Mercredi 6 avril 2011 3 06 /04 /Avr /2011 11:42

Logo du défi David Lynch

David Lynch. Un des rares réalisateurs dont le seul nom suffit à évoquer un univers, une esthétique, à ouvrir les vannes à des torrents de mots pour analyser ses œuvres parfois obscures, ou à faire soupirer d’ennuis. Personnellement, j’aime beaucoup son œuvre, surtout Elephant Man (1980), Blue Velvet (1986), Mulholland Drive (2001) et la série Twin Peaks (1990-1992). Il est l’un de mes réalisateurs préférés, c’est pourquoi j’aurai beaucoup aimé, comme  Cécile Desbrun,  Yuko ou Vance, participer au défi David Lynch proposé par Cachou (voir la liste de leurs articles en fin). Mais par manque de temps, je vous propose une synthèse où je vais tenter de passer en revue son œuvre et de brièvement l’analyser en deux articles. Pour simplifier cette tâche difficile, je vais diviser chronologiquement son œuvre en trois parties, car je pense, inconsciemment ou nom, qu’il y a une progression logique :

  1. 1979-1980 : Les monstres

  2. 1983-1990 : Le lieu unique et étrange

  3. 1990-2006 : La route du cinéma

Trois périodes, trois thèmes, trois thématiques qui s’enchaînent et se mêlent. Je vous laisse les découvrir et me dire en commentaire ce que vous en pensez.

 

1979-1980, les monstres

Eraserhead (1976), Elephant Man (1980).

Affiche d'Eraserhead, film de David Lynch  Affiche d'Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

Passant sur ses court-métrages, que je n’ai pas vu, David Lynch a réalisé deux premiers films radicalement opposés, deux films en noir et blanc centrés sur la figure du monstre. Eraserhead est très expérimental, description d’un monde-machine, logique du rêve construite patiemment durant 5 ans autour de différentes figures, dont un bébé monstrueux dont doit s’occuper un père qui ne l’a jamais voulu. Quant à Elephant Man, c’est une biographie de « l’homme-éléphant » John Merrick, mélodrame historique bien plus classique dans sa forme. On a souvent dit qu’Elephant Man était une trahison de l’esprit expérimental et subversif d’Eraserhead, et pourtant, ce film de studio tire sa force de son ancrage de la monstruosité dans un monde réaliste, jusque dans les salons feutrés de la bourgeoisie londonienne venue tester leur résistance à la vue de cet homme monstrueusement déformé. C’est une satire avant tout, de même qu’Eraserhead doit selon nous être vu comme une vision caricaturale et onirique de la vie d’un jeune homme marié et père de famille. Ce film conçu au fur et à mesure de son tournage durant cinq ans instaure une atmosphère angoissante où quelques rares humains errent dans la grisaille d’un monde industriel coupé du monde.

Eraserhead, film de David Lynch

Un lourd climat qui tend à faire passer Eraserhead pour un très sérieux film expérimental, alors qu’il se présente plutôt à moi comme une satire, même dans ses séquences les plus étranges et les plus extrêmes. Lorsque le poulet cuit posé sur la table écarte ses cuisses pour en faire couler un sang menstruel, par exemple, le dégoût ne cache pas le fait qu’il s’agit d’une métaphore teintée d’humour noir.

Eraserhead, film de David Lynch

Je crois qu’on a trop pris Eraserhead au sérieux, alors qu’il suffit de voir la coupe de cheveux du héros pour remarquer qu’il n’est qu’un individu ridiculement paumé dans ce monde. L’horreur dans ce film est réelle, mais la monstruosité du bébé est avant tout le fruit du regard d’un jeune homme qui n’avait aucune envie d’être père et voit ainsi son fils comme un corps aux cris assourdissants qui ne lui ressemble pas, un étranger qu’il regarde avec effroi et dégoût. Il ne souhaite alors que se débarrasser de cet autre qui vient de s’introduire dans sa vie. Le monstre est toujours autre car il est le fruit d’une monstration, c’est par le regard posé sur lui qu’il devient un monstre.

Le bébé d'Eraserhead, film de David Lynch

Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

Le second degré est omniprésent dans les œuvres de David Lynch, qui fait qu’Eraserhead n’est pas un délire trop réfléchi pour être surréaliste, et Elephant Man n’est pas un film lacrymal facile, selon moi. Il y a dans ce dernier une critique acerbe structurée par l’opposition entre le monde d’en bas, industriel, ignorant et misérable, et celui d’en haut, paisible, cultivé et bourgeois. La présence de ce « monstre » de fête foraine dans la société victorienne bourgeoise tend à faire surgir les habitants d’en bas, qui viennent voir l’homme-éléphant en train de se pavaner en redingote. Ne font-ils pas la même chose que les riches qui viennent lui rendre visite ? Sauf que ces pauvres gens ne lui apportent qu’une débauche dont il n’a pas besoin, ou plutôt qui lui échappe puisque son corps lui interdit d’en jouir (qui voudrait se faire draguer par lui ?), ils ne peuvent que l’embarquer de force dans une danse endiablée, véritable bacchanale des fous qui prend des allures de danse funèbre lors d’une séquence étourdissante.

Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

Les bourgeois lui apportent, eux, leur culture, une manière voilée de parler de ses sentiments. Puisqu’il ressemble trop peu à un homme, John Merrick voudrait cumuler en lui tout ce qui fait l’humanité : la culture, l’habileté (il construit des maquettes), sa foi religieuse et son amour.

Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

Mais qu’on ne s’y trompe pas, sa fascination pour la noblesse n’est que le fruit d’une croyance ancestrale selon laquelle la perfection physique de l’homme s’accorde à sa noblesse d’âme : ainsi fait-il remarquer au docteur Treves que son épouse a un visage noble. Et le film Elephant Man semble s’accorder à ce mythe, puisque les pauvres sont le plus souvent hideux. Mais John Merrick lui-même brise cette croyance qui lui est si chère en étant un « monstre » cultivé et en mettant à jour la monstruosité de chacun face à lui. Le docteur Treves qui le soigne et le montre à la grande société n’est-il qu’un alter-ego bourgeois du montreur de monstre de la foire qui le possédait autrefois ?

Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

L’émotion qui étreint le spectateur d’Elephant Man ne doit pas faire oublier l’amer constat de David Lynch : quelque soit son niveau de culture, l’homme reste lui-même, l’être le plus ignoble moralement possède un peu d’âme quelque part en lui, tandis que les hommes qui sont les plus corsetés par la civilisation, la culture et les bonnes manières ne peuvent empêcher leur humanité la plus triviale, la plus animale, de surgir. Le docteur Treves au final exploite lui aussi l’homme-éléphant mais lui apporte un gain considérable en terme de qualité de vie et de culture au sens large. John Merrick est heureux ainsi, peu lui importe d’être exploité. Est-ce la limite de la civilisation ? Le regard de David Lynch est ambigu, il pose des questions sans énoncer de réponse, ce qui est tout ce qu’un artiste peut faire. Et surtout, tout comme l’humour d’Eraserhead n’empêche pas le déploiement de son étrangeté parfois atroce, la réflexion d’Elephant Man ne l’empêche pas d’être un film bouleversant, et même d’être une autre forme expérience sensorielle, plus classique, comme en témoignent les diverses séquences oniriques et, à nouveau, l’atmosphère du film crée par la mise en avant d’éléments qui, intensifiés, deviennent étranges, comme les lumières frémissantes qui reviennent de manière récurrente dans ses films.

Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

Que le destin de John Merrick émeuve, cela ne fait pas de doute. Moi même, je ne peux à chaque fois réfréner les larmes qui me montent aux yeux à la fin d’Elephant Man, lorsque, au terme d’un voyage à travers les étoiles, s’illumine le visage de la mère de John Merrick.

Elephant Man, film de David Lynch avec Anthony Hopkins et John Hurt

Cette bouleversante séquence est uniquement le fruit d’effets spéciaux, David Lynch s’imposant dès ses début comme un poète de la technique, envahissant ses films de la monstrueuse industrialisation qu’il dénonce, tout en créant une nouvelle beauté grâce à la machine.

Tout indiquait qu’il était l’idéal réalisateur de Dune

Sommaire

  1. 1979-1980 : Les monstres (Eraserhead, 1976 ; Elephant Man, 1980)

  2. 1983-1990 : Le lieu unique et étrange (Dune, 1983 ; Blue Velvet, 1986 ; Twin Peaks la série, 1990-1992)

  3. 1990-2006 : La route du cinéma ( Sailor et Lula, 1990 ; Twin Peaks, Fire Walk With Me, 1992 ; Lost Highway, 1997 ; Une histoire vraie, 1999 ; Mulholland Drive, 2001 ; Inland Empire, 2006)

Cette série d'articles n'aurait pas pu voir le jour sans les nombreuses conversations à bâtons rompus avec Cécile Desbrun, qui partage ma vie, lorsqu'elle écrivait son mémoire sur la femme fatale chez David Lynch. Merci à toi, Cécile.

Vous pouvez retrouver ses analyses très détaillées sur son blog, les liens sont indiqués dans la filmographie ci-dessous.

Filmographie chronologique

Cet article s'inscrit dans le cadre du défi David Lynch initié par la blogueuse Cachou. Vous trouverez ci-dessous la liste des oeuvres de David Lynch et les liens vers les critiques et analyses publiées par les blogueurs et surtout blogueuses participant à ce défi.

Logo du défi David Lynch

Eraserhead (1976): critiques de Cachou, Vance, Yuko et l'analyse de Cécile Desbrun

Elephant Man (1980): critiques de Cachou, Vance, Yuko et Cécile Desbrun

Dune (1984): critiques de Cachou, Vance, Yuko

Blue Velvet (1986): critiques de CachouYuko et l'analyse en deux parties par Cécile Desbrun

Sailor et Lula (1990): critiques de Cachou, Vance, Yuko et Cécile Desbrun

Lost Highway (1997): critiques de Cachou et l'analyse très complète de Cécile Desbrun

Une Histoire Vraie (1999): critiques de Cachou

Mulholland Drive (2001): critiques de Cachou,

Inland Empire (2006): critiques de  Cachou, Vance

 

Twin Peaks: Dossier sur la série par Cécile Desbrun (5 parties)

Analyse de Lady Blue Shanghai par Cécile Desbrun (court-métrage publicitaire pour Dior)

Présentation de David Lynch par Yuko: partie 1, partie 2

La Main Gauche de David Lynch de Pacôme Thiellement (essai) lu par Vance

Bilan du défi par Vance

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : LA DERNIERE SEANCE
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Commentaires

Excellent. Très pertinent et éclairé. J'ai hâte de lire la suite.

Commentaire n°1 posté par Vance le 06/04/2011 à 13h05

Merci Vance ! La suite est en route, elle sera publiée dans quelques jours. Je publierai avant mon article sur David Cronenberg et Philip K. Dick.

Réponse de Jérémy Zucchi le 06/04/2011 à 13h17

Que de bonnes nouvelles !

Commentaire n°2 posté par Vance le 06/04/2011 à 17h29

C'est que le début, je l'espère ! Je viens de trouver beaucoup d'idée pour mon bouquin sur Philip K. Dick, j'en parlerai plus tard...

Réponse de Jérémy Zucchi le 08/04/2011 à 11h18

C'est la troisième partie qui m'intrigue le plus! Très intéressant en tout cas.

 

(et j'ai pu mettre ma liste de liens à jour! ^_^)

Commentaire n°3 posté par Cachou le 15/04/2011 à 22h51

Merci ! La troisième, tu devras attendre un peu, je fais durer le suspense ! Et puis surtout je dois développer ce que j'ai déjà écrit.

Réponse de Jérémy Zucchi le 15/04/2011 à 23h36

Un petit mot en passant (puisque je découvre ton blog grace à Cécile) et je le trouve vraiment très riche !! a bientôt pour de nouvelles découvertes ! Je vais visiter encore un peu ! compte sur moi pour revenir :) A bientôt !

Commentaire n°4 posté par yuko le 23/05/2011 à 13h53

Merci Yuko ! Je suis déjà allé sur ton blog avec Cécile lors du défi Lynch, j'aime bien tes critiques, souvent courtes mais justes.

Réponse de Jérémy Zucchi le 30/05/2011 à 10h26

L'auteur du blog

Je suis Jérémy Zucchi, né en 1986. Diplômé de Master d'études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université Lumière Lyon-2 en 2009. Je prépare un essai sur l'esthétique des oeuvres de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick et de leurs adaptations. Je suis graphiste et réalisateur/monteur de films. Je réalise des films de fiction et documentaire, mais aussi des captations et autres films de commande. Je collabore avec les artistes Patricia & Marie-France Martin comme monteur et graphiste. En 2004, j'ai obtenu le Premier Prix au Concours Général des Lycées en Arts Plastiques. Pour plus d'info, voir mon CV

 

 

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