Cet article fait partie du dossier Les nouveaux mythes du cinéma de
science-fiction, que j'ai écrit en 2005. Vous pouvez lire cet article séparément, mais il est préférable de lire dans l'ordre et depuis le début les articles de ce dossier. Allez pour cela
sur la page qui est consacrée au dossier Les nouveaux mythes du cinéma de
science-fiction. A noter que lorsque j'ai écrit ces pages, Star Wars, Episode III, La Revanche des Siths (George Lucas, 2005) n'était pas encore sorti, ce qui explique son
absence. Mais j'étudie Star Wars, Episode III dans mon dossier Star Wars, le corps et
la machine.
Dieu : la Chimère ?
Nous allons dans cette dernière sous-partie nous attaquer à ce qui peut être la Chimère ultime : Dieu. En effet, quelle est la place de celui-ci au sein de la mythologie que nous développons,
dans la mesure où nous avons vu précédemment que le sacré avait cédé place au matérialisme scientifique, le « croire » remplaçant le « savoir » ? Comment la science-fiction peut-elle à la fois
être fidèle à la science et acquérir la dimension de mythe par l’irruption du sacré qui le caractérise, comme l’a montré Mircéa Éliade ? Celui-ci écrit en effet : « Les
mythes révèlent donc leur activité créatrice et dévoilent la sacralité (ou simplement la "sur-naturalité") de leurs œuvres. En somme, les mythes décrivent les diverses, et parfois dramatiques,
irruptions du sacré (ou du "sur-naturel") dans le Monde. C'est cette irruption du sacré qui fonde réellement le Monde et qui le fait tel qu'il est aujourd'hui. » (Mircéa Eliade, Aspects
du mythe, Paris, NRF/Gallimard, 1963, Coll. « Idées », p. 15.) Rechercher l’Origine, c’est rechercher Dieu.
Prendre conscience de l'univers
« Par "monde" nous n'entendons rien de moins ni rien de plus que l'Esprit - l'Esprit immanent - qui pense - ou plutôt rêve - le monde. » déclare Philip K. Dick
(Philip K. Dick “Hommes, androïdes et machines”, in Si ce monde vous déplaît... et autres écrits, Edition de l’Éclat, 1998). Cet Esprit immanent peut ainsi être nommé Dieu.
Edward Hussey écrit dans son ouvrage Les Présocratiques : « Si Dieu est toute chose, alors il est sûr que les apparences sont trompeuses ; et bien que l'observation
du cosmos puisse révéler certaines généralisations et spéculations quant aux projets de Dieu, on ne peut en prendre pleinement connaissance qu'à travers un contact direct avec l'Esprit de Dieu.
» (Cité par Philip K. Dick, ibid). Le dernier voyage de Dave Bowman à la fin 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968) est la plus fascinante
illustration de cet accès à la Connaissance par la vision de l’univers et le « contact direct avec l’Esprit de Dieu ». La porte des étoiles mène à « au-delà de l’infini »,
c’est-à-dire ce qu’il y a derrière les limites de l’univers, par-delà le dokos, c'est-à-dire le monde comme illusion, de
l’autre côté du miroir... Comme nous l’avons évoqué précédemment, voir c’est prendre conscience. Ceci est explicité par les sonorités identiques des mots anglais eye (l’œil) et I (je). Le voir
conduit au savoir, et donc au Moi. Ci-dessous, l'être artificiel Roy Batty (Rutger Hauer) raconte les beautés (divines?) de l'univers à la fin de Blade Runner de
Ridley Scott (1982).
Le monologue de Roy Batty, à la fin de Blade Runner, exprime cette conception d’une prise de conscience par la vision comme fondement de notre humanité. Cet androïde surhomme évoque la grandeur et la beauté de l’univers infini. « J’ai vu tant de choses que vous humains ne pouvez pas voir, dit-il à Deckard.
J’ai vu des vaisseaux en feu au-dessus de l’épaule d’Orion... J’ai vu des rayons fabuleux au-delà de la porte de Tannhäuser... Tous ces instants se perdront dans l’oubli comme les larmes dans
la pluie... » (EDIT : Je précise que j'ai analysé plus tard ce passage fameux dans l'article De 2001, l'odyssée de l'espace à Blade Runner :
des étoiles au cinéma ).
Sa capacité à percevoir la Beauté témoigne de sa volonté d’être humain d’accéder à l’Idéal, c’est-à-dire à Dieu. La recherche de ce dernier est le produit de cette chimère appelée humanité, qui
dépasse les classifications ontologiques. Toute créature veut rencontrer son Créateur, comme Batty veut avoir un entretien avec Tyrell, le généticien qui l’a conçu, afin de percer les mystères de
la création, vie et mort.
Dieu est-il mort ?
Batty veut connaître sa « date de mise en service » car il a conscience de sa mort prochaine... C’est là l’unique savoir absolu de l’humanité... « Non ! Pas maintenant... »
répète-t-il tout au long du film, avant de se planter un clou dans la main qui se ferme, afin de raviver ses sensations. Pourquoi mourir ?... Telle est la question éternelle de tout être
qui se sait mortel. Il veut percer les secrets de sa création afin de comprendre ce qui fait de lui un être fini, en opposition à Dieu. « Je veux plus de vie. » déclare Batty à Tyrell.
Autrement dit il demande à être l’égal de son Créateur... Celui-ci refuse, car s’il est la perfection alors ses créations ne peuvent l’être. Or l’imperfection est synonyme de finitude, de matière
et donc de mort. Face à ce refus, Batty tue Tyrell. Ce meurtre parricide et déicide de Blade Runner est comparable à celui opéré par le matérialisme scientifique avec le
rejet de tout ce qui n’est pas de l’ordre du savoir. Ce fut la revanche de la Matière sur l’Esprit, de la finitude sur l’infinitude. Dès lors, Dieu est mort.
Pourtant l’ombre divine plane toujours,
chimère insaisissable, inconnue de l’équation qui permit la création de cet univers scientifiquement et mathématiquement rationnel. Comment peut-on en effet se satisfaire des réponses données par
la science ? C’est 2001, l’odyssée de l’espace qui exprima le mieux le sentiment d’absence de son époque, qui ne nous a pas quitté, et le désir de renouer avec le divin
et le sacré. Le monolithe noir est la représentation visible de cette inconnue mathématique, la pièce manquante dans la compréhension de l’univers, et la preuve de l’existence de Dieu.
Kubrick déclare en effet : « Il y a une tonalité religieuse dans le film qui se retrouve dans la quête par l'humanité d'une rencontre avec un être supérieur. »
(Newsday du 4 Juin 1968). Les irruptions du monolithe, sublimées par les chœurs atonaux de György Ligeti, renvoient à la définition du mythe par Mircéa
Éliade comme œuvre qui dévoile la sacralité qui fonde notre monde. George Lucas, avec sa « Force » dans sa saga Star Wars, exprime également
cette conception, qui se heurte au matérialisme scientifique propre à la science-fiction. Mais Kubrick, à la différence de Lucas, tente à travers
2001, l’odyssée de l’espace une approche rationnelle du divin, ce qui semble paradoxal. Mais nous avons vu précédemment, à travers la figure de l’Élu, que cette
transformation du sacré en savoir caractérise cette mythologie de la Chimère.
« Une définition de Dieu parfaitement scientifique » (Stanley Kubrick)
Ainsi, de même que George Lucas a relativisé la vision que nous pouvons avoir du futur, en représentant un univers futuriste situé dans le passé, Stanley Kubrick
avec 2001, l’odyssée de l’espace a poussé ce relativisme à l’extrême, ce qui nous apparaît être divin n’étant que les manifestations d’un savoir infiniment supérieur au
nôtre. Il déclare : « Tout ce qui est au-delà de l'entendement humain semble magique. » (ibid). Je souligne le mot « semble » car il indique la relativité de notre connaissance.
Ce qui nous apparaît être « magique », donc relevant du sacré, n’est pas pour autant irrationnel. Voici ce que dit Kubrick à propos de ces extraterrestres : « Ces êtres
auraient probablement des pouvoirs incompréhensibles. Ils pourraient être en communication télépathique à travers l'univers entier. Ils pourraient avoir la capacité de façonner les événements
d'une façon qui nous semble divine. Ils pourraient même représenter une sorte de conscience immortelle qui fasse partie de l'univers. » (ibid). Ainsi il s’agit uniquement de science et de
technologie. Nous croyons à l’existence du sacré car sommes ignorants : « Quand vous commencez à vous intéresser à ce genre de sujet, les implications religieuses sont inévitables, parce que
tous ces caractères sont ceux que l'on attribue à Dieu. » (ibid). Kubrick insiste ici sur l’obligation de ne pas considérer l’univers de manière anthropocentrique, et de ne
pas considérer l’homme comme le sommet de l’évolution. Il conclue avec cette déclaration qui résume à elle seule la métaphysique matérialiste et positiviste de cette mythologie de la Chimère :
« Ainsi voilà donc, si vous le voulez, une définition de Dieu parfaitement scientifique. »
La science-fiction a affirmé
l’existence de Dieu par sa matérialisation, ce qui, nous l’avons vu, signifie sa mort. Il est devenu matière, et surtout produit du savoir. Robert Pirsig écrit en évoquant la fin
du « règne de la quantité » : « L’homme a recouvré ses pouvoirs et peut contrôler la technologie. La technologie prend alors une signification d’évolution spirituelle. Elle abandonne
son rôle de dieu cruel de la destruction pour se métamorphoser en véhicule de spiritualisation. » (Cité par Mary Henderson in Star Wars, la magie du mythe, Presse de la Cité, Paris,
1998, p. 152). Cette conception est la réactualisation du positivisme de la fin du XIXème siècle qui voyant dans le progrès le moteur de l’élévation de l’homme. Ce dernier aspire ainsi, par le
développement de sa technologie, à égaler ces êtres supérieurs qui composent « l’Esprit Immanent ». La capacité de ces êtres à modeler l’espace-temps en fait les créateurs du dokos. Dans
2001, l’odyssée de l’espace, ces êtres supérieurs qui conduisent l’homme vers son accomplissement, par l’irruption des monolithes noirs. Le premier est apparu aux
homme-singes afin de leur inspirer la découverte de la technologie (des armes surtout...). Le deuxième a été découvert enterré sur la lune, c’est la sentinelle qui signale que les hommes sont
capable d’aller sur la lune, et au-delà, dans la direction des ondes radio que le monolithe émet, afin de montrer le chemin aux hommes. Le troisième, en orbite autour de Jupiter est la porte de
la connaissance, qui conduit à l’univers mental hors du temps (la chambre d’hôtel) où mourra l’homme Dave Bowman, face au quatrième monolithe, avant de renaître sous la forme d’ « Enfant des
Étoiles ». Il devient lui aussi un être supérieur, capable de composer l’Esprit Immanent. Philip K. Dick écrit à propos de la conception de cet Esprit : « L'univers
spatio-temporel abrite Dieu, mais ne fait pas partie de son corps: Dieu est seulement un vaste champ de coordonnées ou d'énergie. » (Philip K. Dick, "Hommes, machines et androïdes", op.
cit.). Ainsi Dave Bowman, en devenant surhomme, parvient à intégrer son esprit à ce champ d’énergie afin de faire partie de ce grand Tout que nous nommons Dieu (ci-dessous, il revient vers la
Terre sous forme d'enfant des étoiles à la fin de 2001, l’odyssée de l’espace). Ce serait là le but ultime de l’évolution de l’humanité.
Dieu, la totalité de nos esprits?
Ainsi Dieu est la somme de nos esprits devenus supérieurs grâce au progrès, et non une entité inaccessible. Il appartient aux hommes (au sens large) de participer à cette conscience collective,
que Philip K. Dick nomme « noösphère » et qui, selon lui, est composée de nos esprits entrant en interaction par télépathie, à l’image de la Force de Star
Wars : « Supposons (et nous n'aurions pas tort) que nos esprits soient des champs d'énergie d'une certaine sorte, et que nous soyons fondamentalement des champs interactifs plutôt
que des particules discrètes : alors aucun problème théorique n'empêcherait de saisir une telle interaction entre les milliards de circuits cérébraux qui émanent de la noösphère et se
réorganisent encore et toujours. » (ibid). Dick considère ainsi Dieu comme une création de notre esprit collectif, fruit de notre inconscient, que Dick
situe dans l’hémisphère gauche de notre cerveau : « Chacun de nous participe donc du cosmos - à condition d'écouter nos rêves. » (ibid). L’homme doit ainsi considérer son
inconscient comme une porte vers l’élévation de l’esprit hors du monde illusoire du dokos, et non comme un simple espace mental dénué de réalité puisque, comme nous l’avons vu, la
réalité est l’espace de l’Esprit Immanent qui « rêve » le monde. On comprend ainsi pourquoi le passeur vers la réalité se nomme Morpheus dans Matrix de Andy et Larry
Wachowski (1999), c’est-à-dire le sommeil. L’inconscient est ainsi, selon cette conception, une source de savoir menant à la spiritualité.
Philip K. Dick
poursuit : « Ce sont nos rêves qui nous transforment de machine en être humain à part entière. » (ibid). Ainsi l’inconscient est le fondement de l’humanité, comme dans
A.I. de Steven Spielberg (2001), par la possibilité offerte d’être un esprit libre, capable de s’élever au-delà de la contingence de la matière afin d’accéder à
l’universalité, à l’infini de l’Esprit Immanent. Pour cela, comme nous l’avons vu, l’homme doit mourir, se réveiller, pour renaître. La fin du 2001, l’odyssée de l’espace de
Kubrick est la parfaite représentation de la mort de l’homme dans le monde du dokos, la chambre d’hôtel illusoire, avant qu’il deviennent Esprit et plonge dans l’infini du
cosmos, comme Dick l’écrit ici : « Nous nous déploierons vers l'extérieur, prenant notre envol comme un champ d'ions négatifs (telle l'entité Ubik de mon roman éponyme):
étant la vie et donnant la vie, mais sans jamais nous définir, car aucun nom, désormais, ne peut nous être donné. » (ibid). Dieu n’a pas de nom car il est Tout, création des Esprits, donc
Chimère. Mais paradoxalement, l’homme, en faisant partie de cet Esprit Immanent, participe à la conservation du dokos puisque celui-ci est le produit de cet Esprit. Il s’agit donc d’un
cercle sans fin, à l’image de la réalité « poupée russe »
que nous avons évoquée précédemment. Ainsi le libérateur devient maître, en attendant que quelqu’un vienne le tuer. Cette conception de Dieu témoigne ainsi de l’héritage profond de la pensée
scientifique positiviste et évolutionniste du XIXème siècle, et permet de réactualiser la figure de Dieu dans le cadre du matérialisme scientifique.
Dave Bowman est revenu sur Terre, à la fin de 2001, l’odyssée de l’espace, sous la forme d'un enfant des étoiles, mais est-il pour autant devenu Dieu? La Chimère est
l'objet de toutes les quêtes, inconnue du mystère de la "Création". Tout insaisissable, Origine et Fin, création de l’esprit humain en quête d’un idéal qui n’existe que dans ses rêves... Je
conclurai cette exploration de la mythologie de la Chimère sur cet extrait du roman Ubik de Philip K. Dick :
Je suis Ubik.
Avant que l'univers soit, je suis.
J'ai fait les soleils.
J'ai fait les mondes.
J'ai créé les êtres vivants et les lieux qu'ils habitent;
Je les y ai transportés, je les y ai placés.
Ils vont où je veux, ils font ce que je dis.
Je suis le mot et mon nom n'est jamais prononcé,
Le nom qui n'est connu de personne.
Je suis appelé Ubik, mais ce n'est pas mon nom.
Je suis.
Je serai toujours.
Sommaire de ce dossier :
N.B. : il y a parfois deux sous parties dans un seul article
Introduction (article 1)
I. Pourquoi peut-on parler de « nouveaux mythes » ?
1) Une culture orale et
visuelle de masse (article 2)
2) Appropriation et détournement des figures et thèmes mythiques (article 2)
3) Vision du futur : vision
universelle ? (article 3)
4) L’Origine du monde (article
3)
II. Aux sources de ces nouveaux mythes.
1) « La mythologie créative » et le temps
présent (article 4)
2) La Guerre Froide et « le règne de la quantité
» (article 4)
3) La recherche d’une nouvelle frontière et le retour
à l’Âge d’Or (article 5)
4) Mort de l’innocence : le réveil
(article 6)
III. Mythologie de la Chimère.
1) Réalité et dokos (article 7)
2) Le Jugement Premier et l’Élu (article
8)
3) L’Autre et le Moi : la quête d’humanité
(article 9)
4) Dieu : la Chimère ? (article 10)
Conclusion et bibliographie (article
11)
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