Lundi 25 octobre 2010 1 25 /10 /Oct /2010 01:41

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey MaguirePleasantville (Gary Ross, 1998) est une comédie fantastique dans la lignée de films tels que Gremlins (Joe Dante, 1984) et Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985) mettant en scène des adolescents confrontés à la métamorphose d'une petite ville résidentielle par l'action d'un élément relevant du genre fantastique (les gremlins) ou de la science-fiction (la voiture à voyager dans le temps), mêlant chronique de l'adolescence, évocation satirique des petites villes résidentielles et effets spéciaux. Dans Pleasantville, une télécommande magique transporte les jeunes héros (un frère et une sœur interprétés par Tobey Maguire et Reese Witherspoon) dans le monde fictif en noir et blanc d'une sitcom des années cinquante. Il s'agit à la fois d'une immersion au sein d'une image et d'un voyage dans le temps.

L'étrange survient lorsqu'un vieux réparateur de télévision qui semble issu de Pleasantville vient réparer la télécommande avant même que l'un d'eux ne l'ai appelé. Dès qu'ils utilisent la nouvelle télécommande, ils se synchronisent avec les personnages de la série dont ils prendront la place, se battant pour une télécommande tandis que leurs doubles fictifs et idéalisés des années cinquante se chamaillent pour un transistor. Pleasantville s'inscrit dans la mouvance de films tels que The Truman Show (Pater Weir, 1998), Dark City (Alex Proyas, 1998) ou Passé virtuel (Josef Rusnak, 1999) qui mettent en scène des villes du passé (les années trente à cinquante) qui ne sont que les décors d'un monde virtuel qui emprisonne les héros. Le langage des personnages de Pleasantville, leurs paroles, leur attitude est soumise aux exigences puritaines du feuilleton, à ses valeurs familiales et à ses conventions génériques. La censure télévisuelle devient une réelle censure politique dans la mesure où l'image est devenue un monde habitable. Un monde totalitaire derrière la façade rassurante du conformisme puritain de l’American Way of Life… Petite analyse de ce film très dickien, c'est-à-dire évoquant l'oeuvre de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick, qui représentait déjà, dès les années 50 et 60, l'American Way of Life comme une création virtuelle, une image devenue un lieu de vie réel auquel les habitants doivent se conformer, à l'image du personnage de Tobey Maguire maquillant en noir et blanc sa "mère" devenue en couleurs...

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey Maguire

Devenir un autre, un personnage et un être humain

Isolé du reste de la communauté scolaire et avec des perspectives aussi peu radieuses, le jeune héros incarné par Tobey Maguire n'a plus qu'une envie : fuir la réalité en se plongeant dans le monde confortable et rassurant de Pleasantville, une série des années cinquante où rien de mauvais, de choquant et de dramatique ne pouvait arriver, où les valeurs familiales triomphaient toujours. Le héros dit les répliques avant qu'elles soient énoncées, il connaît le contenu de tous les épisodes : rien d'imprévisible ne peut troubler la fiction qu'il voudrait comme existence. Mais son irruption avec sa sœur au sein de cet univers risque de détruire la confortable prévisibilité de la fiction, à moins qu'ils ne se comportent exactement comme les personnages dont ils ont pris la place, et qu'ils suivent ce scénario qui ne leur était pas destiné. Pour que l'univers de Pleasantville demeure tel qu'il était, ils doivent devenir des acteurs, des marionnettes, des androïdes disait Philip K. Dick. C’est l’un des aspects du film qui le fait rejoindre l’œuvre de l’écrivain de science-fiction, ainsi que le rapport au nazisme que nous évoquerons plus loin. Lorsque l'un des personnages de la série sort du chemin tracé pour lui par les scénaristes, il commet l'impensable : il échoue à marquer un panier, son ballon n'obéit plus aux lois de la fiction qui mène chaque ballon à son but. Le ballon devient « autre », un monstre contre-naturel : « N'y touchez pas ! » dit avec autorité l'entraîneur aux autres basketteurs.

La métamorphose a commencée, le monde de Pleasantville s'ouvre à la « monstruosité », c'est-à-dire à l'autre, dans la mesure où le « monstre » est quelque chose de désigné, le fruit d'une « monstration ». Les personnages de la série vont changer : ils se mettront à voir que les filles ont des poitrines attirantes, et que sortir avec l'une d'entre elles ne se réduit pas à offrir son insigne. Il y aura alors une nouvelle monstration, positive celle-ci, les choses devenant « autres » à leurs yeux comme autant de territoires inconnus à découvrir : arts, littérature (leurs livres étaient blancs), politique, sexe... La première couleur survient dans ce monde noir et blanc après que le petit ami de Mary Sue (Reese Witherspoon) ait découvert le plaisir de faire l'amour : une rose rouge apparaît dans un buisson. La couleurs sont perçues par les plus conservateurs des « habitants » comme les symptômes d'un mal corrupteur à éradiquer, une gangrène qui menace de détruire leur monde. Petit à petit, les personnages se colorisent au fur et à mesure de leurs découvertes (sexuelles, surtout), se qui crée deux catégories visibles : ceux qui demeurent des personnages et ceux qui sont devenus des individus. Les premiers, ancrés dans le passé et la représentation sont en noir et blanc ; les seconds, prenant pied dans le présent et le réel, sont en couleurs. Une discrimination s'installera. D'opposants subjectifs (de pensées différentes, quoique cela était impossible à Pleasantville), les opposants sont devenus objectifs (de nature différente), pour reprendre la distinction d’Hannah Arendt dans Le système totalitaire.

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey Maguire

Maintenir de force la logique rassurante de la fiction

Dans une séquence très drôle, le père rentre chez lui comme à son habitude, pose sa mallette et accroche son chapeau au porte-manteau et dit « Chérie, je suis rentré ! »,mais son épouse ne vient pas l'accueillir. Elle n'est pas là. Il vérifie qu'il a bien fait ses gestes dans le bon ordre, comme si la venue de son épouse était dépendante de cette suite de mouvements. Dans une séquence filmique, où l'ordre est déterminé, tel est le cas du fait qu'un choix doit être opéré : il faut voir en premier le père rentrer chez lui et déposer ses affaires, puis son épouse le rejoindre. Le père parcourt toutes les pièces de la maison en répétant « Chérie, je suis rentré ! », puis la phrase « Où est mon dîner? » car l'épouse ne servait qu'à le lui servir. Il vient de rejoindre la liste des « victimes » de l'émancipation féminine. Un homme a eu sa chemise brûlée par un fer à repasser, ô tragédie ! « Il lui a demandé ce qu'elle faisait, dit le maire. Elle a répondu : "Rien". Elle pensait. Mes amis il ne s'agit pas du dîner de George, ni de la chemise de Roy. Il s'agit de valeurs, et de savoir si on veut garder ces valeurs qui ont fait cet endroit. Bon... Il est temps de prendre une décision. Sommes-nous seuls ou ensemble face à l'adversité?[1] » Le monde extérieur qui n'était pas pensé, puisque n'existant pas, est devenu une menace environnante, dont les habitants en couleurs sont les représentant à l'intérieur de leur monde clos. Une discrimination s'installe entre les « vrais citoyens » (comme l'indique une affichette) et les autres. Il faut, comme le dit le maire, « séparer les choses plaisantes des choses déplaisantes. » Le bon sens est convoqué, interdisant ce qui est déplaisant, mais comment définir ce qui l'est? Comme les nazis l'avaient fait auparavant, une législation censée ramenée l'ordre public impose en vérité la domination totalitaire. Voici les nouvelles règles de Pleasantville :

Un : troubles et actes de vandalisme doivent cesser immédiatement.

Deux : tous les citoyens de Pleasantville doivent être courtois et plaisants entre eux.

Trois : les endroits communément appelés Allée des Amoureux et la Bibliothèque municipale, doivent être fermés jusqu'à nouvel ordre.

Quatre : les seules musiques autorisées seront les suivantes : Johnny Mathis, Perry Como, Jack Jones, les marches de John Philip Sousa, ou The Star-spangled Banner. On ne saurait tolérer de musique qui ne serait pas modérée ou plaisante.

Cinq : il ne saurait y avoir de vente de parapluies ou autre, contre les intempéries.

Six : sommiers et matelas ne sauraient faire plus de quatre-vingt-seize centimètres de large.

Sept : seules couleurs autorisées le noir, le blanc ou le gris, malgré l'habilité récemment découverte à d'autres alternatives.

Huit : les programmes scolaires enseigneront la pérennité de l'histoire, privilégiant la continuité au changement [alterations].

 

Une phrase pleine de ce sens commun à tous, « séparer les choses plaisantes des choses déplaisantes. », amène ainsi une politique raciste. Des panneaux aux vitrines indiquent alors « No coloreds » (« Interdit aux colorés »), référence évidente aux mesures des nazis contre les juifs, et à la ségrégation raciale appliquée aux États-Unis jusqu'aux années soixante. Après tout, la propagande et l’organisation des mouvements totalitaires n’avaient-ils pas pour but de créer un monde fictif, comme Hannah Arendt l’a si bien montré dans Le système totalitaire ? Le rideau de fer des totalitarismes est une frontière entre réalité et fiction, « pour empêcher qui que ce soit de troubler, par la moindre parcelle de réalité, la tranquillité macabre d'un monde entièrement imaginaire[2] » comme l'écrit Hannah Arendt. Le monde réel extérieur parvient par bribes aux masses en voie de désintégration, comme l'explique la philosophe : les signes du monde réel, exagérés et déformés, « fournissent aux mensonges de la propagande totalitaire l'élément de véracité et d'expérience réelle dont ils ont besoin pour combler le fossé qui sépare la réalité de la fiction.[3] » Ces signes apportent les preuves de l'existence réelle des mystères cachés par les autorités officielles. Parvenue au pouvoir, l'organisation totalitaire créera un monde clos qui dans le même temps obéit à ce besoin de « combler le fossé ».

« Qu'y a-t-il à l'extérieur de Pleasantville? »

Pleasantville est le monde virtuel d’une série télévisée en noir et blanc, qui se compose de deux rues principales dignes de Disneyland : Main Street et Elm Street, en forme de T comme un décor de studio (backlot). Les personnages du monde de Pleasantville ne savent pas ce qu'il y a au-delà Pleasantville, et pour cause, la série ne montre jamais ce « dehors » qui n'existe pas. Les personnages ne comprennent pas même le sens de la question : « Qu'y a-t-il à l'extérieur de Pleasantville? » A l'héroïne qui demande ce qu'il y a au bout de Main Street, la professeure répond : « Mary Sue, tu devrais connaître la réponse. Au bout de Main Street, on retombe sur son début.[4] » Comme il n'y a pas de d'ailleurs géographique, il n'y a pas d'autre culture, seulement l'American way of life exaltée dans les années cinquante dont la série Pleasantvilleest la représentation carton-pâte. On ne peut apprendre que la géographie de la ville, l'histoire de son patrimoine, et tout ce qui permet aux personnages de suivre le scénario qui les détermine. Dans un diner, on ne peut que commander un cheeseburger  et un Cherry Coke, non une salade et une bouteille d'Evian comme le demande la sœur du héros. D'autant plus qu'Evian n'est pas Américain. Lorsque les couleurs commencent à envahir le monde, leur sphère culturelle s'élargit, ou du moins le rock'n roll surgit. Les images européennes s'introduisent dans ce monde par le biais d'un livre d'histoire de l'art qui sert d'inspiration au peintre incarné par Jeff Daniels.

La nature véritable, non mise en scène, surgira lorsque la déterminisme des personnages sera rompu : un arbre s'enflamme lorsque la « mère » a un orgasme pour la première fois. Ce qui est naturel apparaît alors comme contre-naturel, puisqu'il menace le statu-quo. L'orage survient pour la première fois, le monde se détraque, s'ouvre au réel et à ses accidents, brisant la programmation.

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey Maguire

Les gens pensent, les avis divergent, les désaccords sont nés, la vie tranquillement prévisible de Pleasantville s'est ouvert à l'accident, marqué par la pluie, événement perturbateur mais qui opère d'un ordre naturel qui inclue le changement. Lorsque les couleurs auront complètement envahies le monde, à la fin du film, les téléviseurs diffuseront des images de l'extérieur. Mais ce ne sont que des stéréotypes : tour Eiffel, pyramides de Gizeh, surf. Des panneaux routiers indiquant des directions vers d'autres villes[5] surgissent. Le reproche que l'on peut faire au film Pleasantville c'est sa conformation,, malgré tout, à certains stéréotypes : la sœur incarne la tentation charnelle, le frère quand à lui est plus intellectuel, l'un est le corps et l'autre l'esprit. Ils s'épanouiront l'un comme l'autre en découvrant leur potentiel intellectuel pour la première (elle lit D.H. Lawrence) et corporel pour le second (c'est après s'être battu qu'il retrouve ses couleurs, comme s'il était ainsi vraiment un homme). C'est bien le frère qui prend le contrôle du groupe de rebelles, il est l'autorité, non sa sœur. La fin du film Pleasantville montre les habitants conquis par leurs émotions, étant enfin colorisés. La ville elle-même n'est plus en noir et blanc, mais là justement est le problème : lorsque tout est en couleurs, sans ses touches de rouge, bleu ou rose subversives, ne ressemble-t-elle pas d'autant plus au cliché que le film dénonce? N'est-elle pas réellement devenue la Main Street de Disneyland?

Pleasantville, film intelligent, brillamment réalisé, jubilatoire et beau, demeure en fin de compte conforme aux conventions du happy end et de la musique plaisamment triomphaliste qui n'aurait pas dépareillée dans un film Disney. Ils sont toujours habillés et coiffés de manière proprette. La couleur n'était pas si révolutionnaire…

Pleasantville, film de Gary Ross avec Reese Witherspoon et Tobey Maguire

Dossier sur Philip K. Dick et ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report...)



[1] En anglais, la fin de la réplique est un peu moins explicite : « Are we in this thing alone, or are we in it together. »

[2] Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Le système totalitaire (nouvelle édition), Paris, Éditions du Seuil, collection « Points Essais », traduction de Jean-Loup Bourget, Robert Davreu et Patrick Lévy, révisé par Hélène Frappat, 2005, p. 110.

[3] Hannah Arendt, ibid, p. 110.

[4] En anglais : « In the end of Main Street, it's just the beginning again. »

[5] Villes réelles ou de fictions? L'un des panneaux indique Springfield, ville des Simpsons, mais n'existe-il pas aussi un grand nombre de villes de ce nom aux États-Unis?

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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L'auteur du blog

Je suis Jérémy Zucchi, né en 1986. Diplômé de Master d'études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université Lumière Lyon-2 en 2009. Je prépare un essai sur l'esthétique des oeuvres de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick et de leurs adaptations. Je suis graphiste et réalisateur/monteur de films. Je réalise des films de fiction et documentaire, mais aussi des captations et autres films de commande. Je collabore avec les artistes Patricia & Marie-France Martin comme monteur et graphiste. En 2004, j'ai obtenu le Premier Prix au Concours Général des Lycées en Arts Plastiques. Pour plus d'info, voir mon CV

 

 

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