Cet article fait partie du dossier Les nouveaux mythes du cinéma de
science-fiction, que j'ai écrit en 2005. Vous pouvez lire cet article séparément, mais il est préférable de lire dans l'ordre et depuis le début les articles de ce dossier. Allez pour cela
sur la page qui est consacrée au dossier Les nouveaux mythes du cinéma de
science-fiction. A noter que lorsque j'ai écrit ces pages, Star Wars, Episode III, La Revanche des Siths (George Lucas, 2005) n'était pas encore sorti, ce qui explique son
absence. Mais j'étudie Star Wars, Episode III dans mon dossier Star Wars, le corps et
la machine.
"La Chimère" est le nom que j'ai donné à une conception du monde où temps, espace, humanité ont disparu, l'homme se trouvant face à levée du "voile" qui recouvrait le monde et le plongeait dans
l'illusion (lire la sous-partie précédente).
C'est ce que je nomme dans ce dossier "le Jugement Premier"...
Le Jugement Premier et l’Élu
Nous allons maintenant nous intéresser à l’un des indispensables guides des hommes vers la Vérité : l’Élu. Nous avons déjà dans la première partie évoqué cet archétype comme exemple de la réactualisation des figures et thèmes mythiques opérée par ces nouveaux mythes que sont les films de science-fiction. Nous
étudierons le rôle de la figure de l’Élu dans cette mythologie de la Chimère où la réalité semble illusoire. Nous nous interrogerons également sur les notions de savoir, de sacré et de
croyance.
L’Élu est l’espoir, la foi, la matérialisation du sacré, le divin fait homme. Suivant le schéma traditionnel de l’évolution du héros, l’Élu est au début un homme parmi les hommes, même si ses
origines divines le conduiront à s’élever au dessus de l’humanité. Il possède un potentiel (la Force dans Star Wars, ou le Savoir dans Matrix), mais qui est condamné à ne jamais
être exploité à cause de la léthargie dans lequel il est plongé. Mais comme l’écrit Philip K. Dick : « Ce rêveur, comme le rêveur du Finnegans Wake de Joyce, remue déjà ; il va s'éveiller à
la conscience. » (Philip K. Dick, “Hommes, androïdes et machines” (1976), in Si ce monde vous déplaît... et autres écrits, Edition de l’Éclat, 1998). Morpheus dit à Néo dans le
premier Matrix que ce potentiel, ce Savoir, réside dans le fait que Néo a toujours ressenti « que quelque chose ne tourne pas rond », que ce monde absurde ne peut être la réalité. On
comprend facilement le succès de la saga des frères Wachowski, surtout auprès des adolescents : il a pour base le mal-être, le sentiment d’être inutile dans un monde inutile. Notons que,
comme pour tous les films de science-fiction, ce sont les 15/30 ans qui sont les principaux lecteur, et le principal public.
L’homme de ce siècle dit
"sans repères" ne peut accepter le fait que ce monde soit privé de finalité, uniquement crée par le hasard cosmique révélé par la science. Le matérialisme scientifique a en effet réduit à l’état
d’amas d’atomes vieux de dix-sept milliards d’années le monde qui nous entoure et nous-même. Nous ne sommes rien d’autre que de la matière, et non une création de la volonté divine. Nier cette
réalité, c’est ainsi retrouver la foi en Dieu, qui ne crée rien en vain. On retrouve dans Matrix, comme chez Philip K. Dick, le sentiment que les derniers fondements de la réalité s’écroulent,
comme le dit J.F. Sébastien dans le roman de Dick Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques? (1968), qui a inspiré Blade Runner de Ridley Scott (1982) : « La
bistouille c’est un principe universel, à l’œuvre dans l’univers tout entier. L’univers entier, irréversiblement, se dégrade progressivement vers la bistouille finale. » (Philip K. Dick,
Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, réédité sous le titre Blade Runner, J’ai lu SF, 2000). Nous sommes à l’aube de la fin de ce monde, comme l’écrit Philip K.
Dick : « Dans le brahmanisme, nous dirions qu'un grand cycle vient de se terminer et que Brahma remue et va se réveiller de nouveau, à moins que, de l'état de veille, il passe à celui de
sommeil. Quel que soit le cas, l'univers tel que nous l'éprouvons, comme extension spatio-temporelle de son Esprit, fait preuve des dysfonctionnements typiques qui caractérisent la fin d'un
cycle. » ("Hommes, machines et androïdes", op. cit). Matrix, sorti en pleine peur du bug de l’an 2000 et de l’apocalypse prochaine, a rendu compte par l’hyperbole de ce sentiment de
dysfonctionnement (bug) du système régissant notre réalité. Ainsi, c’est toute la conception scientifique du monde qui s’écroule. La Matrice est en effet la représentation
symbolique de ce monde uniquement régit par des lois physiques et mathématiques dont les finalités sont nulles. Elles permettent seulement la cohérence de la réalité, et la préservation du
dokos. Le viol de ces lois physiques doit mener à l’effondrement de cette illusion de réalité, comme l’écrit Dick : « On peut très bien décider de dire que "la réalité s'effondre et
que tout devient chaos", ou bien, comme je l'espère plutôt, "je sens que le rêve, le dokos, s'estompe, que Maya se dissout : je me réveille, Il se réveille : je suis le Rêveur: Nous sommes tous
le Rêveur". » (Ibid). Ainsi les hommes, confrontés à la dissolution du dokos doivent remettre en cause ce qu’ils croient et ce qu’ils savent, et faire le choix d’accepter ou non cette
nouvelle et véritable réalité.

Mais les hommes ont besoin d’un guide. Seul l’Élu peut leur montrer le chemin. Car l’Élu est la réincarnation du premier des hommes éveillé – Jésus-Christ dans la Bible – comme le dit Morphéus à
Néo. Le nom de ce dernier et son anagramme, One, le laissent entendre. Son prédécesseur (One, si l’on veut) est parvenu à réveiller les premiers dormeurs, afin de faire de ceux-ci, comme les
Hébreux de la Bible, les bergers capable de mener les brebis (les dormeurs) vers la Terre Promise (le monde réel et la cité de Zion de Matrix). Mais à l’Élu (Néo) appartient le pouvoir
de libérer l’Humanité toute entière. Au terme de son parcours il deviendra le Sauveur, c’est-à-dire le prophète apportant la voix de la Vérité capable de réveiller les hommes. Philip K. Dick
écrit à propos de ce réveil :
La glace et la neige les recouvrent, la glace et la neige recouvrent notre monde en couches superposées qu'on appelle dokos ou Maya. [...] Ce qui fait fondre la
glace et la neige qui recouvrent les personnages de Ubik et qui interrompt le refroidissement de leurs vies, l'entropie qu'ils ressentent, c'est la voix de M. Runciter, leur ancien employeur, qui
les appelle. La voix de M. Runciter n'est autre que cette même voix que chaque bulbe, graine ou racine du sous-sol, notre sous-sol, entend pendant notre hiver. Chacun entend : "Réveillez-vous !
Que les dormeurs s'éveillent !" (Ibid)
Ainsi on peut comparer ce réveil au Jugement Dernier de la Bible, résurrection du Christ qui annonce la fin du monde mortel et corrompu de la matière et des hommes, et le début du règne éternel
de Dieu. À cet instant les morts se réveillent afin d’être jugés. Mais, dans le cadre de notre mythologie de la Chimère, si les dormeurs s’éveillent, ce n’est pas pour subir le jugement
de Dieu mais, pour la première fois, pour qu’ils puisse juger, donc savoir, ce qu’est la réalité. C’est pourquoi j’ai nommé a contrario cette résurrection des morts « le Jugement Premier
».
Homme parmi les hommes avant tout, l’Élu dut lui aussi faire l’expérience de ce Jugement Premier afin
de devenir le Sauveur. Aidé par son traditionnel maître, Yoda ou Morpheus, l’Élu est parvenu à s’affranchir des lois physiques du dokos. Il est mort dans cette vie pour renaître dans
l’autre, abandonner son ancien corps, prison virtuelle. Pour cela il a du remettre en cause savoir et croyance. Comme le dit Yoda à Luke : « Tu dois désapprendre tout ce que tu as
appris. » (Star Wars, Episode V, l'Empire contre-attaque, Irvin Kershner, 1980). Il y a ainsi une inversion des valeurs de la croyance, donc du sacré, et du savoir : ce qui
appartenait à l’un dans le monde virtuel relevant de l’autre dans le monde réel. Ainsi, dans Matrix, le fait que Néo vole dans le monde virtuel relèverait du sacré pour un observateur
situé dans la Matrice ignorant la virtualité de son monde. En vérité, rien n’est plus logique (donc relevant du savoir) puisque les lois physiques de la Matrice ne sont que des paramètres qu’un
esprit libéré peut enfreindre en toute rationalité. Paradoxalement, le sacré devient rationnel et matérialiste. Mais comme l’écrit Dick, on peut très bien refuser de croire au miracle,
c’est-à-dire ne pas affirmer son existence, ou considérer celui-ci comme une manifestation du chaos et non comme une preuve de l’existence d’une autre réalité, vraie. Ainsi, la rationalité qui se
base sur l’illusion est une croyance. C’est ce qu’explique Morphéus à Néo lorsqu’il lui dit de ne pas croire mais de savoir. Ce n’est pas pour rien que Néo se prénommait autrefois Thomas, comme
le saint qui ne croyait que ce qu’il voyait... Dans la Matrice, Néo doit refuser de croire que la cuillère existe : il doit savoir que ce n’est qu’une image mentale dont la matérialité est
provoquée par des stimuli sensoriels.
L’Élu est celui qui, en violant les lois physiques,
donc en faisant des miracles, peut détruire l’illusion de réalité. Le Jugement Premier de l’Élu trouve son accomplissement avec sa mort et sa résurrection : il devient prophète car son
esprit rationnel victorieux a surmonté la croyance dans l’illusion de la réalité. Ainsi, à la fin du premier Matrix, Néo devient surpuissant et surtout voyant : désormais il voit le
monde virtuel tel qu’il est, un univers mental mathématique, « l’Esprit immanent », sans un simulacre de réalité en surface. Alors l’Élu peut faire sonner les trompettes du Jugement
Premier, et accomplir sa mission : sauver le monde. C’est alors que le bât blesse. Car, comme nous l’avons vu, Néo est en réalité un programme informatique dont la fonction est, justement, d’être
l’Élu. Or, si cela relativise ses exploits digne de Superman, cela remet également en cause l’existence du monde réel. Nul miracle donc lorsque Néo stoppe l’arrivée des Sentinelles grâce
à ses pouvoirs. On est ainsi amené à reconnaître que ce monde n’est pas réel, mais une autre Matrice, pour la même raison que la première Matrice a été dénoncée. Ce sont deux échelons de la
poupée russe du réel, ou encore deux mondes inversés, comme vus à travers un miroir. Dans tous les cas c’est bel et bien le triomphe du rationalisme scientifique, et la mort de l’Élu. Donc la fin
de toute foi. À la fin de Matrix Revolutions, Néo, en devenant aveugle, meurt et ressuscite à nouveau : tel Tirésias, il devient Voyant. Il voit enfin le monde réel dans toute sa
virtualité. L’Élu ne s’est pas élevé vers la Vérité en accédant au statut de prophète, au contraire il a plongé dans l’illusion de la connaissance. Néo, symbole de l’humanité, a péché par manque
d’humilité. Son corps est emporté par les machines jusqu’au cœur de leur royaume : l’Enfer. Il devient l’Ange Déchu. Tel Alice, à laquelle Néo est comparée dans le premier Matrix l’homme
est ainsi condamné à descendre dans le terrier sans fin du lapin blanc. En attendant une issue, le réveil, la réalité, la Fin : Dieu peut-être. Mais la mythologie de la Chimère ne saurait
concevoir d’absolu, si ce n’est le vide...
Sommaire de ce dossier :
N.B. : il y a parfois deux sous parties dans un seul article
Introduction (article 1)
I. Pourquoi peut-on parler de « nouveaux mythes » ?
1) Une culture orale et
visuelle de masse (article 2)
2) Appropriation et détournement des figures et thèmes mythiques (article 2)
3) Vision du futur : vision
universelle ? (article 3)
4) L’Origine du monde (article
3)
II. Aux sources de ces nouveaux mythes.
1) « La mythologie créative » et le temps
présent (article 4)
2) La Guerre Froide et « le règne de la quantité
» (article 4)
3) La recherche d’une nouvelle frontière et le retour
à l’Âge d’Or (article 5)
4) Mort de l’innocence : le réveil
(article 6)
III. Mythologie de la Chimère.
1) Réalité et dokos (article 7)
2) Le Jugement Premier et l’Élu (article
8)
3) L’Autre et le Moi : la quête d’humanité
(article 9)
4) Dieu : la Chimère ? (article 10)
Conclusion et bibliographie (article
11)
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