Lundi 23 mai 2011 1 23 /05 /Mai /2011 00:11

Affiche de The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)Terrence Malick vient de recevoir la Palme d’Or du Festival de Cannes pour son film The Tree of Life, et je ne peux que m’en réjouir car, une nouvelle fois, il nous a confirmé qu’il est certes un cinéaste invisible à la télévision ou en photo (il n’est même pas venu chercher sa Palme), mais que sa présence, sa vision, sa pensée est là, à l’écran, devant nous. Inutile de chercher ailleurs la présence et la voix de Terrence Malick que sur l’écran, dans chacune de ses images, dans chacun des mots prononcés par les personnages. Pour l’anecdote, il apparaît dans son premier film, La Balade sauvage (1973), et la dernière photo de lui remonte à l’époque du sublime et terrifiant La Ligne rouge (1998). N’espérez pas de lui une interview, chose impensable à l’heure où chacun (moi y compris) fait son auto-promo sur le web. The Tree of Life est livré à la vision et à la compréhension des spectateurs tel qu’il est, sans discours de son créateur explicitant ses intentions, sans carte routière pour décrypter ce film assez déroutant.

Tout le monde donne son avis sur le film qui a eu la Palme d’Or chaque année, même ceux qui ne l’ont pas vu. Pour une fois, j’ai vu le film en question, et avant même qu’il ne soit récompensé. C’était lundi, dans une salle de cinéma de Lyon remplie de spectateurs qui s’agitèrent de plus en plus sur leur fauteuil. Rarement j’ai entendu autant de réactions, ressenti une telle perplexité. J’imagine que la réaction du public à l’époque de la sortie du 2001, l’odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968) était relativement proche. On compare souvent ce film-somme (qui m’accompagnera toujours) à The Tree of Life, en raison des séquences « cosmiques » de ce dernier. Je ne vais pas me lancer dans une analyse comparée, qui serait passionnante à effectuer, en tout cas, nulle doute que, comme le film de Kubrick, The Tree of Life va déchaîner des torrents de gloses dithyrambiques et d’aveux d’incompréhension totale. Nulle doute que ce film hors norme va diviser les spectateurs, et pas seulement ceux qui iront le voir parce qu’il est labellisé Palme d’Or 2011 et qu’il y a Brad Pitt, car il divise déjà les admirateurs de Terrence Malick eux-mêmes. C’est pourquoi j’ai tenu à faire cette critique, moi qui commente de plus en plus rarement l’actualité cinématographique. Car même des blogueurs amis et fans de Malick tels que les excellents Vance et Nicolas Gilli (critiques du film en lien) ont exprimé leur déception et, me semble-t-il, ont fait fausse route en voyant dans ce film un reniement des précédents, le cinéaste semblant préférer la Grâce de l'austère religion chrétienne (le père) à la Nature (la mère). Je comprend la déception ou l'irritation des uns et des autres mais, contrairement à ce que j'ai pu lire ici et là, je ne crois pas que le prosélytisme se situe quelque part dans ce film.

Être spectateur de notre naissance

Lorsque Terrence Malick délaisse en cours de route l’histoire du deuil d’un couple des années cinquante ayant perdu l’un de leurs enfants, les spectateurs autour de moi n’ont pas cessé de faire part de leurs sarcasmes. Car Terrence Malick soudain élargit son champ de vision jusqu’à embrasser l’infiniment grand et l’infiniment petit, représentant par fragments la création de l’univers et l’émergence de la vie. Galaxies, planètes, astéroïdes, dinosaures, protozoaires…

The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Certains trouvent ces images kitsch, n’y voyant qu’un délire New Age, et on pourrait en effet blaguer en écrivant que Terrence Malick a fait 2001, l’odyssée de l’espacedans son froc. Pour ma part, il s’agit d’une des plus belles visions que j’ai vu au cinéma, l’infini entrevu, l’existence qui lentement se crée. Mais, pensent tous les spectateurs décontenancés et peut-être ennuyés, pourquoi avoir besoin de ces images du cosmos et ce rappel déroutant des origines de la vie ? Parce que cet être qui est mort, cet enfant presque anonyme, existait et vivait. Comme chacun de nous, comme chaque chose qui existe et, mieux encore, vit, il était un miracle, un miracle réel, riant, hurlant, jouant, parlant, croisant une infinité d’autres existences miraculeuses sans le savoir. Terrence Malick nous rappelle d’où il vient, ce petit enfant. Des poussières d’étoiles, pour reprendre la belle expression de l’ouvrage d’Hubert Reeves.

Il y a en chacun de nous une matière née au moment du Big Bang. Il y a en chaque chose le vide, le vide qui se déploie dans toutes les directions de l’espace. Lorsqu’on lève les yeux vers les étoiles, c’est nous-mêmes que nous voyons. On peut ricaner en lisant ces lignes et en voyant les incroyables images de  The Tree of Life, mais le fait est là, impossible à renier.

The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Il existe des territoires de l’espace que nul n’a jamais contemplé. Il a existé un temps où personne ne pouvait dire « Cela existe ». Il a même existé un temps avant le Big Bang où peut-être rien n’existait. Ce temps échappe à toute représentation. Lorsque Terrence Malick montre l’émergence du monde que nous connaissons si partiellement, il fait preuve d’un orgueil véritable, authentiquement humain : il voudrait être là où nul regard est possible. Être Dieu, en quelque sorte. En faisant cela, il montre en négatif l’absence de l’homme, l’impossibilité d’être là pour voir ce qu’il a représenté à l’écran. The Tree of Lifeest une oeuvre sur le fait d’exister, sur ce mystère qu’on oublie si facilement jour après jour. Comme chacun de ses films, Terrence Malick dans The Tree of Life montre notre besoin de trouver notre place dans le monde, notre nécessité de nous représenter dans l’univers.« Raconte-nous une histoire d’avant qu’on soit né » demande l’un des enfants à leur mère, exprimant ainsi leur tentative de s’imaginer un monde où ils n’existaient pas. Comment est-ce possible ? Comment est-ce représentable ? Et la mère raconte un instant de pure liberté, à bord d’un vieil avion biplace, un temps où elle ressentit plus fort que jamais auparavant le frisson vital de l’existence.

Croire qu’on n’est pas humain

Rarement un film a tant montré ces instants où, hors de tout discours, de tout enjeu, l’être simplement vit. Avec une liberté et une sensibilité sans pareille, en un mouvement incessant dont on appréhende la coupure mortelle ultime, Terrence Malick nous montre ces trois enfants grandir, collection d’éclats de vie.

Brad Pitt dans The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Le seul chapelet que le cinéaste nous invite à porter autour de notre cou, c’est celui qui contient ces perles de vie, et il passe avec un lyrisme incroyable d’une petite éternité saisie en plein vol à une autre. Contrairement à ce que beaucoup ont pu écrire, la présence de l’acteur Sean Penn n’est pas anecdotique, ce n’est pas un caméo puisque c’est lui qui a vécu ces instants avec ses frères et ses parents, c’est lui qui, errant dans les building vitrés étincelants et déshumanisés du présent, égrène les perles de ce chapelet. C’est un chemin de croix christique qu’il vit, de la vie presque animale du petit enfant, qui ne pense pas le monde mais simplement y existe, à l’enfant qui grandit, devient lentement adulte et s’interroge de plus en plus sur le sens de son existence et sur le bien fondé des règles qui en définissent les frontières. Au « pourquoi ? » de l’existence succède le « comment ? ». Pourquoi son père (Brad Pitt) est si dur avec eux, et avec lui en particulier ? Pourquoi les oblige-t-il à l’appeler « Sir » tout en les grondant s’ils ne viennent pas l’embrasser comme chaque enfant le fait à son père ?

The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Il les élève uniquement dans le but qu’ils puissent s’insérer dans une société qu’il juge impitoyable, et qu’ils y réussissent. Il ne les élève pas tels qu’ils devraient être, bons, mais selon ce que le monde est, dur et injuste. Lui-même voulait devenir musicien, mais il a préféré durcir son cœur, étouffer sa sensibilité pour vendre des brevets de produits industriels obscurs. Il a détruit en lui sa nature, et veux faire pareil avec ses fils, excepté avec celui qui aime jouer de la guitare qu’il semble voir comme sa rédemption. Mais c’est cet enfant qui mourra.

Brad Pitt dans The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Ne pas comprendre le père, ne pas vouloir lui pardonner, se réfugier dans l’amour unique de la mère, de la nature, c’est en vérité croire qu’on n’est pas humain. C’est ne pas comprendre que l’homme déploie des efforts immenses pour répondre à cette question : « Comment exister ? » L’homme y répond de diverses manière, se réfugiant dans les mythes de la religion, de la mission civilisatrice de l’homme ou du bon sauvage. Parce que la structure des films de Terrence Malick montre l’harmonie naturelle brisée par l’irruption de la civilisation occidentale, on pourrait croire que son point de vue est manichéen, puisqu’il ne cesse d’exalter la communion de l’homme avec la nature, en opposition avec la destruction de celle-ci par la société, qui amène avec elle ses conflits et ses enjeux si dérisoires en comparaison. Mais c’est oublier que la vision de la nature paradisiaque est une représentation, elle est le fruit du regard d’un homme civilisé qui rêve de la rejoindre et d’y demeurer à jamais. Lorsque le personnage incarné par Jim Caviezel dans La Ligne rouge retrouve un village Mélanésien tel que celui dont on l’avait arraché, il n’y voit que maladie, violence et mort. Est-ce la civilisation occidentale qui a importé ses perversions, ou est-ce que le bon sauvage n’existe pas ? De même, John Smith (Colin Farrell) lorsqu’il retourne au village de Pocahontas dans Le Nouveau monde (2005) se rend compte que le mensonge aussi y existe. Les personnages de Terrence Malick rêvent de vivre en communion avec la nature, en totale symbiose et pureté, mais cela n’est qu’un espoir, un rêve jamais réalisé, un souvenir d’un âge d’or passé dont ils se demandent s’il a réellement existé.

Réconcilier les existences gâchées

Terrence Malick montre le processus de l’erreur humaine. Il nous montre comment on peut errer en quête d’une réponse à ce « Comment exister ? », et n’apporter pour solution que des moyens de destruction de l’existence. Quant on sait à quel point la vie est un miracle né du hasard et des lois physiques, quant on a entraperçu cette émergence incroyable, quant on a vu ces enfants rire, ces parents jouer avec eux, comment ne pas souffrir de voir ces existences à peine écloses se flétrir ? Comment ne pas ressentir un terrifiant gâchis existentiel ? Un homme se fait arrêter par des policiers, les gamins détruisent ce qui existe et vit (une grenouille) pour se sentir libre, le fils prie pour que son père meure et, dans une séquence glaçante, on le voit tenté de tuer son père en faisant s’abattre sur lui la voiture qu’il est en train de réparer.

The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Mais le fils a de la compassion pour son père, il le comprend et lui pardonne car il sait qu’il a gâché son bien le plus précieux, sa propre existence, et qu’il a presque réussi à gâcher la jeune vie de ses fils, et celle de son épouse qui en silence souffre de ne pas pouvoir être aussi libre que lorsqu’elle était en avion. Ne pas comprendre le père, et ne pas lui pardonner, ce serait pour Terrence Malick se situer au-dessus de ses congénères comme un enfant regarde des fourmis s’agiter dans une fourmilière. Or si la structure chorale des films de Terrence Malick peut assimiler son point de vue à celui d’un narrateur quasi divin, sa caméra épouse les gestes de chacun de ses personnages, elle témoigne du regard qu’ils portent sur le monde, et leurs voix qui s’enchevêtrent dessinent certes une seule pensée, celle du cinéaste, mais celle-ci se crée avec les personnages.

Brad Pitt dans The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Terrence Malick n’a jamais prétendu dans ses films être au-dessus du monde et des autres hommes. Il y a certes en lui, via ses personnages, cette tentation. Ainsi le protagoniste de La Ligne rouge incarné par Jim Caviezel croit qu’un homme seul peut faire la différence, exister hors de la société qui l’entrave. Mais il se rend compte lui-même qu’il ne peut être uniquement là, au milieu de la furie meurtrière de la guerre, que pour être le témoin de l’existence de ceux qui, près de lui, se battent, rient, tuent et meurent. Il ne peut qu’être l’agent d’une réconciliation des hommes, qui adviendra peut-être un jour. C’est cette réconciliation rêvée que montre The Tree of Life à la fin du film, le fils adulte incarné par Sean Penn retrouvant dans un au-delà illuminé de blanc ses parents, ses frères, tous ceux qui ont traversé le film, et lui-même enfant.

The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Parce que cette représentation évoque évidemment le Paradis chrétien, et que la religion est incarnée par le père autoritaire, il est facile de voir dans cette séquence la victoire de la foi chrétienne. Après tout, le fils n’embrasse-t-il pas le père, qui serait une allégorie du Dieu le Père de la religion chrétienne ? C’est oublier que cette séquence est une représentation de la réconciliation dans l’au-delà qu’imagine le fils. C’est lui que nous suivons dans le désert, lieu de retraite mystique, c’est lui qui nous emmène dans cet éternité entrevue. C’est son espoir de réconciliation, de happy end. Son rêve que le cinéma permet de rendre si réel. C'est un espace-temps fantasmé où seul les êtres existence dans la nature immaculée, cette plage argentée où il n'y a plus besoin de mots, où ils peuvent simplement être, et s'aimer.

Mais à aucun moment Terrence Malick n’affirme l’objectivité de cette séquence, il ne dit pas que le Paradis chrétien existe, il ne justifie encore moins les actes du père et les folies de la civilisation. The Tree of Life est la prière d’un enfant qui a grandit et qui espère que la mort n’est pas une fin, que l’existence n’est pas seulement dictée par les lois inconnues et absurdes du hasard. C’est l’expression d’un espoir, non un discours dogmatique, de même que le sublime Le Nouveau monde mettait en scène la croyance en une union avec la nature immortelle, la Terre-mère qui est aussi une représentation du monde. Interrogeant sans cesse le monde infini dans leurs voix off, les personnages de Terrence Malick doivent imaginer les réponses, et se représenter un monde dont ils sont des poussières, des poussières d’étoiles pensantes.

Sean Penn dans The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : LA DERNIERE SEANCE
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Commentaires

Oui, un artiste a le droit de dire ce en quoi il croit sans être taxé de prosélytisme. Il n'est nullement obligé de s'en tenir à ce qui est "avéré". Il est libre. Il n'est d'ailleurs pas tout à fait exact, à mon avis, que l'avant Big Bang est impossible à représenter, car la peinture a beaucoup représenté Dieu, d'une façon ou d'une autre : par l'ange, par exemple. C'est bien ce qui est fait dans la Bible, et qui était fait dans le temple de Jérusalem. Est-ce que la laïcité libère l'artiste, ou l'entrave ? L'artiste a aussi le droit d'être religieux, si cela lui fait plaisir. Du reste, même si Malick reste proche des données de la science, je serais un peu surpris que pour lui l'apparition de la vie relève d'un hasard exatrordinaire. J'ai plutôt l'impression que, comme Teilhard de Chardin, il laisse entendre que l'apparition de la vie et de l'âme est la logique profonde et cachée du monde, au-delà des manifestations extérieures qui n'en disent rien et semblent mues par le hasard et les lois mécaniques. La fin montre l'aboutissement d'une certaine logique, à mon avis, d'une logique qui va dans le sens de l'amour. Cela ressemble à un intellectuel américain qui a sorti un livre récemment, et qui dit que le vrai moteur de l'Evolution est l'Empathie. Est-ce du prosélytisme, de le penser et de le dire, ou de le montrer ? Non, car Malick n'apporte pas de "preuve" : il reste dans l'Art. Sa preuve est dans le sentiment du spectateur, et puis c'est tout. L'Art est absolument libre. Tant pis pour ceux qui ne sont pas d'accord avec cette vision de la vie. Il faut bien accepter des points de vue différents montrés avec force. Si on n'accepte l'opinion différente que quand elle est montrée timidement et faiblement, alors ! Où est la liberté ?

Commentaire n°1 posté par Rémi le 23/05/2011 à 16h19

Merci pour ce commentaire ! Je voulais dire que le Big Bang représente la limite de la représentation qui se fonde sur les connaissances scientifiques, comme c'est le cas dans la longue séquence de The Tree of Life où on voit la création de la vie. Tout ce qui est situé avant le Big Bang relève de la croyance, que ce soit croyance religieuses ou hypothèses de scientifiques qui ne pourront jamais être prouvées puisque le Big Bang est considéré comme le moment de formation de la matière, de l'espace-temps et des lois physiques. Fait scientifique, on ne peut nier aussi que le Big Bang est aussi considéré avec une certaine religiosité, comme un nouveau récit de la Genèse qui serait presque visible à travers nos instruments de mesure.

Ceci pour faire remarquer que la séparation entre le scientifique et ce qui relève de la croyance est assez mouvante quant on se projette dans des espaces-temps aussi lointains. Il est fort possible de Malick s'est inspiré des théories que tu évoques (qui m'intéressent beaucoup pour mon essai sur Philip K. Dick), et il les libre, en effet, d'y croire et de les représenter si cela est le cas, après tout, 2001, l'odyssée de l'espace montre bien l'évolution de l'homme permise par une entité quasi divine extraterrestre? Voir cet article : http://www.jeremy-zucchi.com/article-les-nouveaux-mythes-du-cinema-de-science-fiction-mythologie-de-la-chimere-4-48032836.html

Cela serait différent si ces films remettaient en cause les faits scientifiques et se faisaient les porte-parole du créationnisme qui fait des ravages, aux USA en particulier. Mais on oublie en effet trop souvent, sous couvert de laïcité (qu'il faudra toujours défendre, soyons clair) que l'artiste est libre de représenter ou de s'inspirer de récits religieux, et heureusement ! Pasolini a montré sublimement avec L'évangile selon Mathieu que cela est nécessaire pour mieux comprendre ces récits, et les croyances qui y sont associées. De même que Martin Scorsese qui s'interroge sur leur résonnance, leur ancrage aujourd'hui.

Réponse de Jérémy Zucchi le 25/05/2011 à 12h05

Bonjour

Merci pour cette critique très étayée d'un film qui n'en méritait pas tant. En effet, je ne pense pas être passé à côté du message. Un film creux, prétentieux, condescendant. J'en veux pour preuve cette scène ou ... non en fait je vais m'arrêter là, ce serait trop long.

En tout cas, merci pour le partage et bonne continuation

Frederic

Commentaire n°2 posté par frederic le 24/05/2011 à 15h13

Merci pour les compliments, je comprends que ce film puisse ne pas séduire autant qu'il m'a séduit, mais un peu de développement ne fait pas de mal, non? Cela permet d'éviter de tomber dans le sarcasme gratuit.

Réponse de Jérémy Zucchi le 25/05/2011 à 12h07

merci pour votre critique. On peut difficilement faire mieux et plus limpide. Merci aussi de tenter d'expliquer (mais ce sera en vain) pourquoi Malick n'est en effet pas ouvertement, objectivement, en train d'asséner, selon ses détracteurs, un message chrétien. J'ai même lu quelque part que son film était "moralement inacceptable". Pour écrire cela, au lieu d'avoir vu un film de cinéma, faut-il avoir peur de la mort ....

Commentaire n°3 posté par tony le 24/05/2011 à 21h39

Merci pour votre commentaire je trouvais nécessaire de d'argumenter contre cette idée que ce film serait "moralement inacceptable". Je suis tout à fait d'accord avec votre dernière phrase : "Pour écrire cela, au lieu d'avoir vu un film de cinéma, faut-il avoir peur de la mort" car si ce film dérange, c'est sûrement parce qu'il évoque l'idée en apparence si peu laïque de l'espoir d'un au-delà. Mais espérer que la mort n'est pas une fin n'est pas nécessairement synonyme de religion, quelle qu'elle soit, c'est une croyance irrationnelle (nécessaire à la religion, certes) et il y a une grosse différence. Malgré tous les faits scientifiques on peut conserver des croyances irrationnelles, de même que je peux voir dans le regard de mon chat de la compassion alors qu'on nous dit que cela est impossible. Ces croyances nous aident momentanément à affronter la réalité, elle nous donnent l'espoir en une alternative plus rassurante. C'est juste cet espoir que montre Terrence Malick. Pas la négation de la science ou l'affirmation d'une vérité dogmatique chrétienne ou autre.

Réponse de Jérémy Zucchi le 25/05/2011 à 12h19

Enfin, je ne pense pas que les religions disent qu'on peut prouver matériellement l'existence des anges ou de l'âme détachée de la matière, sinon cela n'aurait plus de sens. Mais la vérité toute simple, pour moi, est que le dogmatisme existe toujours, et que, même si ce n'est pas dit clairement, l'Etat finalement promeut une forme de matérialisme qui interdit de parler de ce qui, justement, ne peut pas être prouvé matériellement. Et mon avis est que Malick déplaît simplement parce qu'il ne s'est pas soumis à ce dogme et qu'il a bravé cette interdiction. La laïcité a son rôle indirect à jouer dans la mesure où, certes, l'Etat est resté neutre facfe aux religions en n'en subventionnant aucune, mais pour autant, il n'est pas resté inactif sur le plan culturel, il a beaucoup subventionné et payé des actes qui sont de nature culturelle. Or, toute action culturelle contient une certaine conception du monde. Et il est avéré que dès qu'une action culturelle reprenait trop clairement des conceptions proches de celles des religions connues, et en particulier la catholique, l'Etat a refusé de subventionner, justement par principe laïque. Une preuve peut en être donnée avec l'entomologiste Fabre, qui a souffert face à l'Eglise catholique parce qu'il ne reprenait pas ses dogmes, mais qui, après l'instauration de la IIIe République, a souffert face à l'Etat parce que ses idées tendaient quand même au spiritualisme et donc étaient considérées comme soutenant objectivement la religion catholique : http://savoyarddunouvelobs.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/03/02/jean-henri-fabre-et-l-esprit-zen.html . On peut ne pas aimer le film de Malick, et ne pas être d'accord, aussi, avec sa conception du monde. Mais contester son droit à la donner jusque dans ce qui est au-delà de ce qu'on peut prouver, pour moi, je ne le cache pas, cela ressortit bien à une nouvelle forme de dogmatisme. (Ma solution est évidemment que l'Etat s'arrête de subventionner toute forme de culture : ainsi, aucun déséquilibre ne pourra être créé, aucun dogme imposé. Mais la question est ici politique. Cela dit, je pense que dès que l'Etat se mêle de culture, du dogmatisme se crée ; cela ne vient pas du contenu.)

Commentaire n°4 posté par Rémi le 25/05/2011 à 13h53

Je suis d'accord avec toi, il faut trouver un équilibre pour que l'artiste puisse s'exprimer librement, sans dogmatisme imposé quel qu'il soit. La défense de la laïcité est une question très délicate et, en art, elle ne fait pas exception, puisque si l'expression de la pensée de l'artiste ne peut être contestée (à moins de cas extrêmes : nazisme, négationnisme...), la diffusion de l'oeuvre implique aussi de prendre en compte la portée de son discours. A ce titre, je comprends et je me joins au craintes qu'inspirent le prosélytisme. Mais on ne peut crier au loup à chaque fois à la moindre allusion, sinon autant condamner une grande partie de notre culture. Pour The Tree of Life c'est, il me semble, absurde.

Comment concilier les deux laïcité et expression de la foi de l'artiste ? Pas en supprimant les subventions de l'Etat à la culture, car au dogmatisme politique qui serait peut-être enlevé s'ajouterai un dogmatisme économique déjà présent, devenu un monopole. Sans subventions, resterait-t-il beaucoup d'oeuvres et d'artistes en France? C'est un autre débat...

Réponse de Jérémy Zucchi le 26/05/2011 à 22h45

A mon avis, on a perdu de vue l'idée que la culture nécessitait forcément des dons. Tout ne peut pas être commercialisé, mais tout ne peut pas être étatisé non plus. D'ailleurs, l'Etat est censé, s'il est impartial, ne faire que des dons. Si les subventions ne sont pas des dons, ce sont des investissements pour l'Etat lui-même, une manière pour l'Etat de se faire de la publicité. Cela revient donc au même que si c'est soumis au commerce. Les citoyens doivent à mon avis pouvoir faire des dons eux-mêmes, sans passer par les fonctionnaires. S'ils ne veulent pas, est-il démocratique de les y forcer ? Moi, je pense que la culture est un besoin humain. Mais mon avis, également, est que les gens ne font des dons que s'ils ont l'impression que cela les enrichit intérieurement. Que si l'activité culturelle élève, nourrit et libère leur âme. La culture pour la culture, qui en veut ? Or, c'est ce qu'essaye de faire Terrence Malick : élever l'âme. Parfois, j'ai même l'impression que si l'Etat subventionne la culture, c'est justement pour développer la culture dans un certain sens et empêcher les citoyens de le faire librement plutôt dans un certain autre. Mon avis est que si les dons étaient libres et ne passaient pas par l'Etat, les dons iraient davantage vers une culture spiritualiste et moins vers une culture matérialiste. J'ai parfois l'impression que les subventions laïques sont aussi un prétexte pour tirer la culture vers le matérialisme. La raison en étant que l'Etat justement a en vue des améliorations purement matérielles de la vie, et pas tellement des améliorations pour ainsi dire spirituelles. Et cela, parce que cela ne lui rapporte rien. J'ai parfois du mal à voir une différence entre l'Etat et le Capital. Cela me paraît très confondu. Je souhaite donc que la culture soit entièrement libéralisée, quitte à donner une allocation culturelle aux ménages pauvres pour qu'ils puissent faire les dons qu'ils veulent, ou acquérir les biens culturels qu'ils désirent. Une portion du salaire fixée par la loi, pour ainsi dire. Mais les dons directs de l'Etat, je pense qu'il faudrait arrêter.

Commentaire n°5 posté par Rémi le 26/05/2011 à 23h28

C'est un parti-pris radical mais intéressant. Mais en ce qui concerne les dons, je ne suis pas persuadé que les gens feraient des dons pour des projets qui pourraient les "enrichir spirituellement", au sens où ces projets exprimeraient des croyances ou des points de vue métaphysiques. Ce que je veux dire c'est que je ne pense pas que ce système serait favorable à une culture moins "matérialiste" que celle qui serait trop dominante aujourd'hui. D'autre part, je ne suis pas d'accord avec toi sur le fait que la culture serait trop "matérialiste". Que signifie ce mot? Que signifie "enrichir spirituellement"? Veux-tu parler d'une culture qui ne serait pas un business, ou encore d'une culture qui exprimeraient des croyances, ou plutôt d'une culture qui enrichirait l'esprit par la réflexion ou l'étonnement, peu importe que l'objet de la réflexion soit l'existence de Dieu, la recherche de la beauté ou la psychanalyse?

Est-ce que tu donnes une ou plusieurs définitions à "enrichir spirituellement"? Autrement dit, est-ce qu'on ne court pas le risque de remplacer ce qui serait un dogme par un autre?

Tout semble un peu confondu dans ta réponse... 

Réponse de Jérémy Zucchi le 28/05/2011 à 02h15

"la religion est incarnée par le père autoritaire"

Zut alors, moi j'ai regardé le film avec un point de vue exactement opposé : c'est la mère qui personnalise la religion, la transcendance et l'élévation morale (la "grace", telle que décrite dans les premiers mots du film) alors que le père a choisi le côté  matérialiste et avide de pouvoir  (la "nature", dans la même introduction)

Je veux bien admettre que j'ai rien compris, mais alors je serais curieux d'avoir votre avis sur cette introduction?

 

Sinon, une question très prosaïque : au début du film un facteur sonne, remet le courrier annonçant le décès du fils à la mère puis s'en va tout de suite. J'ai pas compris, ca ne ressemblait pas à un recommandé puisqu'il n'a rien fait signer,  mais je manque peut être de culture américaine : aux USA les facteurs ne se contentent pas de mettre le courrier dans la boite, ils commencent par tenter de le remettre en main propre?

Commentaire n°6 posté par kisifi le 28/05/2011 à 01h23

Merci pour votre commentaire, qui mérite une réponse détaillée car c'est en effet plus compliqué que ce que j'ai écrit dans l'article ! 

Vous avez raison, le père représente "le côté matérialiste et avide de pouvoir" et la mère "la religion, la transcendance et l'élévation morale". Mais cela ne signifie pas pour autant que le père représente la nature et la mère la religion car dans le film, c'est le père qui est attaché à l'Eglise et à la transmission des valeurs, à la différence de la mère qui elle est beaucoup plus libre, plus proche de la nature.

Traditionnellement, celui qui est proche de la nature ne parle pas, ou presque pas (comme les Indiens du Nouveau monde et des westerns), et c'est le cas ici aussi, elle communie avec ses enfants et la nature tandis que c'est le père qui fait tous les discours. Mais il faut se méfier des raccourcis, les personnages ne sont pas des symboles malgré ce que peut laisser penser la voix off du début.

Mon interprétation est que père et mère représentent la nature et la Grâce, de manière différente. Je m'explique :

- La mère représente la nature dans son pouvoir le plus créateur, c'est la vie et la liberté, alors que le père est l'incarnation de la nature cruelle, sans états d'âme. Il incarne la loi de la jungle, "l'homme est un loup pour l'homme".

- Au niveau religieux, la mère représente la foi dans sa dimension la plus libre et la plus instinctive, elle n'a pas besoin du cadre et des rituels de l'Eglise pour s'adresser à Dieu, elle lui parle directement lorsqu'elle regarde ses enfants et la nature. La mère exprime une foi naturelle et une vraie Grâce. Le père utilise la façade de l'Eglise pour se donner bonne conscience, il incarne la religion comme institution, ce qui est très différent. Il incarne le dogme. C'est parce qu'il se cache derrière cette foi religieuse superficielle qu'il peut agir de manière matérialiste et être avide de pouvoir. On peut faire des concessions avec une religion qui est juste une institution, une tradition qui n'a plus vraiment de sens. La mère elle est intègre dans sa manière de croire, agir mal serait pour elle trahir directement Dieu, pas seulement mentir à un prêtre.

Les personnages ont différentes facettes, c'est cela qui les rend si bouleversants. Le père révèle sa vulnérabilité, ses rêves brisés. La mère en fait souffre en silence, trop passive. On ne peut pas les réduire à des symboles du type noir/blanc, ce serait trop facile car pas du tout humain !

Concernant le facteur, on a déjà vu ça dans des films, ça se fait peut-être toujours aujourd'hui, je ne sais pas !

J'espère que m'a réponse vous a convaincu et éclairé !

Réponse de Jérémy Zucchi le 28/05/2011 à 01h58

Je pense que le point de vue est un peu exagéré, sur le père, car la musique de Bach permet au père et au fils de se toucher l'un l'autre, le fils restant ému par cette musique, et l'église a en fait le même rôle. Le problème du père est surtout qu'il ne s'est pas laissé aller dans ses bons penchants, liés à la religion et à l'art (c'est à mon avis le point de vue du film), et qu'il a préféré les machines, l'ingénierie, pour réussir. A mon avis, on interprète trop dans un sens hostile à la religion, qui est celui de l'Education d'Etat, en France, ce film qui est évidemment religieux : on ne peut pas le nier. L'église montrée dans le film est très belle et la spirale colorée de vitraux dit assez qu'elle élève l'âme. Finalement, le père reconnaît qu'il a eu tort, et la réconciliation se fait avec le fils. Cela dit, il n'est pas faux que le caractère institutionnel de la religion ou de la musique classique se relie aux professions recommandées à un moment de l'histoire, comme est celle de concevoir et de vendre des machines nouvelles. Et alors, on entre dans la lutte pour la vie. Mais l'opposition n'est pas dans le bien et le mal, car le père revient dans la lumière, et le fait est que sans institutions, sans soumission à l'époque, aux règles, tout se dilue. Le bien serait plutôt une question d'équilibre. Mais la nature reste quand même préférable, comme chez les mystiques traditionnels : on ne peut pas le nier. Cela reste romantique.

Sinon, dans les pays où l'Etat s'occupe peu de culture, la population fait des dons aux temples. Je pense aux pays dominés par le bouddhisme. L'art qui enrichit l'âme est celui où la beauté apparaît comme quelque chose d'objectif, à l'encontre du matérialisme : c'est à dire celui où la beauté est le reflet objectif des anges, et non un pur élan de subjectivité terrestre. Or, les gens ont besoin de beauté, mais ils ont aussi besoin de croire en quelque chose. Dans les pays bouddhistes, il est évident que les deux sont reliés. Mais l'Etat, au travers de l'Education, et d'une culture issue, je dirais, de l'ancienne Rome, distingue l'objectif qui est matérialité palpable, et en quoi on peut croire puisque c'est palpable, et la beauté qui n'est que pur plaisir subjectif, et n'a pas de réalité en soi, comme dans l'art. On reproche à Malick d'avoir donné à la beauté un caractère d'objectivité dans l'ordre du monde : c'est bien la vérité. Il serait illusoire de croire qu'il ne l'a pas fait ; il l'a bien fait. On ne peut pas atténuer à cet égard sa position. La beauté est bien le moteur de l'évolution humaine, dans son film. Et dans sa pensée.

Quoi qu'il en soit, le film de Malick est la preuve que le lien entre la culture et le commerce n'est pas très grave, qu'on peut concilier les deux, tandis que le cinéma français, subventionné à mort, pour ainsi dire, a quand même du mal à apporter la preuve que c'est utile. Il est d'ailleurs bien plus matérialiste que le cinéma américain, globalement, puisqu'il suit l'idée qui domine l'Etat, qu'on ne peut justement pas donner à la beauté un caractère objectif. Les commerçants ne peuvent pas être gênés par une telle idée, car elle donne aussi une valeur en soi à des produits réputés évalués de façon subjective par une population hypnotisée,  mais le fait est que certains produits de cette nature se vendent très bien et créent une grosse valeur ajoutée. Le film de Malick est bien dans ce cas. Mais tous les produits culturels le sont. Les dons sont faits pour aider les artistes qui ne parviennent pas à vendre, pour diverses raisons (pauvreté des clients potentiels et dogmes d'Etat qui vont à l'encontre de l'esprit de ce qu'il produit, difficultés d'approche, sur le plan intellectuel, de ce qu'il crée, s'il s'agit notamment de philosophie, de littérature, etc.). Ils ne doivent pas lutter contre le commerce, mais l'accompagner, et le corriger dans ses défauts, rééquilibrer les choses. Car un commerce intelligemment conçu travaille aussi sur le long terme, et la poésie de Guillaume Apollinaire, par exemple, rapporte mille fois plus qu'à l'époque où elle a été produite. Les commerçants eux-mêmes, s'ils sont intelligents, savent qu'il faut faire des dons.

Commentaire n°7 posté par Rémi le 28/05/2011 à 10h04

Ton commentaire est intéressant, Rémi, je ne peux pas y répondre point par point, mais voici quelques éléments !

Bien sûr que le père possède une sensibilité, et qu'il l'a réprimé, c'est justement ce que j'ai écrit. Que l'église l'aide en s'y rendant à retrouver en lui cette humanité perdue, certes. Mais cela signifie-t-il pour autant que l'église et l'Eglise en général lui permettraient de retrouver ses "bons penchants"? En partie seulement. Lorsque tout le monde est parti, son fils s'amuse à parcourir l'église vide, marchant sur les bancs, y apportant un peu de désordre. Fait-il cela parce qu'il ne respecte pas l'église, parce que cet enfant exprimerait ses mauvais penchants (la destruction) ou parce qu'il exprime un juste besoin de liberté, de vie dans ce lieu où toute nature réelle a été conquise, où le monde infini se réduit à un récit connu, appris par coeur?

Certes, il y a de la beauté du vitrail et de la musique, la beauté des écrits religieux, il serait absurde de ne pas reconnaître cette beauté et les bienfaits que la religion a pu apporter, et continue à apporter à ceux qui ne peuvent se limiter aux réponses de la science. Personnellement, et c'est pour cela que je me sens proche des films de Terrence Malick, je ne crois pas, j'espère.

C'est-à-dire que je considère que toute croyance érigée en dogme est impossible, car si Dieu existe, il est si immense qu'on ne peut le connaître, on ne peut que tenter de le figurer par des formules rhétoriques ("Dieu est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part" par exemple) et par une imagination qui, forcément, ne peut qu'échouer à se représenter l'infini de Dieu. Personnellement, je ne peux pas croire, je considère seulement ce que je sais, grâce à la science en particulier. Mais cela ne signifie pas que je réduis tout à la science puisque celle-ci ne peut tout connaître. La mort, l'origine de la vie resteront des mystères pour l'éternité. C'est là que réside la part de rêve, ma part d'espoir. Je peux espérer que le mort n'est pas une fin. Mais je refuse de croire que c'est quelque chose de plus qu'un espoir. Je refuse de croire que les mystères peuvent être révélés, que l'infini peut se réduire à un récit et à un dogme.

C'est comme cela que je perçois aussi le film de Terrence Malick. Il montre dans chacun de ses films la tentative de l'homme de construire sa vie dans un monde qu'il ne peut comprendre. Alors il doit s'interroger, et trouver lui-même des réponses. Des réponses imparfaites, avec leurs beautés à préserver et leurs défauts. Il ne faut pas oublier que matérialisme et religion sont intimement liés, depuis toujours. Il suffit de repenser aux discours de Reagan entre autres. Croire que les deux s'opposent est une illusion, car même si la parole du Christ dit que la richesse spirituelle ne peut se réduire à la richesse matérielle, l'institution ne cesse de donner l'impression contraire. La religion est du côté de la construction de la société, elle participe à certaines de ses réussites et à ses échecs, dans tous les domaines de l'activité humaine.

Réponse de Jérémy Zucchi le 31/05/2011 à 11h36

le film est troublant mais au fond, franchement, c'est géant ! sa Palme me semble méritée

Commentaire n°8 posté par tinalakiller le 28/05/2011 à 10h27

Je suis content que tu l'aies aimé. Je pense qu'au fur et à mesures des années les avis négatifs vont se réduire, je pense que les déçus/déroutés vont mieux l'apprécier et le comprendre. Je l'espère, en tout cas il a ses admirateurs, tant mieux !

Réponse de Jérémy Zucchi le 28/05/2011 à 14h15

tout le monde a dit "ouais mais le film a été hué" bla bla bla mais si on trie bien les magazines, critiques etc... on s'aperçoit que les mauvaises critiques sont quand meme minoritaires et d'apres beaucoup de magazines et les tableaux de note, il devait remporter la Palme. Et oui, puis, Kubrick, à l'époque, était bien, lui aussi, critiqué, hué, et tout ce que l'on veut, maintenant on le respecte comme jamais. Je suis sure que Tree of life se fera respecter et résistera au temps, il faut juste laisser un peu les gens digérer, découvrir, réflechir.

Commentaire n°9 posté par tinalakiller le 28/05/2011 à 19h04

C'est un film qui provoque des réactions viscérales en positif ou négatif, il n'y a pas vraiment d'entre-deux. On oublie souvent comment de grands films du passé ont été reçus, Kubrick à partir de Lolita a eu un accueil critique à presque chaque film mitigé, 2001 a énormément dérouté et divisé le public et la critique. Orange mécanique et Docteur Folamour font partie des films de cette période les mieux reçus. Mais Barry Lyndon a beaucoup été considéré comme un long objet glacé (même aujourd'hui, beaucoup n'y perçoive que peu d'émotion, alors que c'est un film bouleversant), Lolita trop choquant pour les uns et pas assez subversif pour les autres, Shining a eu moins de succès que prévu (la performance de Jack Nicholson ne plaisait pas à Spielberg au début, par exemple), Full Metal Jacket n'était pas selon les critiques LE film sur la guerre du Vietnam que les critiques avaient imaginé, quand à Eyes Wide Shut, le public qui croyait voir un thriller érotique a bien déchanté.

Kubrick stimulait lui-même des attentes énormes. C'était un maitre de la communication et du marketing. Beaucoup ont été déçus car ils ne voyaient pas le film qu'ils avaient imaginé, puis je suis certain qu'ils ont compris que la vision de Kubrick était différente, unique. La critique américaine Pauline Kael, chef de file de la critique des années 60 à 80, a presque constamment critiqué négativement ces films. Elle qui avait contribué au Nouvel Hollywood, elle a aussi incarné l'échec de la critique à accepter une vision aussi différente qu'était celle de Kubrick. Et surtout, cela montre à nouveau que Pauline Kael, malgré son importance culturelle (presque une institution), avait ses goûts et ses auteurs fétiche, et Kubrick n'en faisait pas partie.

Réponse de Jérémy Zucchi le 30/05/2011 à 10h16

"Tree of Life" ?

J'ai vu ce film la semaine dernière... c’est, sans nul doute, le pire navet en 30 ans de cinéphilie ! un non-film...

Pourquoi tant de belles images au service d'un scénario inconsistant ? Même un piètre documentaire suscite plus d'intérêt pour sa structure narrative...

Cordialement,

P@t

Commentaire n°10 posté par Patrick BESSET le 29/05/2011 à 20h07

Merci en tout cas d'être passé !

Réponse de Jérémy Zucchi le 30/05/2011 à 09h59

c'est un bon résumé de ma pensée :)

 

Commentaire n°11 posté par tinalakiller le 30/05/2011 à 10h23

Ton article, ou plutôt le film, déchaîne les passions on dirait !

Ce qui semble gêner certains spectateurs, c'est la remise en question de l'objet film : qu'est-ce que le cinéma ? Est-ce un moment de divertissement ? De réflexion ? On a trop souvent tendance à oublier que face à un film, nous sommes face à un avis, l'opinion d'une personne, le cinéaste, qui peut nous imposer son point de vue comme il peut, et c'est bien trop souvent le cas, proposer une vision plus large, plus universelle de son message pour capter l'attention de tous... Et là visiblement, le message ne plaît pas, sa forme ne plaît pas, sa vision ne plaît pas... Et oui, Malick et Kubrick ça rime et ça casse des briques, yo !!! (je sais, la dernière partie était de trop, mais c'est pour le grand public lol)

Pour en revenir au film, c'est clairement un film d'art, une peinture comme je l'ai dit, et je ne sais plus si c'est toi ou un autre qui avait signalé que les peintures d'autrefois étaient liées à la religion, tentaient de représenter le divin, Malick a sans doute voulu faire pareil, représenter le divin, et ce qui m'a gêné finalement dans cette représentation, qui a lieu du début à la fin et pas seulement dans la séquence de la création, c'est de ne pas avoir tous les codes, contrairement à la culture américaine qui est quand même profondément imprégnée par la religion... A-t-on déjà dit "Que Dieu bénisse la France ?"

Pour calmer et donner raison à chacun, je crois qu'on peut résumer le film selon les termes que mon papa a employé un jour pour parler du Big Bang : ce n'est ni plus ni moins qu'une "flatulence divine". ;)

Commentaire n°12 posté par Eska le 30/05/2011 à 17h03

C'est vrai qu'en France on a perdu un peu ces codes, mais avec la montée en puissance de l'extrême droite et la radicalisation de l'UMP, on risque de les retrouver, Sarkozy n'a-t-il pas dit que "La France est la fille aînée de l'Eglise catholique" Culturellement, certes (et encore, du christiannisme serait plus juste), mais politiquement, cela est intolérable. Sarkozy n'a pas caché son scepticisme à l'égard de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, considérant que la religion (chrétienne, dans son idéal, cela va sans dire) devrait avoir un rôle plus grand dans la société, comme elle l'a eu par le passé. Peut-être qu'un jour devrons-nous dire "Que Dieu bénisse la France" ? J'espère être loin de ces discours ce jour-là. 

Il faut rappeller qu'aux USA, l'intégrisme chrétien fait des ravages, imposant le créationnisme dans un nombre hallucinant d'écoles. Dans ces milieux, la représentation de la création de l'univers de The Tree of Life n'y sera pas du tout appréciée, ce film est bien trop scientifique pour eux !

Ce qui dérange en France et sans doute ailleurs, c'est le fait que ce film se situe entre faits scientifiques et croyance religieuse. Mais cette tension est assez courante, tu viens toi-même de l'exprimer par les mots de ton père "flatulence divine". Je sais, c'est pour blaguer, mais il y a tout de même l'idée que Dieu est à l'origine du Big Bang ! Les discussions autour de ce film montrent la difficulté à dissocier (contrairement à ce qu'on croit acquis) ce qui relève des faits et ce qui relève de la croyance. Terrence Malick représente les faits (de la science, de la vie de tous les jours) mais exprime aussi les croyances de ses personnages qui s'interrogent sur ces faits.

Réponse de Jérémy Zucchi le 31/05/2011 à 11h06
Cher Jérémy, je ne veux pas discuter de savoir si, sur la religion en général, ce que tu dis est vrai ou non, mais mon humble avis est que Malick ne correspond pas autant à ta conception des choses que tu le voudrais. Le fait est, à mon avis, qu'il pense qu'on peut montrer une partie du monde divin, et qu'il le fait. C'est ce qui heurte certaines sensibilités qui pensent qu'on ne peut rien en montrer. On dirait que tu as envie de le défendre en niant qu'il l'ait fait. Mais je ne pense pas qu'on puisse le nier. Il est simplement évident que la révolte du fils, dans l'église, vient de ce que le père n'assume pas, dans sa vie, la foi c'est vrai trop extérieure et instituée qu'il a dans sa pratique, puisque par ailleurs il croit en réalité à la loi de la jungle, et qu'il crée des machines dans un esprit de compétition très peu religieux. Contradiction très fréquente aux Etats-Unis, c'est vrai, mais je ne pense pas que Malick s'en soucie, et d'ailleurs, la contradiction française entre les socialistes qui parlent d'action sociale mais veulent développer l'économie par le biais de l'Etat est au fond de la même nature: on dit qu'on veut le bien des pauvres, ce qui est au fond, qu'on le veuille ou non, un réflexe religieux, qui ressortit à la vie de l'âme, et les moyens utilisés ressortissent à l'étatisme, au culte du Prince ou de ses représentants, censés s'enrichir préalablement à leurs bonnes actions en direction du peuple. Hypocrisie donc universelle, si on peut dire, et Malick étant américain, il ne fait que parler de celle qui a cours en Amérique. Laisser l'hypocrisie aux Américains serait néanmoins une grave erreur. Le fils se révolte donc contre la contradiction entre les paroles pieuses et pleines d'onction (y compris chez les "laïques" qui disent vouloir l'égalité universelle sans avoir à se soucier de "Dieu" - mais ce ne sont que des mots, il ne faut pas se tromper sur l'essence de ces choses) et les actes. Dans la nature, sans doute, il n'y a pas de contradiction, pour Malick, ou il y en a moins. Rousseau allait dans le même sens. La société est le lieu de l'incohérence. Mais en tirer une doctrine sur la religion aux Etats-Unis, ce serait à mon avis absurde et bien loin des pensées de Malick, d'autant plus qu'il s'agit ici visiblement d'une église catholique, et que les Etats-Unis sont dominés par des mouvements religieux différents.
Commentaire n°13 posté par Rémi le 31/05/2011 à 12h03

Je n'étais pas au courant de tous ces questionnements et réactions déchaînées que posaient le film, mais je peux vous dire qu'il ne m'a pas laissé indifférente. C'est le premier film de Terrence Malick que je vois et il m'a bouleversé. La séquence des dinosaures et de l'espace, s'impose comme une caméra qui aurait voulu être là à cette époque, autrement dit, on sent que Malick se questionne sur l'origine du monde. C'est un film sur LA VIE et c'est pour cela je pense que lorsqu'on en sort, on est pas comme d'habitude, ce n'est pas un film qu'on a l'habitude de voir car il nous montre ce qu'on est, d'où on pourrait venir d'aussi loin qu'il puisse y paraître, un film sur les instants de la vie, des gestes, des mouvements du corps, un film proche de notre quotidien, un film anti-cinéma actuel sans doute où le trop-plein de parole et de musique viennent combler une absence de profondeur et de grandeur. Ici, pas de musique gratuite ni de parole en trop. Comme le dit Brad Pitt dans le film, de ne pas parler pour ne rien dire. Pourtant on remarque une faim incroyable d'images impossible à combler. Je peux comprendre que ce film agace, l'image parfois aseptisée (séquence de l'hôpital où tout est blanc), parfois "cliché" (soleil qui passe dans les cheveux roux de la mère, très gros plans sur les visages, les mains...), mais la force de ce film réside dans cette éternelle question que l'on se pose, d'où venons-nous ? pourquoi sommes-nous là ? que devons-nous faire pour exister ? comment ? Toutes ces questions me font dire que si Malick les pose c'est qu'il ressent ce besoin de nous les transmettre mais aussi de se les poser car, lorsqu'on croit en Dieu, on ne se les pose pas ou du moins pas de la même manière. Dans la religion, Dieu devient le sens de notre vie et la réponse à nos questions. Alors je pense, qu'en ce moment on a bien besoin de se reposer toutes ces questions, et que ce film tombe à pic !Merci Monsieur Malick (pour continuer les rimes...) car si on ne prend pas conscience que tout peut s'arrêter un jour, pas seulement la mort d'un proche ou de nous-même, mais la perte du monde entier, le néant, alors on ne sait pas et on ne peut pas vivre dans notre monde. Ce film nous repose toutes ces questions, je trouve qu'il vient compléter 2001 l'Odysée de l'espace de Kubrick qui lui, apportait sa vision du futur, la Re-naissance de l'humanité par une entité extraterrestre, soit sa continuité et non son extinction... Malick, lui, nous fait réfléchir sur notre monde, c'est pour cela qu'il y a de nombreux plans dans l'espace avec cette musique et cette voix-off qui nous parle, il vient nous placer au-dessus de notre monde pour mieux le comprendre, l'apprécier, et savoir l'apprivoiser. Derrière tout cela, il vient nous prévenir de la chance inouïe que l'on a de vivre, et comme le dit le père (Brad Pitt) : "nous sommes maître de notre destin", en fait pas tellement, car même si nous avons un choix libre de penser et d'agir, il est toujours contraint par la société dans la quelle on vit, et pour le père, elle est impitoyable, il faudrait donc renoncer à ces rêves pour ne pas se laisser mourir (il continue le piano pour lui mais n'aura pas fait carrière...) On est en plein dans le raisonnement auquel on réfléchit actuellement Jérémy ! Et je pense que derrière cela, c'est le contraire qu'il faut penser, malgré que le monde soit injuste et cruel, il faut continuer de chercher ce qui nous fait vivre.  Et je pense que c'est ce qu'un artiste cherche dans son art et c'est pour cela qu'il continue de créer. Malick fait des films afin que l'on se questionne, et si beaucoup ne l'ont pas aimé espérons au moins que les questions proposées, sous-jacente au film, viendront bousculer leurs idées et leur conception du monde. Hier encore je ne pouvais dire si j'avais aimé ce film. Aujourd'hui je peux le dire, je ne dirai pas oui mais merci.

Commentaire n°14 posté par Emilie Souillot le 12/06/2011 à 13h25

Merci Emilie pour ce très long passionné commentaire, je vois que le film t'a hanté et travaillé depuis que tu l'as vu, comme il l'a fait avec moi-même. Je ne sais pas trop quoi te répondre, sinon que je suis heureux que tu aies ressentie, comme moi, d'autant plus fortement le besoin de créer après avoir vu ce film, car l'art c'est la vie. D'une inutilité nécessaire, comme la vie.

Exister, c'est déjà un acte de défi incroyable face au néant. S'il n'y a qu'une seule chose que Terrence Malick ne cesse de nous dire, et de vouloir nous montrer à chaque plan, saisissant l'éphémère, c'est cela. Merci encore, Emilie.

Réponse de Jérémy Zucchi le 12/06/2011 à 13h45

L'auteur du blog

Je suis Jérémy Zucchi, né en 1986. Diplômé de Master d'études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université Lumière Lyon-2 en 2009. Je prépare un essai sur l'esthétique des oeuvres de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick et de leurs adaptations. Je suis graphiste et réalisateur/monteur de films. Je réalise des films de fiction et documentaire, mais aussi des captations et autres films de commande. Je collabore avec les artistes Patricia & Marie-France Martin comme monteur et graphiste. En 2004, j'ai obtenu le Premier Prix au Concours Général des Lycées en Arts Plastiques. Pour plus d'info, voir mon CV

 

 

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