Mardi 25 janvier 2011 2 25 /01 /Jan /2011 10:00

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma ThurmanJe me suis rendu compte que malgré de nombreux articles publiés sur mon blog sur les adaptations de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick, je n'avais pas publié de critique de chaque adaptation officielle. Je vais tenter de combler ce manque, en commençant par... presque le plus mauvais !

Paycheck, d’après la nouvelle « Jour de paie » (ou « La clause de salaire ») de Philip K. Dick, met en scène un ingénieur qui a eu sa mémoire effacée après deux ans de travail. Il découvre qu’il a refusé son colossal salaire, préférant de mystérieux objets qui vont le guider vers ce qu’il a créé et dont il n’a plus aucun souvenir : une machine pour voir l’avenir. La nouvelle est très ingénieuse, et ambigüe, le héros étant surtout motivé par ses propres intérêts, loin de celui du film, mais ça c'est une habitude à Hollywood !

Pillage et héritage

Le réalisateur de cette adaptation sortie est le « maître » du film d’action John Woo, qui déclare : « je n’ai jamais lu de roman de K. Dick. Par contre, je connais les films qui en ont été tirés et je reconnais avoir souvent apprécié certains points communs dans ces œuvres dont la paternité appartient bien à l’écrivain.[1] » Un point témoigne de la volonté de filiation de Paycheck, on y retrouve en effet une variation d’une figure récurrente, inaugurée avec Total Recall puis Impostor et Minority Report : le héros qui ne peut plus bouger tandis que sa tête est enserrée dans une machine. Dans Paycheck le héros est attaché à un siège tandis qu’il est interrogé, son fauteuil tournant en fonction des mouvements des agents du F.B.I., ne pouvant ainsi détourner le regard, et il y a surtout la machine à effacer les souvenirs, John Woo s’inspirant explicitement de Total Recall dans cette scène. Mais ces références ne peuvent pas compenser la médiocrité de ce film, qui à la rigueur se regarde d’un œil un peu endormi… Mais Philip K. Dick valait bien mieux que ce blockbuster cynique !

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma Thurman

Pour comprendre les œuvres de cet écrivain, et pour les adapter, on ne peut pas faire autrement que de plonger dans les méandres du cerveau. Et ne pas avoir peur des choses étranges qu’on y trouve… Mais est-ce possible quand on se cache derrière des stéréotypes sans âmes, des clichés, des conventions hollywoodiennes où tout est réduit à l’état de surface ? Un détail vraiment effarant révèle cette incapacité de John Woo à sortir des conventions : lorsqu’on retourne en arrière dans les souvenirs du personnage de Ben Affleck, on le voit agir, mais ce n’est pas en caméra subjective. Ok, c’est une convention du cinéma, rien à critiquer. Mais quant on voit ces pseudo-souvenirs sur l’écran d’ordinateur de Paul Giamatti, découpés et montés comme un film, là, non ! Est-ce que moi je me souviens de mon passé en me voyant sous différents angles, avec montage et toute la grammaire cinématographique ? Non ! Et même si Paycheck n’est qu’un film, je trouve cela d’une profonde débilité. C’est un détail qui, je trouve, reflète parfaitement l’absence totale d’idée, d’implication et d’intelligence de ce film. Et pourtant des cerveaux, ils y en avaient pour le créer…

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Paul Giamatti

Langue de bois à vendre

 « J’ai même pleuré à la fin de Blade Runner quand le robot incarné par Rutger Hauer meurt.[2] » On est heureux qu’il ait été touché par le film de Ridley Scott, que ce soit l’élément humain qui l’ait marqué, car en fin de compte, les personnages et leurs interrogations intéressaient Philip K. Dick, la science-fiction étant un dispositif lui permettant de faire de ces pensées des histoires. Mais quant on voit le film, on se dit : où sont les personnages ? Ce sont ces stéréotypes-là ? Avec Uma Thurman qui fait ce qu’elle peut pour ne pas se noyer dans se naufrage, et Ben Affleck plat, mais d’un plat !… Il peine vraiment à montrer que son personnage a des neurones, et pourtant, Ben Affleck a prouvé qu'il était loin d'être idiot ! Si encore le spectacle compensait cette nullité, mais on a guère droit qu’à un énième film de poursuite en costard-cravate, avec quelques scènes d'action divertissantes, mais déjà vu et sans intérêt faute d'intrigue et de personnages pour les doter d'enjeux et de crédibilité.

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma Thurman

John Woo dit qu’il « ne voulais pas que Paycheck soit un film futuriste, contrairement à la nouvelle qui se déroule 200 ans dans le futur. Je n'étais pas intéressé par un film de science-fiction. Ce n’est pas mon genre en tant que réalisateur.[3] » Il a ainsi voulu ancrer cette histoire de science-fiction dans la réalité contemporaine, à l’image de ce qu’il avait fait avec l’excellent Volte/Face (1997). « J'aime filmer la réalité[4] », affirme-t-il. « J'ai vu dans le scénario de Paycheck les périples d’un homme ordinaire qui a oublié ce qu’il a fait.[5] » A nouveau, les déclarations de John Woo tendent à laisser penser qu’il a compris les implications des histoires fantaisistes de Philip K. Dick dans notre propre existence. Dans la même interview, le cinéaste de Hong Kong dit plus loin :  

Le message que j'ai voulu faire passer est que l'homme est maître de sa propre destinée. En Asie, il y a beaucoup de dépression parmi les jeunes qui mettent souvent un terme à leur vie. Je voulais montrer dans mon film que le monde n'est pas aussi terrible qu'on peut le penser et que nous avons un futur. Il y aura toujours de l'espoir et des hommes de bonne volonté. Il ne faut pas laisser tomber ; il faut trouver un moyen de s'en sortir et de continuer à vivre.[6]

Le problème, c’est que ces bonnes intentions semblent être là uniquement pour justifier qu’il se soit consacré à un si mauvais film. Après un discours tel que celui-ci, le journaliste ne peut plus lui reprocher d’avoir réalisé Paycheck Je n’ai guère suivi la carrière de John Woo, je n’ai pas vu beaucoup de ses films, mais je sais qu'il ne manque pas de talent, donc j’espère que ce n’était qu’une langue de bois promotionnelle. Car après avoir vu le film Paycheck, comment ne pas rire en lisant : «La nouvelle était très courte et il fallait quelque peu l'étoffer. J’ai principalement développé la philosophie du film[7] » ? Deux remarques : soit il parle de la philosophie de la nouvelle qu’il aurait étoffé, soit il parle du scénario auquel il aurait insufflé cette supposée « philosophie ». Dans les deux cas, une seule réponse : relire la nouvelle ! Car ce film n’est qu’un film d’action pataud, qui se voudrait hitchcockien mais qui ne parvient qu’à faire bailler d’ennui et rire à ses dépends.

John Woo au moment de Paycheck (2003)

Allez, concédons à John Woo qu’il est parvenu à placer deux symboles qui montrent aux fans qu’il a signé ce nanar même pas drôle et qu’il a une « philosophie » : la colombe qui apparaît en contre-jour comme dans les représentations traditionnelles du Saint-Esprit, et la fleur de lotus qui est « la fleur sur laquelle sont assis Bouddha et les fées. Elle représente paix et beauté.[8] » C’est maigre, cela masque mal le fait que ce film est avec Next (Lee Tamahori, 2007) la pire adaptation d’une œuvre de Philip K. Dick.

L’argent vaut plus que l’amour

Le pire, c'est que, de l'aveu de John Woo, c'est l'histoire d'amour entre Ben Affleck et Uma Thurman qui l'a le plus intéressé dans cette histoire. C'est cette histoire qu'il voulait raconter. Voeu pieu qui tourne au ridicule lorsqu'on les voit tomber amoureux en un échange de regard au ralenti, avec des dialogues ineptes. Et si encore il avait pu conclure cette histoire d'amour... mais le studio ne permettra même pas à John Woo de proposer une fin gnangnan pseudo-satisfaisante pour cette intrigue à l'eau de rose diluée dans le cynisme ! Car la fin prévue (convenue au possible) a été changée après les projections-test, de peur de mauvaise réaction du public... qui se demandait où étaient passés les millions de dollars (argent sale) que le héros avait laissés s'échapper pour la bonne cause.

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma Thurman

L’échec commercial est un châtiment que les distributeurs, producteurs, mais aussi les auteurs des films, tentent d’éviter en cernant au plus près les attentes des spectateurs, et en y répondant favorablement. Les projections-tests sont souvent utilisées à cet effet. Paycheck a ainsi vu sa fin complètement changer afin de coller au plus près des attentes supposées du public. Dans la première fin qui a été tournée, le héros (incarné par Ben Affleck) se promène avec l’héroïne dans la rue, et cette dernière (Uma Thurman) lui dit : « Parfois, je me demande si tu es vraiment intelligent au point d’avoir inventé tout cela [les indices menant à bien son enquête et sa survie]… » Le héros entre alors dans un magasin, achète la bague que le jeune homme qui le lui avait volé au début du film a vendue, et revient en proposant en mariage l’héroïne. Le mot « mariage » n’est pas même prononcé : sa phrase est inachevée car elle l’embrasse tandis que la caméra tourne autour d’eux, et un fondu au noir conclue la scène. Cette fin avait le mérite, malgré ses nombreuses maladresses, de proposer une résolution émotionnelle, une « éternité entrevue », comme la phrase inachevée le suggère, le temps semblant se figer en cet instant de pur bonheur. Car la fin d’un film, c’est ce qu’il reste du chemin parcouru. Ici, c’est l’amour, ça n’a pas le mérite de l’originalité mais est bien plus satisfaisant émotionnellement et cinématographiquement que ce que propose la fin actuelle.

« Et l’argent ? A-t-il récupéré l’argent ? » se demandaient semble-t-il les spectateurs cobayes (le mot n’est pas faible pour un tel film) et les financiers face à ce happy end. Est-ce la crise économique qui conduit le spectateur à préférer, même sur un écran, la satisfaction des finances à celle des sentiments ? Une nouvelle fin a donc été tournée, dans laquelle le héros découvre un billet de loterie gagnant d’un montant de six millions de dollars (égal à la somme qu’il avait refusée par éthique au début du film). Il est heureux, il est riche, et il rit avec sa fiancée, taquiné par son meilleur ami qui réclame sa part, et l’image se rétrécit jusqu’à devenir une vignette sur le côté gauche tandis que le générique défile dans le but de maintenir jusqu’au bout une certaine complicité avec le spectateur, comme c’est souvent le cas lors d’utilisation de ce procédé. Mais il se passe tellement peu de choses dans cette séquence, qu’elle semble étirée dans le seul but que les spectateurs quittent la salle avant même qu’elle ne s’achève en se disant : « Bon, on s’en va, il n’y a plus rien à voir. » Le film de John Woo refuse toute fin, toute rupture trop inconfortable pour le spectateur. Oui, il n’y a vraiment rien à voir… 

Paycheck de John Woo avec Ben Affleck et Uma Thurman

Dégage-toi des bras de l'inexpressif Ben Affleck et fuis ce carnage, Uma Thurman, tu as survécu à Batman et Robin (Joel Schumacher, 1997), ce n'est pas ce navet de luxe qui brisera ta carrière !... Et heureusement, elle a survécu, et même Ben Affleck et John Woo ! Philip K. Dick quant à lui est mort depuis 1982...

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)


[1] Stéphane Thiellement, « Paycheck, 3 questions à John Woo, réalisateur », SF mag, http://www.sfmag.net/article.php3?id_article=670

[2] Ibid.

[3] Laurent De Groof, « John Woo, Paycheck, "Même la plus mauvaise personne au monde est capable d'aimer, de rêver." », Cinemaniacs, novembre 2003, http://www.cinemaniacs.be/interv2.php?id=63

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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Commentaires

Effectivement, la pire avec "Next" (mais "Next" la bat à plates coutures je trouve).

Je ne savais pas du tout pour cette fin différente qui, si elle n'est pas renversante, me plaît pourtant déjà plus... Dommage (bon, en même temps, ça n'aurait pas changé grand chose).

Commentaire n°1 posté par Cachou le 05/03/2011 à 13h22

Oui, ça aurait été un tout petit peu moins pire... Next est encore loin en dessous du niveau de Paycheck en effet, c'est de la spéléo à ce niveau là ! J'en ferai une critique prochainement...

Réponse de Jérémy Zucchi le 07/03/2011 à 11h10

L'auteur du blog

Je suis Jérémy Zucchi, né en 1986. Diplômé de Master d'études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université Lumière Lyon-2 en 2009. Je prépare un essai sur l'esthétique des oeuvres de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick et de leurs adaptations. Je suis graphiste et réalisateur/monteur de films. Je réalise des films de fiction et documentaire, mais aussi des captations et autres films de commande. Je collabore avec les artistes Patricia & Marie-France Martin comme monteur et graphiste. En 2004, j'ai obtenu le Premier Prix au Concours Général des Lycées en Arts Plastiques. Pour plus d'info, voir mon CV

 

 

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