducteur de L’épine dans le cœur, c’est la recréation du parcours que la tante de Michel Gondry a effectué au cours de sa carrière d’institutrice, de village en hameau des
Cévennes, au gré de ses mutations. Elle retrouve les lieux où elle a vécu, où elle a enseigné, elle reconnaît certains visages : ainsi, lors d’une scène superbe, elle parle avec d’anciennes
élèves devenues jeunes femmes. Tout au long du film, marquant le voyage effectué, un petit train parcourt des paysages miniatures et s’arrête dans les villages. Les panneaux indiquant les noms
des villages ponctuent le film avec leurs couleurs caractéristiques : blanc bordé de rouge pour les plus grands, bleu pour les plus petits. L’épine dans le cœur est avant tout un film
haut en couleur, où on rit de bon cœur des anecdotes racontées et des situations, où on retrouve évidemment les bricolages ludiques des films précédents de Gondry (Eternal Sunshine of the
Spotless Mind, Be Kind Rewind…). L’épine dans le cœur est en ce sens proche de La Science des Rêves (2006), où Michel Gondry évoquait par la fiction certains moments où
sentiments de sa vie, lorsqu’il avait la vingtaine. La sensation d’être perdu dans le monde, avec de ce fait la nécessité de fabriquer des constructions loufoques qui permettent que le rêve
devienne un peu réalité. Les bricolages enfantins ou sophistiqués de Gondry lui sont nécessaires pour vivre dans le réel : il bricole lui-même un moyen d’accepter l’idée d’exister dans ce monde
réel où le meilleur comme le pire arrivent, où on vit et meurt.
C’est une erreur, à mon avis, de considérer les bricolages de Gondry comme des moyens de s’évader. Il y a une séquence qui est fabuleuse où le cinéaste et sa tante vont dans une école, discutant
avec les élèves et animant un atelier. Michel Gondry propose au enfants d’enfiler une tenue magique qui leur permettra d’être invisibles : elle est bleue, évidemment, et par la magie des trucages
l’impossible, le rêve devient réalité. Les enfants disparaissent, on voit comme leur trace qui court, s’amuse et rit dans la cour de récréation. Quel meilleur moyen de représenter l’absence
prochaine de ces enfants qui, ayant grandis, ne joueront plus jamais dans cette cour ?
Michel Gondry, bricoleur et témoin du réel
Michel Gondry est un cinéaste du réel, il filme ce qui est proche de lui, ce qu’il peut voir, en caméra portée. L’épine dans le cœur est ancré dans ce réel, ce n’est pas une fiction, ce
n’est pas sublimé par le beau Technicolor rutilant des films en Cinémascope, le cinéaste n’a parfois qu’une petite caméra DV qui tient dans la main, à l’image carrée granuleuse. Michel Gondry
aime que le film semble se construire sous les yeux des spectateurs, au fur et à mesure, on l’avait bien vu dans ses films précédents, et un tel documentaire ne peut pas faire exception. De même,
les souvenirs se déploient au fur à mesure des lieux traversés, d’une vieille grange où est reconstituée la salle de cinéma improvisée du village des Harkis, jusqu'à New-York. Les souvenirs se
déploient et les langues se délient, les secrets s’exposent. On peut avoir peur que le film ne sombre dans le voyeurisme, mais ce n’est jamais le cas. Car la caméra n’est pas anonyme, elle n’est
pas cachée, c’est le regard même de Michel Gondry, qui filme et parle en même temps. Bon, ce n’est pas forcément un argument, car après tout, le voyeurisme ne se limite pas à un procédé : c’est
une attitude, que le réalisateur n’a pas. L’épine dans le cœur n’est pas un film sur des gens mais avec eux, le cinéaste n’est pas détaché des autres, il vit avec eux, parcourt les
Cévennes. Lui-même s’expose, mais il reste le plus souvent hors-champ car ce n’est pas son film : L’épine dans le cœur est un film pour sa tante et son cousin, sur leur vie, leur
conflit, leur amour. Elle n’a jamais accepté la mort de son mari, elle n’a jamais vraiment reconnu l’homosexualité de son fils. Ils sont tous les deux accrochés l’un à l’autre, elle
l’institutrice, lui son premier et dernier élève. Le cœur peut être déchiré, il continue pourtant à battre. L’épine reste lorsqu’on tente de l’enlever, lorsque mère et fils tentent de se séparer,
l’épine demeure à jamais.
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