Je me suis rendu compte que malgré de nombreux
articles publiés sur mon blog sur les adaptations de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick, je n'avais pas publié de critique de chaque adaptation officielle. Je vais
tenter de combler ce manque, en commençant par... presque le plus mauvais !
Paycheck, d’après la nouvelle « Jour de paie » (ou « La clause de salaire ») de Philip K. Dick, met en scène
un ingénieur qui a eu sa mémoire effacée après deux ans de travail. Il découvre qu’il a refusé son colossal salaire, préférant de mystérieux objets qui vont le guider vers ce qu’il a créé et dont
il n’a plus aucun souvenir : une machine pour voir l’avenir. La nouvelle est très ingénieuse, et ambigüe, le héros étant surtout motivé par ses propres intérêts, loin de celui du film, mais
ça c'est une habitude à Hollywood !
Pillage et héritage
Le réalisateur de cette adaptation sortie est le « maître » du film d’action John Woo, qui déclare : « je n’ai jamais lu de roman de K. Dick. Par contre,
je connais les films qui en ont été tirés et je reconnais avoir souvent apprécié certains points communs dans ces œuvres dont la paternité appartient bien à l’écrivain.[1] » Un point témoigne de la volonté de filiation de Paycheck, on y retrouve en effet une variation d’une figure récurrente,
inaugurée avec Total Recall puis Impostor et Minority Report : le héros qui ne peut
plus bouger tandis que sa tête est enserrée dans une machine. Dans Paycheck le héros est attaché à un siège tandis qu’il est interrogé, son fauteuil tournant en fonction
des mouvements des agents du F.B.I., ne pouvant ainsi détourner le regard, et il y a surtout la machine à effacer les souvenirs, John Woo s’inspirant explicitement de
Total Recall dans cette scène. Mais ces références ne peuvent pas compenser la médiocrité de ce film, qui à la rigueur se regarde d’un œil un peu endormi… Mais
Philip K. Dick valait bien mieux que ce blockbuster cynique !
Pour comprendre les œuvres de cet écrivain, et pour les adapter, on ne peut pas faire autrement que de plonger dans les méandres du cerveau. Et ne pas avoir peur des choses étranges qu’on y
trouve… Mais est-ce possible quand on se cache derrière des stéréotypes sans âmes, des clichés, des conventions hollywoodiennes où tout est réduit à l’état de surface ? Un détail vraiment
effarant révèle cette incapacité de John Woo à sortir des conventions : lorsqu’on retourne en arrière dans les souvenirs du personnage de Ben Affleck, on le
voit agir, mais ce n’est pas en caméra subjective. Ok, c’est une convention du cinéma, rien à critiquer. Mais quant on voit ces pseudo-souvenirs sur l’écran d’ordinateur de Paul
Giamatti, découpés et montés comme un film, là, non ! Est-ce que moi je me souviens de mon passé en me voyant sous différents angles, avec montage et toute la grammaire
cinématographique ? Non ! Et même si Paycheck n’est qu’un film, je trouve cela d’une profonde débilité. C’est un détail qui, je trouve, reflète parfaitement
l’absence totale d’idée, d’implication et d’intelligence de ce film. Et pourtant des cerveaux, ils y en avaient pour le créer…
Langue de bois à vendre
« J’ai même pleuré à la fin de Blade Runner quand le robot incarné par Rutger Hauer meurt.[2] »
On est heureux qu’il ait été touché par le film de Ridley Scott, que ce soit l’élément humain qui l’ait marqué, car en fin de compte, les personnages et leurs interrogations
intéressaient Philip K. Dick, la science-fiction étant un dispositif lui permettant de faire de ces pensées des histoires. Mais quant on voit le film, on se dit : où sont
les personnages ? Ce sont ces stéréotypes-là ? Avec Uma Thurman qui fait ce qu’elle peut pour ne pas se noyer dans se naufrage, et Ben Affleck plat,
mais d’un plat !… Il peine vraiment à montrer que son personnage a des neurones, et pourtant, Ben Affleck a prouvé qu'il était loin d'être idiot ! Si encore le spectacle
compensait cette nullité, mais on a guère droit qu’à un énième film de poursuite en costard-cravate, avec quelques scènes d'action divertissantes, mais déjà vu et sans intérêt faute d'intrigue et
de personnages pour les doter d'enjeux et de crédibilité.
John Woo dit qu’il « ne voulais pas que Paycheck soit un film futuriste, contrairement à la nouvelle qui se déroule 200 ans dans le
futur. Je n'étais pas intéressé par un film de science-fiction. Ce n’est pas mon genre en tant que réalisateur.[3] » Il a ainsi voulu ancrer cette histoire
de science-fiction dans la réalité contemporaine, à l’image de ce qu’il avait fait avec l’excellent Volte/Face (1997). « J'aime filmer la réalité[4] », affirme-t-il. « J'ai vu dans le scénario de Paycheck les périples d’un homme ordinaire qui a oublié ce qu’il a
fait.[5] » A nouveau, les déclarations de John Woo tendent à laisser penser qu’il a compris les implications des histoires fantaisistes de
Philip K. Dick dans notre propre existence. Dans la même interview, le cinéaste de Hong Kong dit plus loin :
Le message que j'ai voulu faire passer est que l'homme est maître de sa propre destinée. En Asie, il y a beaucoup de dépression parmi les jeunes qui mettent souvent un
terme à leur vie. Je voulais montrer dans mon film que le monde n'est pas aussi terrible qu'on peut le penser et que nous avons un futur. Il y aura toujours de l'espoir et des hommes de bonne
volonté. Il ne faut pas laisser tomber ; il faut trouver un moyen de s'en sortir et de continuer à vivre.[6]
Le problème, c’est que ces bonnes intentions semblent être là uniquement pour justifier qu’il se soit consacré à un si mauvais film. Après un discours tel que celui-ci, le journaliste ne peut
plus lui reprocher d’avoir réalisé Paycheck… Je n’ai guère suivi la carrière de John Woo, je n’ai pas vu beaucoup de ses films, mais je sais
qu'il ne manque pas de talent, donc j’espère que ce n’était qu’une langue de bois promotionnelle. Car après avoir vu le film Paycheck, comment ne pas rire en
lisant : «La nouvelle était très courte et il fallait quelque peu l'étoffer. J’ai principalement développé la philosophie du film[7] » ?
Deux remarques : soit il parle de la philosophie de la nouvelle qu’il aurait étoffé, soit il parle du scénario auquel il aurait insufflé cette supposée « philosophie ». Dans les
deux cas, une seule réponse : relire la nouvelle ! Car ce film n’est qu’un film d’action pataud, qui se voudrait hitchcockien mais qui ne parvient qu’à faire bailler d’ennui et rire à
ses dépends.
Allez, concédons à John Woo qu’il est parvenu à placer deux symboles qui montrent aux fans qu’il a signé ce nanar même pas drôle et qu’il a une « philosophie » :
la colombe qui apparaît en contre-jour comme dans les représentations traditionnelles du Saint-Esprit, et la fleur de lotus qui est « la fleur sur laquelle sont assis Bouddha et les
fées. Elle représente paix et beauté.[8] » C’est maigre, cela masque mal le fait que ce film est avec Next (Lee
Tamahori, 2007) la pire adaptation d’une œuvre de Philip K. Dick.
L’argent vaut plus que l’amour
Le pire, c'est que, de l'aveu de John Woo, c'est l'histoire d'amour entre Ben Affleck et Uma Thurman qui l'a le plus intéressé dans cette histoire. C'est cette
histoire qu'il voulait raconter. Voeu pieu qui tourne au ridicule lorsqu'on les voit tomber amoureux en un échange de regard au ralenti, avec des dialogues ineptes. Et si encore il avait pu
conclure cette histoire d'amour... mais le studio ne permettra même pas à John Woo de proposer une fin gnangnan pseudo-satisfaisante pour cette intrigue à l'eau de rose diluée
dans le cynisme ! Car la fin prévue (convenue au possible) a été changée après les projections-test, de peur de mauvaise réaction du public... qui se demandait où étaient passés les millions de
dollars (argent sale) que le héros avait laissés s'échapper pour la bonne cause.
L’échec commercial est un châtiment que les distributeurs, producteurs, mais aussi les auteurs des films, tentent d’éviter en cernant au plus près les attentes des spectateurs, et en y répondant
favorablement. Les projections-tests sont souvent utilisées à cet effet. Paycheck a ainsi vu sa fin complètement changer afin de coller au plus près des attentes
supposées du public. Dans la première fin qui a été tournée, le héros (incarné par Ben Affleck) se promène avec l’héroïne dans la rue, et cette dernière (Uma
Thurman) lui dit : « Parfois, je me demande si tu es vraiment intelligent au point d’avoir inventé tout cela [les indices menant à bien son enquête et sa
survie]… » Le héros entre alors dans un magasin, achète la bague que le jeune homme qui le lui avait volé au début du film a vendue, et revient en proposant en mariage l’héroïne. Le
mot « mariage » n’est pas même prononcé : sa phrase est inachevée car elle l’embrasse tandis que la caméra tourne autour d’eux, et un fondu au noir conclue la scène. Cette fin
avait le mérite, malgré ses nombreuses maladresses, de proposer une résolution émotionnelle, une « éternité entrevue », comme la phrase inachevée le suggère, le temps semblant se
figer en cet instant de pur bonheur. Car la fin d’un film, c’est ce qu’il reste du chemin parcouru. Ici, c’est l’amour, ça n’a pas le mérite de l’originalité mais est bien plus satisfaisant
émotionnellement et cinématographiquement que ce que propose la fin actuelle.
« Et l’argent ? A-t-il récupéré l’argent ? » se demandaient semble-t-il les spectateurs cobayes (le mot n’est pas faible pour un tel film) et les financiers face à ce
happy end. Est-ce la crise économique qui conduit le spectateur à préférer, même sur un écran, la satisfaction des finances à celle des sentiments ? Une nouvelle fin a donc été
tournée, dans laquelle le héros découvre un billet de loterie gagnant d’un montant de six millions de dollars (égal à la somme qu’il avait refusée par éthique au début du film). Il est heureux,
il est riche, et il rit avec sa fiancée, taquiné par son meilleur ami qui réclame sa part, et l’image se rétrécit jusqu’à devenir une vignette sur le côté gauche tandis que le générique défile
dans le but de maintenir jusqu’au bout une certaine complicité avec le spectateur, comme c’est souvent le cas lors d’utilisation de ce procédé. Mais il se passe tellement peu de choses dans cette
séquence, qu’elle semble étirée dans le seul but que les spectateurs quittent la salle avant même qu’elle ne s’achève en se disant : « Bon, on s’en va, il n’y a plus rien à
voir. » Le film de John Woo refuse toute fin, toute rupture trop inconfortable pour le spectateur. Oui, il n’y a vraiment rien à voir…
Dégage-toi des bras de l'inexpressif
Ben Affleck et fuis ce carnage,
Uma Thurman, tu as survécu à
Batman et Robin (
Joel
Schumacher, 1997), ce n'est pas ce navet de luxe qui brisera ta carrière !... Et heureusement, elle a survécu, et même
Ben Affleck et John Woo !
Philip K.
Dick quant à lui est mort depuis 1982...
[1] Stéphane Thiellement, « Paycheck, 3 questions à John Woo, réalisateur », SF mag, http://www.sfmag.net/article.php3?id_article=670
[3] Laurent De Groof, « John Woo, Paycheck, "Même la plus mauvaise personne au monde est capable d'aimer, de rêver." », Cinemaniacs,
novembre 2003, http://www.cinemaniacs.be/interv2.php?id=63
Effectivement, la pire avec "Next" (mais "Next" la bat à plates coutures je trouve).
Je ne savais pas du tout pour cette fin différente qui, si elle n'est pas renversante, me plaît pourtant déjà plus... Dommage (bon, en même temps, ça n'aurait pas changé grand chose).
Oui, ça aurait été un tout petit peu moins pire...
Next est encore loin en dessous du niveau de
Paycheck en effet, c'est de la spéléo à ce niveau là ! J'en ferai une critique prochainement...