David Lynch. Un des rares réalisateurs dont le seul nom suffit à évoquer un univers, une esthétique, à ouvrir les vannes à des torrents de mots pour analyser ses œuvres parfois
obscures, ou à faire soupirer d’ennuis. Personnellement, j’aime beaucoup son œuvre, surtout Elephant Man (1980), Blue Velvet (1986),
Mulholland Drive (2001) et la série Twin Peaks (1990-1992). Il est l’un de mes réalisateurs préférés, c’est pourquoi j’aurai beaucoup aimé,
comme Cécile
Desbrun, Yuko ou Vance, participer au défi
David Lynch proposé par Cachou (voir la liste de leurs articles en fin). Mais par manque de temps, je vous propose une synthèse où je vais tenter de passer en revue son œuvre et de
brièvement l’analyser en deux articles. Pour simplifier cette tâche difficile, je vais diviser chronologiquement son œuvre en trois parties, car je pense, inconsciemment ou nom, qu’il y a une
progression logique :
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1979-1980 : Les monstres
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1983-1990 : Le lieu unique et étrange
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1990-2006 : La route du cinéma
Trois périodes, trois thèmes, trois thématiques qui s’enchaînent et se mêlent. Je vous laisse les découvrir et me dire en commentaire ce que vous en pensez.
1979-1980, les monstres
Eraserhead (1976), Elephant Man (1980).

Passant sur ses court-métrages, que je n’ai pas vu, David Lynch a réalisé deux premiers films radicalement opposés, deux films en noir et blanc centrés sur la figure du monstre.
Eraserhead est très expérimental, description d’un monde-machine, logique du rêve construite patiemment durant 5 ans autour de différentes figures, dont un bébé
monstrueux dont doit s’occuper un père qui ne l’a jamais voulu. Quant à Elephant Man, c’est une biographie de « l’homme-éléphant » John
Merrick, mélodrame historique bien plus classique dans sa forme. On a souvent dit qu’Elephant Man était une trahison de l’esprit expérimental et subversif
d’Eraserhead, et pourtant, ce film de studio tire sa force de son ancrage de la monstruosité dans un monde réaliste, jusque dans les salons feutrés de la
bourgeoisie londonienne venue tester leur résistance à la vue de cet homme monstrueusement déformé. C’est une satire avant tout, de même qu’Eraserhead doit selon nous
être vu comme une vision caricaturale et onirique de la vie d’un jeune homme marié et père de famille. Ce film conçu au fur et à mesure de son tournage durant cinq ans instaure une atmosphère
angoissante où quelques rares humains errent dans la grisaille d’un monde industriel coupé du monde.
Un lourd climat qui tend à faire passer Eraserhead pour un très sérieux film expérimental, alors qu’il se présente plutôt à moi comme une satire, même dans ses séquences
les plus étranges et les plus extrêmes. Lorsque le poulet cuit posé sur la table écarte ses cuisses pour en faire couler un sang menstruel, par exemple, le dégoût ne cache pas le fait qu’il
s’agit d’une métaphore teintée d’humour noir.
Je crois qu’on a trop pris Eraserhead au sérieux, alors qu’il suffit de voir la coupe de cheveux du héros pour remarquer qu’il n’est qu’un individu ridiculement paumé
dans ce monde. L’horreur dans ce film est réelle, mais la monstruosité du bébé est avant tout le fruit du regard d’un jeune homme qui n’avait aucune envie d’être père et voit ainsi son fils comme
un corps aux cris assourdissants qui ne lui ressemble pas, un étranger qu’il regarde avec effroi et dégoût. Il ne souhaite alors que se débarrasser de cet autre qui vient de
s’introduire dans sa vie. Le monstre est toujours autre car il est le fruit d’une monstration, c’est par le regard posé sur lui qu’il devient un monstre.
Le second degré est omniprésent dans les œuvres de David Lynch, qui fait qu’Eraserhead n’est pas un délire trop réfléchi pour être surréaliste, et
Elephant Man n’est pas un film lacrymal facile, selon moi. Il y a dans ce dernier une critique acerbe structurée par l’opposition entre le monde d’en bas, industriel,
ignorant et misérable, et celui d’en haut, paisible, cultivé et bourgeois. La présence de ce « monstre » de fête foraine dans la société victorienne bourgeoise tend à faire surgir
les habitants d’en bas, qui viennent voir l’homme-éléphant en train de se pavaner en redingote. Ne font-ils pas la même chose que les riches qui viennent lui rendre visite ? Sauf que ces
pauvres gens ne lui apportent qu’une débauche dont il n’a pas besoin, ou plutôt qui lui échappe puisque son corps lui interdit d’en jouir (qui voudrait se faire draguer par lui ?), ils ne
peuvent que l’embarquer de force dans une danse endiablée, véritable bacchanale des fous qui prend des allures de danse funèbre lors d’une séquence étourdissante.
Les bourgeois lui apportent, eux, leur culture, une manière voilée de parler de ses sentiments. Puisqu’il ressemble trop peu à un homme, John Merrick voudrait cumuler en lui tout
ce qui fait l’humanité : la culture, l’habileté (il construit des maquettes), sa foi religieuse et son amour.
Mais qu’on ne s’y trompe pas, sa fascination pour la noblesse n’est que le fruit d’une croyance ancestrale selon laquelle la perfection physique de l’homme s’accorde à sa noblesse d’âme :
ainsi fait-il remarquer au docteur Treves que son épouse a un visage noble. Et le film Elephant Man semble s’accorder à ce mythe, puisque les pauvres
sont le plus souvent hideux. Mais John Merrick lui-même brise cette croyance qui lui est si chère en étant un « monstre » cultivé et en mettant à jour la monstruosité
de chacun face à lui. Le docteur Treves qui le soigne et le montre à la grande société n’est-il qu’un alter-ego bourgeois du montreur de monstre de la foire qui le possédait
autrefois ?
L’émotion qui étreint le spectateur d’Elephant Man ne doit pas faire oublier l’amer constat de David Lynch : quelque soit son niveau de culture,
l’homme reste lui-même, l’être le plus ignoble moralement possède un peu d’âme quelque part en lui, tandis que les hommes qui sont les plus corsetés par la civilisation, la culture et les bonnes
manières ne peuvent empêcher leur humanité la plus triviale, la plus animale, de surgir. Le docteur Treves au final exploite lui aussi l’homme-éléphant mais lui apporte un gain
considérable en terme de qualité de vie et de culture au sens large. John Merrick est heureux ainsi, peu lui importe d’être exploité. Est-ce la limite de la civilisation ?
Le regard de David Lynch est ambigu, il pose des questions sans énoncer de réponse, ce qui est tout ce qu’un artiste peut faire. Et surtout, tout comme l’humour
d’Eraserhead n’empêche pas le déploiement de son étrangeté parfois atroce, la réflexion d’Elephant Man ne l’empêche pas d’être un film
bouleversant, et même d’être une autre forme expérience sensorielle, plus classique, comme en témoignent les diverses séquences oniriques et, à nouveau, l’atmosphère du film crée par la mise en
avant d’éléments qui, intensifiés, deviennent étranges, comme les lumières frémissantes qui reviennent de manière récurrente dans ses films.
Que le destin de John Merrick émeuve, cela ne fait pas de doute. Moi même, je ne peux à chaque fois réfréner les larmes qui me montent aux yeux à la fin d’Elephant
Man, lorsque, au terme d’un voyage à travers les étoiles, s’illumine le visage de la mère de John Merrick.
Cette bouleversante séquence est uniquement le fruit d’effets spéciaux, David Lynch s’imposant dès ses début comme un poète de la technique, envahissant ses films de la
monstrueuse industrialisation qu’il dénonce, tout en créant une nouvelle beauté grâce à la machine.
Tout indiquait qu’il était l’idéal réalisateur de Dune…
Sommaire
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1990-2006 : La route du cinéma ( Sailor et Lula, 1990 ; Twin Peaks, Fire Walk With Me, 1992 ; Lost Highway, 1997 ;
Une histoire vraie, 1999 ; Mulholland Drive, 2001 ; Inland Empire, 2006)
Cette série d'articles n'aurait pas pu voir le jour sans les nombreuses conversations à bâtons rompus avec Cécile Desbrun, qui partage ma vie, lorsqu'elle écrivait son mémoire sur la
femme fatale chez David Lynch. Merci à toi, Cécile.
Vous pouvez retrouver ses analyses très détaillées sur son blog, les liens sont indiqués dans la filmographie ci-dessous.
Filmographie chronologique
Cet article s'inscrit dans le cadre du défi David Lynch initié par la blogueuse Cachou. Vous trouverez ci-dessous la liste des oeuvres de David Lynch et les liens vers les critiques et analyses
publiées par les blogueurs et surtout blogueuses participant à ce défi.
Eraserhead
(1976): critiques de Cachou, Vance, Yuko et
l'analyse de Cécile
Desbrun
Elephant Man
(1980): critiques de Cachou, Vance, Yuko et Cécile
Desbrun
Dune (1984): critiques de Cachou,
Vance, Yuko
Blue Velvet
(1986): critiques de Cachou, Yuko et l'analyse en deux parties par Cécile
Desbrun
Sailor et
Lula (1990): critiques de Cachou, Vance, Yuko et Cécile Desbrun
Lost Highway
(1997): critiques de Cachou et l'analyse très complète de Cécile Desbrun
Une Histoire Vraie (1999): critiques de Cachou
Mulholland Drive (2001): critiques de Cachou,
Inland Empire (2006): critiques de Cachou, Vance
Twin Peaks: Dossier sur la série par Cécile Desbrun (5 parties)
Analyse
de Lady Blue Shanghai par Cécile Desbrun (court-métrage publicitaire pour Dior)
Présentation de David Lynch par Yuko: partie
1, partie 2
La Main Gauche de David Lynch de Pacôme Thiellement (essai) lu par Vance
Bilan du défi par Vance
Excellent. Très pertinent et éclairé. J'ai hâte de lire la suite.
Merci Vance !
La suite est en route, elle sera publiée dans quelques jours. Je publierai avant mon article sur David
Cronenberg et Philip K. Dick.
Que de bonnes nouvelles !
C'est que le début, je l'espère ! Je viens de trouver beaucoup d'idée pour mon bouquin sur Philip K. Dick, j'en parlerai plus tard...
C'est la troisième partie qui m'intrigue le plus! Très intéressant en tout cas.
(et j'ai pu mettre ma liste de liens à jour! ^_^)
Merci !
La troisième, tu devras attendre un peu, je fais durer le suspense !
Et puis surtout je dois développer ce que j'ai déjà écrit.
Un petit mot en passant (puisque je découvre ton blog grace à Cécile) et je le trouve vraiment très riche !! a bientôt pour de nouvelles découvertes ! Je vais visiter encore un peu ! compte sur moi pour revenir :) A bientôt !
Merci Yuko !
Je suis déjà allé sur ton blog avec Cécile lors du défi Lynch, j'aime bien tes critiques, souvent
courtes mais justes.