Après une première
partie montrant l'influence de l'oeuvre de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick sur les films de David Cronenberg, inconsciente ou avouée, voici
enfin la suite et fin de ce double article. Je vais y aborder un peu plus précisément la question du virtuel et du réel, en rapport en particulier avec la religion, ce qui lie d'autant plus
étroitement les réflexions du cinéaste Canadien et de l'écrivain Américain décédé en 1982.
Les mondes virtuels des croyants
Les films de science-fiction de David Cronenberg Vidéodrome (1983) et surtout eXistenZ (1999) ajoutent à la réflexion sur le réel une dimension
religieuse, exact reflet cinématographique de nombre d’œuvres de Philip K. Dick, du Dieu venu du Centaure (1964) à Siva (1981)
en passant pas Ubik (1970). Un point crucial dans l’œuvre de l’écrivain que la plupart des adaptations officielles ont ignoré, à l’exception de l’évocation
« nietzschéenne » du surhomme et de la mort de Dieu dans Blade Runner de Ridley Scott (1982). Dans Vidéodrome, il
s’agit tout d’abord de la « Mission Cathodique » pour ceux dépendants à la télévision, puis de la promesse d’une résurrection. C’est la « Nouvelle Chair »
permise par la technologie, l’être devenant image, Max Renn dans l’écran de télévision montrant à lui-même la voie qui mène au Salut, c’est-à-dire à n’être plus qu’image sans corps : le
suicide.
eXistenZ est quant à lui rempli de rituels, protocoles pour jouer ou réussir les niveaux. Michel Chion a très justement noté cette codification extrême
marqué par le fait que « sans arrêt Jude Law et Jennifer Jason Leight verbalisent le monde étrange qui les environnent, tout ce qu’ils font et utilisent [1] ». Pour la créatrice du jeu, tout est connu, tout est écrit, tout a sa place dans une mécanique qu’elle est seule à connaître. La ferveur même des joueurs est
devenue religieuse, leur foi étant d’autant plus grande que l’univers virtuel semble réel. Ce parallèle entre univers virtuel et religion est très pertinent, car le croyant chrétien ne doit-il
pas croire en l’existence d’un temps eschatologique et d’un Royaume des Cieux ? David Cronenberg dit à ce propos :
Quand on est catholique, on est élevé dans un système très complexe avec des prières, des saints, une iconographie, des églises, un pape, des évêques... Pour les
catholiques, c'est très réel, mais je peux bien dire tout d'un coup que tout cela est faux, et hop, ça n'existe plus. Cela me fascine. Ce qui m'intéresse, c'est le processus par lequel les gens
créent une nouvelle réalité. La religion n'est qu'un exemple. L'art peut en être un autre.[2]
« Je pense que nous mêlons constamment la fiction et la réalité pour créer la réalité, déclare David Cronenberg. Les nouvelles technologies proposent des
méthodes différentes, mais le concept et le processus sont les mêmes.[3] » Mêler imagerie religieuse et jeux vidéos n’est donc pas une aberration. Les
anachronismes, la survivance des images et des mythes dépassés, ne font que mettre en évidence cette création constante de la réalité, et les récits qui y sont liés, depuis la nuit des temps.
Ainsi, la présentation du jeu éponyme a lieu dans une salle évoquant une église, avec des vitraux, le public étant assis sur des bancs d’église. Trois lampes entourent un vitrail, évoquant
évidemment la Sainte Trinité. De ce fait, lorsque la créatrice du jeu Allegra Geller (Jennifer Jason Leight), parle au public, la lumière vient la baigner
surnaturellement par le haut, claire et jaune.
La lumière baigne subtilement la pièce, semblant provenir de l’extérieur plus que de l’intérieur, puisque pour le personnage incarné par Jude Law et l’animateur, elle vient
fortement du côté gauche d’Allegra. Pourtant dehors c’est la nuit, sombre et bleue, les vitraux ne sont en fait que les filtres colorés d’une lumière artificielle. C’est une fausse lumière
« divine », un faux soleil qui éclaire « l’église » qui est devenue un lieu de célébration de la virtualité du monde, la créatrice d’eXistenZ,
Allegra Geller, étant nommée « la grande prêtresse du game-pod ». La fin du film montrera que ce monde célébrant le virtuel est lui-même une simulation.
Le film, fenêtre ouverte sur un faux monde
eXistenZ est un film fascinant qui, pourtant, ne nous a pas complètement convaincu à la première vision. Pourquoi ? Car il s’agit d’une vision des jeux vidéos
très datée, où par exemple les personnages virtuels sont des programmes qui semblent réel certes, mais peu vivants, parlant aux joueurs uniquement si ces derniers respectent un certain processus.
Cronenberg semble seulement recréer avec des acteurs certaines conventions et certaines limites des jeux vidéos de son époque sans aucune extrapolation sinon l’idée de s’incarner
dans le jeu lui-même.
En vérité, le film eXistenZ devient une réflexion dense sur le virtuel par ses multiples niveaux de réalité. Les limites et conventions datées des jeux vidéos étant en
fait mis en abyme puisque ce que nous croyions être le monde réel se révèle être le véritable jeu. Allegra Geller n’est qu’un personnage. Pourtant elle nous semblé bien réelle, nous croyions en
son existence d’autant plus que le jeu qu’elle a créé dégageait une artificialité évidente. « Si vous considérez chaque étape comme aussi réelle que la précédente, y compris le
moment où vous quittez le cinéma, vous avez saisi le sens du film[4] » déclare David Cronenberg. En somme, la virtualité est une question de point
de vue, il est relatif à un contexte, à un récit, à des conventions, à une culture. Pourquoi avons-nous accepté de croire en l’existence d’Allegra Geller ? Parce que lorsqu’un film commence,
c’est une fenêtre sur un monde que nous acceptons conventionnellement comme réel qui s’ouvre.
« Ce n'est pas le film qui est un jeu, mais notre propre vie[5] » dit David Cronenberg, car la réflexion sur le virtuel implique
d’analyser ce qui nous conduit à reconnaître qu’une chose est réelle. Selon quels critères ? Nous sommes aveugles et pourtant nous devons reconnaître et désigner les choses, faire des choix
qui déterminent notre manière de penser. Le cinéaste déclare se sentir proche de cette conception existentialiste de la vie :
Notre vie est très courte, nous mourons, et la mort est absolue. Nous n'avons pas beaucoup de temps pour tout comprendre mais, en même temps, nous sommes constamment
obligés de faire des choix. C'est absurde, mais pourtant c'est la vérité. Il n'y a pas de dieu, pas de religion. […] Sartre a dit que l'homme était condamné à être libre. C'est une terrible
responsabilité, mais c'est aussi la vraie liberté. Une telle liberté dépasse sans doute tous les désirs humains. Je parle de cela dans le film. A un moment, Ted Pikul, le personnage joué par Jude
Law, dit "Je n'aime pas être ici. Nous avançons à tâtons dans un monde informe dont nous ne connaissons pas les règles, ou qui n'a même pas de règles, et nous sommes à la merci de forces
inconnues qui cherchent à nous détruire sans que nous sachions pourquoi." Ça, c'est Heidegger. C'est vraiment comme ça que les existentialistes décrivent la vie humaine. Je partage ce point de
vue.[6]
Choisir sa réalité?
Perdu dans un monde qu'il peine à comprendre, l'homme doit pourtant faire des choix pour construire son existence. Il doit donc tracer des frontières selon des valeurs qu'il a imaginé afin de
fonder l'existence et la société. Réalité et virtualité se situent de part et d'autre d'une frontière articficiellement tracée afin de fonder un monde commun sur une notion de réalité reconnue
comme telle par chacun. Le cinéaste David Cronenberg déclare ne pas prendre lui-même pas le parti des réalistes ou des virtualistes du film : « je raisonne comme un
scientifique qui mène une expérience. J'examine ce qui se passe. Je suis du côté de la philosophie du film, qui dit que nous devons créer notre propre réalité. Pour moi, toute réalité est
virtuelle, alors on peut choisir sa réalité. [7] » Mais ce choix est-il préférable à l'acceptation d'une réalité reconnue par tous? Ce choix ne brise-t-il
pas le socle nécessaire à la construction de la société et à notre existence? C'est la question qui sous-entend les oeuvres de Philip K. Dick qui, tout en affirmant la relativité
de nos connaissance, et l'illusion de notre connaissance de la réalité authentique, montrait la dissolution de l'individu dans les réalités multiples, jusqu'à espérer le surgissement de l'unique
réalité authentique où la communauté serait reformée, un Royaume Céleste sans en porter le nom. Car, comme je le montrerai dans l'essai que je suis en train d'écrire, les oeuvres de
Philip K. Dick sont apocalyptiques, annonces de l'engloutissement du monde mensonger afin que se réalise la réalise le Royaume Céleste. Les mondes virtuels prendront
fin... C'est là, me semble-t-il, un point de divergence entre Philip K. Dick et David Cronenberg, l'influence du christianisme du premier allant au-delà de la "simple" métaphore
du second.
[1] Michel Chion, « Noms et choses dans le scénario d’anticipation », Positif n°516, février 2004, pp. 98-101.
[2] Vincent Ostria, « Entretien David Cronenberg - eXistenZ », Les Inrockuptibles n° 217, avril 1999, page 38. En ligne :
http://www.lesinrocks.com/index.php?id=67&tx_article%5Bnotule%5D=81311&cHash=4ab2904570
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