Démolition et reconstruction d'un homme
Substance Mort, roman de Philip K. Dick, paru en 1977. Roman terrifiant, bouleversant, vertigineux. Peu de livres ont provoqué en moi de telles
émotions, dont il me sera difficile de rendre compte dans cet article écrit dans le cadre de la lecture commune avec les blogueurs Cachou, Bruce Kraft et Vance. C’est un récit écrit par un
survivant, qui rêvait de résurrection, qui attendait un signe qui ne vint jamais sauf comme une étincelle dans son cerveau cramé. Substance Mort est né du centre de
désintoxication pour héroïnomanes de Vancouver où Philip K. Dick avait été admis, quoique étant beaucoup trop gros pour avoir été victime de l’héroïne. Il carburait plutôt au
mélange d’amphétamines et de médicaments divers, cachetonnant pour payer ses cachets, sa maison de Califormie transformée en refuge pour les jeunes junkies de la ville, qui tous allaient bientôt
être frappés du châtiment décrit par Substance Mort : dépendance, maladie, folie, mort. En 1972, en cette époque sombre, Philip K. Dick
fut invité à Vancouver pour y donner sa conférence « L’homme et l’androïde » qu’il écrivit fiévreusement, comme un testament. Celle qu’il aimait ne voulut pas
l’accompagner, alors il y alla seul, et peu de temps après la conférence, tenta de se suicider dans sa chambre d’hôtel. Ce suicide aurait dû le laisser définitivement inerte, il aurait dû le
transformer en chose, en pierre.
« Imagine un peu : tu es conscient, mais pas vivant », dit un patient du centre de désintoxication New Path dans Substance Mort (Substance
Mort, Paris, Éditions Denoël, collection « Folio SF », traduction de Robert Louit, 2000, p. 348.). Devenir une pierre sans émotions, impuissante, indifférente, incapable
de choisir ce qu’elle veut voir, caméra sans conscience, voilà la plus grande peur de Philip K. Dick, et voilà ce qu’il est presque devenu à cette époque, lorsqu’il nettoyait les
chiottes du centre de désintoxication, heureux de pouvoir faire quelque chose. On lui a ensuite donné des tâches administratives à faire, il a pu écrire, imaginer une histoire autour de ce
lieu, des drogués qui hantaient les couloirs, une histoire sur lui-même.
Drogue, schizophrénie, paranoïa, cinéma...
Substance Mort est l’histoire d’un inspecteur de la brigade des stups, Robert Arctor, alias Fred pour les autres stups. Il agit sous couverture, tout le monde le voyant
comme l’un de ces drogués à la Substance M qui errent hagards dans les rues d’Anaheim, Californie, de 1994. Il vit dans un pavillon avec ses amis Ernie Luckman et Jim Barris, parlant durant des
heures de la manière de calculer le nombre de vitesses d’un vélo… Jerry Fabin ou Charles Freck, deux junkies encore plus atteints, viennent parfois rejoindre ce radeau à la dérive. Robert Arctor
aime Donna Hawthorne, une jeune femme de dix-neuf ans à peine qui vend de la Substance M. Il l’aime mais elle l’ignore, elle n’a plus dans le corps que de l’héroïne. Robert Arctor ment à tous, il
les surveille grâce à des caméras de surveillance de la police. Dans ce monde paranoïaque, pourquoi s’étonner qu’il ne connaisse même pas le vrai visage de son supérieur Hank, et que ce dernier
ne connaisse pas le sien ? Car tous les policiers de la brigade des stups portent un « scrumble suit », un costume aux multiples visages. Ils s’appellent tous par des
pseudonymes, anticipant les avatars d’Internet et annonçant les noms imposés aux patients du centre de désintoxication New Path où atterrira Robert Arctor.
Car il deviendra schizophrène, victime des effets de la drogue Substance M et de la paranoïa policière. On lui a demandé d’enquêter sur lui-même, c’est ce qu’il a fait. Il s’est observé
chaque jour sur les caméras de surveillance, guettant ses moindres faits et gestes… Le personnage, et par extension le lecteur, est de plus en plus plongé dans « le brouillard complet.
Le brouillard mental et le brouillard au-dehors. » (p. 289). En vérité, ce « brouillard » n’est pas causé par le sujet (inexistant) des heures de discussions
visionnées, mais par le visionnage lui-même, comme Philip K. Dick l’écrit plus loin : « Il se demanda où était passé son sens de la durée. C’est à force de regarder les
holos. Je ne suis plus capable de dire l’heure. » (p. 289). Le monde n’est plus qu’une une image cinématographique dont le temps peut être ralenti, accéléré, figé, prolongeant la
réflexion sur la perception cinématographique du temps par les schizophrènes et autistes du roman Glissement de temps sur Mars (1963). Il ne devient plus possible pour
Robert Arctor de reconstituer son être, Fred le flic et Robert Arctor le drogué sont dissociés. Le cerveau cramé de Robert Arctor est peut-être le réceptacle d’une révélation divine, à l’image de
ce junkie Tony Amsterdam qui un jour vit Dieu, comme le raconte Donna dans un passage bouleversant de Substance Mort que j’ai étudié dans un autre article.
Le thème du miroir, de l'objet et de son reflet prend pour base une citation de la première Epître aux Corinthiens de Saint Paul. Dans ce roman,
Philip K. Dick établit un parallèle entre deux images engendrées, deux empreintes des objets réels et non des créations de la main de l'homme : le reflet et l’image
photographique/cinématographique. Philip K. Dick évoque ici directement Saint Paul :
- En un miroir, obscurément », dit Fred. Un miroir assombri. Une caméra obscure. Et par miroir, saint Paul n’entendait pas un objet de verre étamé – ça n’existait pas, à
son époque – mais une surface métallique polie, celle d’un plateau par exemple, dans laquelle il pouvait contempler son reflet. Luckman lui avait appris ça au cours de ses lectures théologiques.
Pas un télescope ou un dispositif à lentille, qui ne créent aucune inversion, mais simplement l’image inverse de son visage aperçue dans un miroir – étirée à travers l’infini, comme ils disent.
Pas à travers un miroir, mais réfléchie par un miroir. Et ce reflet qui te revient : c’est toi, c’est ton visage et pourtant ça ne l’est pas. Ils n’avaient pas de caméras en ce temps-là, et
personne ne pouvait se voir autrement qu’à l’envers. (p. 305)
Si Robert Arctor voit tout à la fois l’objet et son image, il peux voir la réalité dans son entier. Mais il n’y a personne pour l’aider à choisir.
Le rêve cinématographique de résurrection
Dans Substance Mort en particulier, Philip K. Dick met ainsi en scène l’espoir d’une révélation par l’image : un être transcendant doit permettre
de définir ce qu’est le réel, et par là même déjouer la mort, par l’inversion du cours du temps grâce au cinéma. Pour André Bazin, la photographie lave l’homme du péché de
connaissance, la perspective, révélant enfin le référent : l’image ne se substitue plus au monde. « Comme le christ est venu restaurer l’image dégradée de l’homme après le péché d’Adam et
Ève, écrit Luc Vancheri à propos de Bazin, Niepce et Lumière sont venus racheter le péché de connaissance des premiers peintres de la Renaissance
qui ont désiré goûter au fruit défendu de la peinture, la perspective. » (Luc Vancheri, Cinéma et peinture, Paris, Éditions Armand Colin, Collection « Armand Colin
Cinéma », 2007, p. 49). Ainsi le cinéma est porteur de la promesse d’une révélation du réel qui mettra fin au brouillard où les êtres errent, révélation qui, comme dans le Nouveau
Testament, s’accompagnera d’une résurrection des morts. Dans un passage très émouvant où Charles Freck imagine la résurrection de tous ces amis et idoles victimes de la drogue, dont
Janis Joplin (photo ci-dessous). Le rêve de Charles Freck prend la forme de la représentation du paradis et de son pendant cinématographique conventionnel, le happy end
: « Tous, même ceux qui étaient morts ou complètement cramés, comme Jerry Fabin. Ils se trouvaient tous là, baignés par une belle lumière blanche qui n’était pas celle du jour, mais plus
belle encore, comme une mer qui s’étendait sous eux mais qui les recouvrait aussi. » (p. 190). Cet extrait de Substance Mort pourrait n’être qu’une caricature
de ces
fins heureuses, mais Dick l’élève jusqu’à un sommet d’émotion grâce au contraste créé entre le bonheur
rêvé et l’amère certitude que la mort l’emportera toujours, que le temps ne pourra être inversé :
Donna et une paire de filles, tellement désirables – elles portaient des corsages à dos nu et des shorts, et pas de soutien-gorge. Il entendait de la musique sans pouvoir reconnaître quelle plage
de quel album. Hendrix, peut-être ! Oui, un vieux morceau de Hendrix, et puis soudain ce fut J.J. Tous : Jim Croce et J.J., mais surtout Hendrix. "Avant ma mort, murmurait Hendrix,
laissez-moi mener ma vie comme je le veux", et la séquence-fiction creva comme un ballon, car il avait oublié que Hendrix était mort, et aussi comment lui et Joplin étaient morts, sans
parler de Jim Croce. Surdose de poudre pour Hendrix et J.J., deux êtres comme ceux-là, deux humains scandaleux [...]. Et puis il entendit résonner dans sa tête la clameur de Janis "All
is loneliness" et se mit à pleurer. Et rentra chez lui comme ça. (pp. 190-191)
L’espace d’un instant, le rêve prend le pas sur la réalité : « il avait oublié que Hendrix était mort» (p. 191) écrit l’auteur. Il y a dans l’esprit de nombreux
personnages de Dick une confusion entre temps cinématographique et temps ordinaire qui les fait constamment osciller entre schizophrénie et croyance en une réalisation du Miracle
cinématographique dans la réalité. Maîtrisant le temps cinématographique par le montage, Robert Arctor semble croire lui-même à sa maîtrise possible du temps ordinaire, tel un Christ le jour du
Jugement Dernier. Cette croyance est une nécessité pour les personnages de ses œuvres, qui errent en quête d’une manifestation divine, d’un au-delà des apparences. « Car, poursuivait la
voix, dès que l’Écriture apparaîtra inversée, vous saurez ce qui est illusion et ce qui ne l’est pas. La confusion prend fin et la mort, l’ultime ennemi, la [drogue] Substance Mort, est
engloutie non par le corps mais par la victoire. Et voici je vous révèle le secret : nous ne dormirons pas tous dans la mort. » (p. 309). Le moment de Substance
Mort où Charles Freck réalise que toutes ses idoles sont mortes témoigne du désespoir né de cette perte de foi en la résurrection. Alors, comme l’écrit Philip K.
Dick, « la séquence-fiction creva comme un ballon » (p. 191). Il ne reste plus que le drogué qui erre hors de toute continuité spatio-temporelle, sans but,
sans acte, l’esprit vidé. Voilà ce qu’est la mort : « Tu vois, et même tu comprends, mais tu ne vis pas, dit l’un des drogués de New Path. Tu as le nez collé au carreau. Tu
reconnais les choses, mais ça ne fait pas de toi un vivant. On peut mourir et durer encore. Parfois, ce qui t’observe derrière les yeux de quelqu’un est mort dans l’enfance. » (p. 348).
Les victimes du rêve
Tous les personnages, de même qu’un grand nombre de faits relatés dans ce roman de science-fiction, sont issus de personnes réelles, des proches de Philip K. Dick tous victimes
de la drogue, dont il dresse l’insupportable liste dans la postface, après le déchirant dernier chapitre. Dans cette liste se trouve l’auteur lui-même :
À Phil lésion pancréatique permanente. (p. 396)
Dans cette postface, Philip K. Dick dit que l’abus de drogue n’est pas « une maladie, mais une erreur de jugement. Et quand un certain nombre de gens s’y mettent, cela
devient un style de vie - dont la devise, dans le cas présent, serait : "Prends du bonheur maintenant parce que demain tu seras mort." Seulement la mort commence à vous ronger presque
aussitôt, et ce bonheur n’est plus qu’un souvenir. Il ne s’agit en somme que d’une accélération, d’une intensification de la vie telle qu’elle est vécue ordinairement. » (p. 394). Dans
cette dernière phrase nous voyons à nouveau la présence du cinéma, dont les films condensent les existences, n’en retenant le plus souvent que les moments paroxystiques, intensifiant les gestes
les plus anodins, les mots les plus inaudibles, les choses entrevues au coin de l’œil. S’il y a « erreur de jugement », c’est celui de vouloir vivre comme dans un film,
intensément.
Comment adapter ce roman magnifique et très complexe en film ? Quels ont été les choix de Richard Linklater dans l’adaptation A Scanner Darkly
(2006) ? Comment la réflexion de Philip K. Dick sur le cinéma peut devenir images, sons, film ? Nous verrons ça dans l’article sur le film A Scanner Darkly de Richard
Linklater.
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