Cet article fait partie du dossier Les nouveaux mythes du cinéma de
science-fiction, que j'ai écrit en 2005. Vous pouvez lire cet article séparément, mais il est préférable de lire dans l'ordre et depuis le début les articles de ce dossier. Allez pour cela
sur la page qui est consacrée au dossier Les nouveaux mythes du cinéma de
science-fiction. A noter que lorsque j'ai écrit ces pages, Star Wars, Episode III, La Revanche des Siths (George Lucas, 2005) n'était pas encore sorti, ce qui explique son
absence. Mais j'étudie Star Wars, Episode III dans mon dossier Star Wars, le corps et
la machine.
L’Autre et le Moi : la quête d’humanité
Comme nous l'avons vu tout au long de cette troisième partie de notre dossier sur les nouveaux mythes du cinéma de science-fiction, nous ne pouvons pas
considérer la réalité comme une connaissance acquise, ou possible. Elle est une chimère, création de notre pensée en mal de repère, objet d’une quête illusoire. Mais l’Élu, en violant les lois du
dokos et en réveillant les hommes, les a non seulement confronté à la réalité, grâce au « Jugement Premier », mais aussi à leur essence véritable, à l’image de Néo de
Matrix Reloaded (Larry et Andy Wachowski, 2003) qui découvre qu’il n’est pas homme mais programme informatique. Ainsi le « Jugement Premier » consiste également à juger
de sa propre identité, et donc à remettre en cause les notions d’humanité, de Bien et de Mal.
Car, comme nous l’avons vu, le but de ce dokos, ou réalité falsifiée, est la préservation d’un fondement illusoire de réalité afin que l’homme croit à celle-ci et ainsi à sa propre
existence. Or l’un des outils utilisé afin de créer une illusion de réalité est la construction d’un passé rêvé. Ainsi dans les oeuvres de l'écrivain Philip K. Dick (Ubik, Blade Runner...), nombreux sont les
personnages qui découvrent que leur existence passé fut complètement artificielle, soit à cause d’une cryogénisation (on est proche de Matrix dans ce cas), soit par
l’ajout d’implants mémoriels. Avec la destruction, partielle, du dokos vint la remise en cause de l’existence de l’individu, et ainsi de son essence. Car, comme l’a montré Descartes avec
son concept du cogito, la seule réalité qui puisse servir de fondement à la raison, c’est notre propre existence. « Je pense donc je suis », écrivait-il. Mais en science-fiction, rien
n’est plus compliqué que de savoir qui nous sommes réellement... De nombreuses possibilités s’offrent en effet : homme, androïde, robot, extraterrestre, programme informatique, semi-vivant ou
mort... La science-fiction ne manque pas de ressources pour complexifier cette ultime réalité : « je suis ».
Les faux souvenirs de la belle Rachel de Blade Runner
C’est dans le film de Ridley Scott Blade Runner (1982) que cette problématique est explorée de la façon la plus profonde et la plus fascinante… Quel vertige en effet !
Comment décrire le magnifique visage de Rachel, envahit par l’ombre et les larmes, lorsqu’elle se rend compte qu’elle est un être artificiel ? Condamnée à vivre quatre ans, pourchassée sans
cesse... Sans avenir et sans passé, car ses souvenirs sont ceux d’une autre... En l’occurrence la nièce de son créateur, Tyrell. Comment décrire la douceur tragique qui se dégage de son visage
lorsqu’elle joue du piano, en pleurs ? Elle dit alors à Rick Deckard, le blade runner qui doit la réformer (la tuer) : « Je ne savais pas que je savais jouer... Je me souviens des
leçons... Mais je ne sais pas si c’était moi où la nièce de Tyrell. » L’existence passée se résume-t-elle à des stimuli artificiellement provoqués ? La vie est-t-elle seulement un sentiment
virtuel d’avoir existé ? Le doute, le vide sont omniprésents... Le passé est un gouffre sans fond. Nul repères, nulle existence ? L’individu est à l’image de la réalité dans lequel il s’inscrit :
une poupée russe... Jürgen Müller et Jörn Hetebrügge écrivent à propos de Blade Runner : « C’est là que réside le message final du film, dans ce scepticisme
vis-à-vis de toute forme de certitude, même vis-à-vis de soi, car nous ne pouvons jamais affirmer avec une totale assurance que le "je" qui se souvient est le même "je" remémoré. »
(Films des années 80, Taschen, 2005, p. 7). Ainsi Rachel devrait dire : « Je pense car j’étais une autre ».
Rachel n’est donc qu’une
répliquante (androïde), rien de plus, et ses souvenirs n’ont eu pour but que de créer une illusion d’humanité. Elle doit donc être réformée. On ne peut mourir quand on ne vit pas : son
fonctionnement est seulement interrompu définitivement. « Je » est un Autre. Il n’est pas humain, mais une illusion d’humanité, c’est pourquoi ce simulacre est dangereux, comme
l’explique Philip K. Dick :
A l'intérieur de notre univers on trouve certaines choses terribles et glacées, auxquelles j'ai donné le nom de "machines". Leur comportement m'effraie, surtout
lorsqu'il imite si parfaitement un comportement humain que j'en arrive à avoir la désagréable impression que ces choses tentent de se faire passer pour des humains, sans en être pourtant. Je les
appelle alors "androïdes", un terme que j'utilise dans un sens qui m'est propre. Pour moi, un "androïde" […] c'est simplement une chose qui a été fabriquée spécialement pour nous tromper
cruellement, en nous donnant l'illusion que cette chose est des nôtres. (Philip K. Dick, “Hommes, androïdes et machines” (1976), in Si ce monde vous déplaît... et autres
écrits, Edition de l’Éclat, 1998).
La guerre du Bien contre le Mal, de l'organique contre le mécanique
Il y a donc une volonté d’illusion dans un but malveillant, le plus souvent afin d’infiltrer l’espèce humaine pour la faire imploser. Ou exploser, comme dans la nouvelle de Dick «
L’Imposteur » ; ou comme dans les Terminator, dans la mesure où il se trouve toujours une machine pour revenir dans le passé afin de tuer John
Connor, futur chef de la résistance humaine, et provoquer l’extermination de l’espèce humaine (« le Jugement Dernier » nucléaire). L’Autre est le plus souvent le symbole du Mal, comme les
machines de Matrix, de Terminator (sauf le T-800 [Arnold Schwarzenegger] des deuxième et troisième films), les extraterrestres de
Independence Day (Roland Emmerich, 1997), les aliens de la saga éponyme, etc. Un manichéisme un rien primaire définit et oppose Bien et Mal de façon radicale : la
lumière et les ténèbres sont clairement associés respectivement au premier et au second. Star Wars, Episode IV, Un Nouvel Espoir (George Lucas, 1977) représente
l’apogée de cette caractérisation, par les contrastes entre la blanche princesse Leia et le chevalier noir Vador ; entre les deux soleils de Tattoine et la technologie sombre et froide de
l’Étoile de la Mort... Mais la saga Star Wars joue également avec l’opposition de l’ordre de la nature (le Bien) et celui de la machine (le Mal), afin d’exprimer le
caractère contre-nature de cette dernière, et donc de l’Empire. George Lucas évoque cet antagonisme :
Les méchants existent surtout dans un univers en noir et blanc. Les bons vivent dans un monde organique qui est soit dans les marrons [...] soit des verts avec le ciel
bleu et tout. Mais surtout les bons sont marrons et verts, et les méchants noirs et blancs, qui a surtout a voir avec ce sentiment philosophique d’un monde des absolus. Un monde mécaniques où les
choses sont rigides et absolues, en noir et blanc, en opposition à un monde organique, où tout est plus naturel. (Commentaire audio de Star Wars, Episode VI, Le Retour du
Jedi, DVD Twentieth Century Fox/Lucas Film). Cette opposition entre mécanique et organique a été développée plus tard dans mon dossier "Star Wars, le corps et la machine".
Nous avons vu dans une précédente partie que cette conception découlait de la peur vis-à-vis de ce que Pirsig nommait « le règne de la quantité ». Cette peur est très bien représentée
dans le film de Steven Spielberg A.I., intelligence artificielle (2001), avec la séquence de « la foire à la chair », spectacle rock n’roll avec destruction de
mécas (robots). Les orgas (les êtres humains) accomplissent par ces mises à mort une « célébration de la Vie », affirmation de la supériorité de l’organique, le vivant, sur le mécanique,
la chose inerte. Mais cette distinction stricte entre vivant et non-vivant est on ne peut plus trouble, comme le dit Philip K. Dick lorsqu’il écrit, à propos des androïdes :
« L'appellation "fabriqué en laboratoire" n'a aucune signification pour moi: l'univers tout entier n'est qu'un vaste laboratoire. » (Philip K. Dick, op. cit.) Nous connaissons son nom :
la réalité.
Notre humanité remise en cause : Bien et Mal se confondent
Comme nous l’avons vu tout à l’heure, l’effondrement du dokos remet en cause notre propre essence. Philip K. Dick écrit : « Chacun de nous va devoir soit affirmer soit nier
la réalité qui se révèle lors de l'effondrement de nos catégories ontologiques. » (Philip K. Dick, op. cit.). Cet effondrement est un thème omniprésent dans les œuvres de science-fiction. La
révélation finale de Star Wars, Episode V, L’Empire contre-attaque (Irvin Kershner, 1980) en est l’exemple le plus célèbre. La fameuse réplique de Dark Vador : «
Luke, je suis ton père. » est un bouleversement vertigineux au sein de la conception manichéenne de Star Wars. George Lucas déclare à propos de la fin de L’Empire contre-attaque :
« J’étais très inquiet à propos de cette fin, surtout à cause des enfants. Je me demandais s’il pourraient le supporter. [...] Mais j’ai parlé à nombre de psychologues qui ont dit
que la plupart des enfants, si c’est trop dur, nieront que c’est vrai. Ils nieront que c’est son père. Ils penseront qu’il lui a menti. » (Commentaire audio de L’Empire
contre-attaque, DVD Twentieth Century Fox/Lucas Film).
C’est exactement la réaction première de Luke lorsqu’il hurle « C’est impossible ! » Mais Vador lui répond : « Lis dans ton cœur, et tu sauras que c’est la vérité... » Luke
accepte alors la réalité qui s’est révélée à lui, et adresse ses reproches à Obi-Wan Kenobi, son maître qui lui a menti afin de conserver la distinction entre Bien et Mal, chimère lui permettant
de croire à sa mission. Ce rapprochement des contraires, du père et du fils, de la nature et de la machine, est symbolisé par la main coupée de Luke, qui sera remplacée par une prothèse
mécanique, acceptation du Mal qu’il porte en lui, et donc de son père. Ainsi Luke est l’incarnation du Bien avec un potentiel pour faire le mal, tandis Vador est celui du Mal avec un reste
d’humanité dans lequel réside un potentiel pour faire le bien. L’un est le Ying, l’autre le Yang. L’absolu devient relatif.
Dès lors les notions de Bien et de Mal se trouvent bouleversées. Dick écrit en effet : « Le changement le plus important qui bouleverse notre monde d'aujourd'hui consiste probablement en un
glissement du vivant vers la réification et, simultanément et réciproquement, en un rapprochement des objets mécaniques d'une animation. Nous ne sommes plus en mesure de recourir à de pures
catégories distinctes comme le vivant et le non-vivant. » (Philip K. Dick, op. cit.).
Blade Runner de Ridley Scott, d'après un roman de Philip K. Dick, est la parfaite représentation de cet effondrement des valeurs. Les androïdes que
pourchasse Deckard se révèlent en effet être des victimes (ce sont des esclaves ne pouvant vivre que quatre ans), des créations capable de sentiments humains dépassant la simple simulation, dont
lui-même peut tomber amoureux (Rachel). Deckard voit tous les fondements de son existence de blade runner remis en cause : son emploi, son bien-fondé, sa conscience. Est-ce être humain que d’être
seulement capable d’actions dictées par une loi inhumaine ? Ou n’est pas au contraire une preuve de la « réification du vivant » exprimée par Dick ? À la fin le chasseur devient la
proie, tandis que l’androïde se révèle humain, puisqu’il sauvera Deckard en l’empêchant de tomber dans le vide. Comme l’exprime cette critique du film parue dans le magazine Film Comment
: « Occupant le rôle du méchant au début du film, [le chef des répliquants Roy Batty] devient soudain son centre mystique, emphatique. Batty transforme le monstre de Frankenstein en Adam
biblique ; Deckard passe de chasseur à clone humain. » (Cité dans Films des années 80, op. cit., p. 150).
Car Deckard se révèle être lui aussi un répliquant...
"Je" n'est que la vieille photographie de l'humanité...
De nombreux indices indiquent en effet que Deckard est un répliquant, du moins dans la version director’s cut de Blade Runner, sortie en 1993. En effet il n’a aucun
passé, les photos jaunies du début du XX ème siècle éparpillées sur son piano ne peuvent renvoyer à ses souvenirs. Elles sont la preuve de sa tentative se créer un passé, une chimère lui
permettant de construire son existence. Cette chimère est illustrée par la licorne dont il rêve, et celle en papier métallisé que Gaff (l’adjoint du commissaire pour le compte duquel travaille
Deckard) a déposé devant la porte de son appartement, à la fin du film. Deckard doit ainsi accomplir une véritable descente aux enfers afin de se révéler lui-même, et d’accéder à la réalité par
la remise en cause de son essence. Ainsi il se définit par sa prise de conscience, ce qui fait de lui un être humain, même s’il est un androïde, comme le dit la répliquante Priss, en citant
Descartes (auquel renvoie le nom même de Deckard) : « Je pense donc je suis. » Renier la capacité de l’autre à penser, et donc son humanité, conduit à se renier soi-même, puisque l’Autre
est le Moi. Lorsque Deckard tient dans ses doigts la licorne en papier de Gaff, il se souvient des paroles de ce dernier, à propos de Rachel, la répliquante qu’il aime et qu’il doit réformer :
« Dommage qu’elle doive mourir, mais c’est notre lot à tous. » Homme ou androïde, il est donc bel et bien l’égal de celle qu’il aime, et de ceux qu’il doit traquer, car nous sommes tous
mortels, donc tous humains, car nous sommes tous des créations de ce laboratoire qu’est le monde. Jürgen Müller et Jörn Hetebrügge écrivent à propos de Blade Runner
:
Nous ne pouvons que très peu nous libérer de nos préjugés dans le processus d’expérience de la réalité. Notre connaissance n’est pas objective, mais
perspectiviste. Nous portons, que nous le voulions ou non, des lunettes colorées sur le nez. C’est pourquoi il est passablement égal que nous voulions à présent nommer cette réalité Race, Espèce,
Idéologie ou Chimère.
(Films des années 80, op. cit. p. 7).
Se comprendre pour pardonner
L’Autre n’est plus dès lors le Mal absolu mais une part de nous-même non explorée. C’est cette ambiguïté qui rend Alien resurrection (Jean-Pierre Jeunet, 1997) si
touchant, lorsque Ripley (clonée avec de l’ADN d’alien) est partagée entre ses sentiment humains et ses instincts maternels vis-à-vis de ses enfants, les aliens, contre lesquels elle a sans cesse
combattu. « Pardonne-moi... » implore-t-elle à l’alien, son fils qui est aspiré dans l’espace et qui crie comme un enfant... Le pardon devient le maître mot de cette mythologie de la
Chimère, dans la mesure où c’est le sentiment qui fait de nous des êtres humains, au-delà de notre essence véritable, à l’image de Batty qui sauve la vie de Deckard. L’Autre est notre frère,
quand bien même se trouve-t-il du côté du Mal, et nous devons le sauver. Dark Vador est le symbole de cet ange déchu (Adam) revenu du côté du Bien grâce au pardon de son fils (le Christ). Lorsque
Vador demande à Luke de lui retirer son masque, à la fin de Star Wars, Episode VI, Le Retour du Jedi (Richard Marquand, 1983), ce sont les derniers restes du Mal qu’il
terrasse en lui-même. Il prend conscience de son humanité, et dit à Luke : « Tu avais raison. » Vador voit son fils pour la première fois de ses propres yeux, il voit son rédempteur, son
Dieu.
Sommaire de ce dossier :
N.B. : il y a parfois deux sous parties dans un seul article
Introduction (article 1)
I. Pourquoi peut-on parler de « nouveaux mythes » ?
1) Une culture orale et
visuelle de masse (article 2)
2) Appropriation et détournement des figures et thèmes mythiques (article 2)
3) Vision du futur : vision
universelle ? (article 3)
4) L’Origine du monde (article
3)
II. Aux sources de ces nouveaux mythes.
1) « La mythologie créative » et le temps
présent (article 4)
2) La Guerre Froide et « le règne de la quantité
» (article 4)
3) La recherche d’une nouvelle frontière et le retour
à l’Âge d’Or (article 5)
4) Mort de l’innocence : le réveil
(article 6)
III. Mythologie de la Chimère.
1) Réalité et dokos (article 7)
2) Le Jugement Premier et l’Élu (article
8)
3) L’Autre et le Moi : la quête d’humanité
(article 9)
4) Dieu : la Chimère ? (article 10)
Conclusion et bibliographie (article
11)
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