Terrence Malick vient de
recevoir la Palme d’Or du Festival de Cannes pour son film The Tree of Life, et je ne peux que m’en réjouir car, une nouvelle fois, il
nous a confirmé qu’il est certes un cinéaste invisible à la télévision ou en photo (il n’est même pas venu chercher sa Palme), mais que sa présence, sa vision, sa pensée est là, à l’écran, devant
nous. Inutile de chercher ailleurs la présence et la voix de Terrence Malick que sur l’écran, dans chacune de ses images, dans chacun des mots prononcés par les personnages. Pour
l’anecdote, il apparaît dans son premier film, La Balade sauvage (1973), et la dernière photo de lui remonte à l’époque du sublime et terrifiant La
Ligne rouge (1998). N’espérez pas de lui une interview, chose impensable à l’heure où chacun (moi y compris) fait son auto-promo sur le web. The Tree of
Life est livré à la vision et à la compréhension des spectateurs tel qu’il est, sans discours de son créateur explicitant ses intentions, sans carte routière pour décrypter ce film
assez déroutant.
Tout le monde donne son avis sur le film qui a eu la Palme d’Or chaque année, même ceux qui ne l’ont pas vu. Pour une fois, j’ai vu le film en question, et avant même qu’il ne
soit récompensé. C’était lundi, dans une salle de cinéma de Lyon remplie de spectateurs qui s’agitèrent de plus en plus sur leur fauteuil. Rarement j’ai entendu autant de réactions, ressenti une
telle perplexité. J’imagine que la réaction du public à l’époque de la sortie du 2001, l’odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968) était relativement
proche. On compare souvent ce film-somme (qui m’accompagnera toujours) à The Tree of Life, en raison des séquences « cosmiques » de ce dernier. Je ne vais pas
me lancer dans une analyse comparée, qui serait passionnante à effectuer, en tout cas, nulle doute que, comme le film de Kubrick, The Tree of Life va
déchaîner des torrents de gloses dithyrambiques et d’aveux d’incompréhension totale. Nulle doute que ce film hors norme va diviser les spectateurs, et pas seulement ceux qui iront le voir parce
qu’il est labellisé Palme d’Or 2011 et qu’il y a Brad Pitt, car il divise déjà les admirateurs de Terrence Malick eux-mêmes. C’est pourquoi j’ai
tenu à faire cette critique, moi qui commente de plus en plus rarement l’actualité cinématographique. Car même des blogueurs amis et fans de Malick tels que les excellents
Vance et Nicolas Gilli
(critiques du film en lien) ont exprimé leur déception et, me semble-t-il, ont fait fausse route en voyant dans ce film un reniement des précédents, le cinéaste semblant préférer la Grâce de
l'austère religion chrétienne (le père) à la Nature (la mère). Je comprend la déception ou l'irritation des uns et des autres mais, contrairement à ce que j'ai pu lire ici et là, je ne crois pas
que le prosélytisme se situe quelque part dans ce film.
Être spectateur de notre naissance
Lorsque Terrence Malick délaisse en cours de route l’histoire du deuil d’un couple des années cinquante ayant perdu l’un de leurs enfants, les spectateurs autour de moi n’ont pas
cessé de faire part de leurs sarcasmes. Car Terrence Malick soudain élargit son champ de vision jusqu’à embrasser l’infiniment grand et l’infiniment petit, représentant par
fragments la création de l’univers et l’émergence de la vie. Galaxies, planètes, astéroïdes, dinosaures, protozoaires…
Certains trouvent ces images kitsch, n’y voyant qu’un délire New Age, et on pourrait en effet blaguer en écrivant que Terrence Malick a fait 2001, l’odyssée
de l’espacedans son froc. Pour ma part, il s’agit d’une des plus belles visions que j’ai vu au cinéma, l’infini entrevu, l’existence qui lentement se crée. Mais, pensent tous les
spectateurs décontenancés et peut-être ennuyés, pourquoi avoir besoin de ces images du cosmos et ce rappel déroutant des origines de la vie ? Parce que cet être qui est mort, cet enfant
presque anonyme, existait et vivait. Comme chacun de nous, comme chaque chose qui existe et, mieux encore, vit, il était un miracle, un miracle réel, riant, hurlant, jouant, parlant,
croisant une infinité d’autres existences miraculeuses sans le savoir. Terrence Malick nous rappelle d’où il vient, ce petit enfant. Des poussières d’étoiles, pour reprendre la
belle expression de l’ouvrage d’Hubert Reeves.
Il y a en chacun de nous une matière née au moment du Big Bang. Il y a en chaque chose le vide, le vide qui se déploie dans toutes les directions de l’espace. Lorsqu’on lève les yeux vers les
étoiles, c’est nous-mêmes que nous voyons. On peut ricaner en lisant ces lignes et en voyant les incroyables images de The Tree of Life, mais le fait est
là, impossible à renier.
Il existe des territoires de l’espace que nul n’a jamais contemplé. Il a existé un temps où personne ne pouvait dire « Cela existe ». Il a même existé un temps avant le Big Bang où
peut-être rien n’existait. Ce temps échappe à toute représentation. Lorsque Terrence Malick montre l’émergence du monde que nous connaissons si partiellement, il fait preuve d’un
orgueil véritable, authentiquement humain : il voudrait être là où nul regard est possible. Être Dieu, en quelque sorte. En faisant cela, il montre en négatif l’absence de l’homme,
l’impossibilité d’être là pour voir ce qu’il a représenté à l’écran. The Tree of Lifeest une oeuvre sur le fait d’exister, sur ce mystère qu’on oublie si facilement jour
après jour. Comme chacun de ses films, Terrence Malick dans The Tree of Life montre notre besoin de trouver notre place dans le monde, notre nécessité
de nous représenter dans l’univers.« Raconte-nous une histoire d’avant qu’on soit né » demande l’un des enfants à leur mère, exprimant ainsi leur tentative de s’imaginer un
monde où ils n’existaient pas. Comment est-ce possible ? Comment est-ce représentable ? Et la mère raconte un instant de pure liberté, à bord d’un vieil avion biplace, un temps où elle
ressentit plus fort que jamais auparavant le frisson vital de l’existence.
Croire qu’on n’est pas humain
Rarement un film a tant montré ces instants où, hors de tout discours, de tout enjeu, l’être simplement vit. Avec une liberté et une sensibilité sans pareille, en un mouvement incessant dont on
appréhende la coupure mortelle ultime, Terrence Malick nous montre ces trois enfants grandir, collection d’éclats de vie.
Le seul chapelet que le cinéaste nous invite à porter autour de notre cou, c’est celui qui contient ces perles de vie, et il passe avec un lyrisme incroyable d’une petite éternité saisie en plein
vol à une autre. Contrairement à ce que beaucoup ont pu écrire, la présence de l’acteur Sean Penn n’est pas anecdotique, ce n’est pas un caméo puisque c’est lui qui a vécu ces
instants avec ses frères et ses parents, c’est lui qui, errant dans les building vitrés étincelants et déshumanisés du présent, égrène les perles de ce chapelet. C’est un chemin de croix
christique qu’il vit, de la vie presque animale du petit enfant, qui ne pense pas le monde mais simplement y existe, à l’enfant qui grandit, devient lentement adulte et s’interroge de plus en
plus sur le sens de son existence et sur le bien fondé des règles qui en définissent les frontières. Au « pourquoi ? » de l’existence succède le « comment ? ».
Pourquoi son père (Brad Pitt) est si dur avec eux, et avec lui en particulier ? Pourquoi les oblige-t-il à l’appeler « Sir » tout en les grondant s’ils ne viennent
pas l’embrasser comme chaque enfant le fait à son père ?
Il les élève uniquement dans le but qu’ils puissent s’insérer dans une société qu’il juge impitoyable, et qu’ils y réussissent. Il ne les élève pas tels qu’ils devraient être, bons, mais selon ce
que le monde est, dur et injuste. Lui-même voulait devenir musicien, mais il a préféré durcir son cœur, étouffer sa sensibilité pour vendre des brevets de produits industriels obscurs. Il a
détruit en lui sa nature, et veux faire pareil avec ses fils, excepté avec celui qui aime jouer de la guitare qu’il semble voir comme sa rédemption. Mais c’est cet enfant qui mourra.
Ne pas comprendre le père, ne pas vouloir lui pardonner, se réfugier dans l’amour unique de la mère, de la nature, c’est en vérité croire qu’on n’est pas humain. C’est ne pas comprendre
que l’homme déploie des efforts immenses pour répondre à cette question : « Comment exister ? » L’homme y répond de diverses manière, se réfugiant dans les mythes de la
religion, de la mission civilisatrice de l’homme ou du bon sauvage. Parce que la structure des films de Terrence Malick montre l’harmonie naturelle brisée par l’irruption de la
civilisation occidentale, on pourrait croire que son point de vue est manichéen, puisqu’il ne cesse d’exalter la communion de l’homme avec la nature, en opposition avec la destruction de celle-ci
par la société, qui amène avec elle ses conflits et ses enjeux si dérisoires en comparaison. Mais c’est oublier que la vision de la nature paradisiaque est une représentation, elle est le fruit
du regard d’un homme civilisé qui rêve de la rejoindre et d’y demeurer à jamais. Lorsque le personnage incarné par Jim Caviezel dans La Ligne rouge
retrouve un village Mélanésien tel que celui dont on l’avait arraché, il n’y voit que maladie, violence et mort. Est-ce la civilisation occidentale qui a importé ses perversions, ou est-ce que le
bon sauvage n’existe pas ? De même, John Smith (Colin Farrell) lorsqu’il retourne au village de Pocahontas dans Le Nouveau monde (2005) se rend
compte que le mensonge aussi y existe. Les personnages de Terrence Malick rêvent de vivre en communion avec la nature, en totale symbiose et pureté, mais cela n’est qu’un espoir,
un rêve jamais réalisé, un souvenir d’un âge d’or passé dont ils se demandent s’il a réellement existé.
Réconcilier les existences gâchées
Terrence Malick montre le processus de l’erreur humaine. Il nous montre comment on peut errer en quête d’une réponse à ce « Comment exister ? », et n’apporter pour
solution que des moyens de destruction de l’existence. Quant on sait à quel point la vie est un miracle né du hasard et des lois physiques, quant on a entraperçu cette émergence incroyable, quant
on a vu ces enfants rire, ces parents jouer avec eux, comment ne pas souffrir de voir ces existences à peine écloses se flétrir ? Comment ne pas ressentir un terrifiant gâchis
existentiel ? Un homme se fait arrêter par des policiers, les gamins détruisent ce qui existe et vit (une grenouille) pour se sentir libre, le fils prie pour que son père meure et, dans une
séquence glaçante, on le voit tenté de tuer son père en faisant s’abattre sur lui la voiture qu’il est en train de réparer.
Mais le fils a de la compassion pour son père, il le comprend et lui pardonne car il sait qu’il a gâché son bien le plus précieux, sa propre existence, et qu’il a presque réussi à gâcher la jeune
vie de ses fils, et celle de son épouse qui en silence souffre de ne pas pouvoir être aussi libre que lorsqu’elle était en avion. Ne pas comprendre le père, et ne pas lui pardonner, ce serait
pour Terrence Malick se situer au-dessus de ses congénères comme un enfant regarde des fourmis s’agiter dans une fourmilière. Or si la structure chorale des films de
Terrence Malick peut assimiler son point de vue à celui d’un narrateur quasi divin, sa caméra épouse les gestes de chacun de ses personnages, elle témoigne du regard qu’ils
portent sur le monde, et leurs voix qui s’enchevêtrent dessinent certes une seule pensée, celle du cinéaste, mais celle-ci se crée avec les personnages.
Terrence Malick n’a jamais prétendu dans ses films être au-dessus du monde et des autres hommes. Il y a certes en lui, via ses personnages, cette tentation. Ainsi le protagoniste
de La Ligne rouge incarné par Jim Caviezel croit qu’un homme seul peut faire la différence, exister hors de la société qui l’entrave. Mais il se rend
compte lui-même qu’il ne peut être uniquement là, au milieu de la furie meurtrière de la guerre, que pour être le témoin de l’existence de ceux qui, près de lui, se battent, rient, tuent et
meurent. Il ne peut qu’être l’agent d’une réconciliation des hommes, qui adviendra peut-être un jour. C’est cette réconciliation rêvée que montre The Tree of Life à la
fin du film, le fils adulte incarné par Sean Penn retrouvant dans un au-delà illuminé de blanc ses parents, ses frères, tous ceux qui ont traversé le film, et lui-même enfant.
Parce que cette représentation évoque évidemment le Paradis chrétien, et que la religion est incarnée par le père autoritaire, il est facile de voir dans cette séquence la victoire de la foi
chrétienne. Après tout, le fils n’embrasse-t-il pas le père, qui serait une allégorie du Dieu le Père de la religion chrétienne ? C’est oublier que cette séquence est une représentation de
la réconciliation dans l’au-delà qu’imagine le fils. C’est lui que nous suivons dans le désert, lieu de retraite mystique, c’est lui qui nous emmène dans cet éternité entrevue. C’est son espoir
de réconciliation, de happy end. Son rêve que le cinéma permet de rendre si réel. C'est un espace-temps fantasmé où seul les êtres existence dans la nature immaculée, cette plage
argentée où il n'y a plus besoin de mots, où ils peuvent simplement être, et s'aimer.
Mais à aucun moment Terrence Malick n’affirme l’objectivité de cette séquence, il ne dit pas que le Paradis chrétien existe, il ne justifie encore moins les actes du père et les
folies de la civilisation. The Tree of Life est la prière d’un enfant qui a grandit et qui espère que la mort n’est pas une fin, que l’existence n’est pas seulement
dictée par les lois inconnues et absurdes du hasard. C’est l’expression d’un espoir, non un discours dogmatique, de même que le sublime Le Nouveau monde mettait en scène
la croyance en une union avec la nature immortelle, la Terre-mère qui est aussi une représentation du monde. Interrogeant sans cesse le monde infini dans leurs voix off, les personnages de
Terrence Malick doivent imaginer les réponses, et se représenter un monde dont ils sont des poussières, des poussières d’étoiles pensantes.
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