Dans le cadre de mes
recherches sur le baroque pour mon mémoire sur les adaptations des oeuvres de Philip K. Dick au cinéma, j'ai
lu différents ouvrages sur la pensée scientifique et philosophique du début du XVIIe siècle. J'ai découvert des idées étonnantes, des personnalités incroyables. Tommaso
Campanella (1568-1639) est l'une d'entre elle, trop méconnue en France.
Campanella fut pourtant l'un des penseurs majeurs de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle, tournant formidable et tragique dans l'Histoire de la
pensée occidentale puisqu'il fut simultanément l'époque de nombreuses découvertes scientifiques et inventions philosophiques (l'héliocentrisme, l'infini, le retour de l'atomisme...), et le temps
sombre où l'Eglise catholique voulait affermir son dogme à tout prix, menaçant, excommuniant, emprisonnant, torturant et brûlant ceux qui pouvaient l'ébranler.
Tommaso Campanella fut l'un de ces penseurs persécutés. Moine dominicain Calabrais, poète, philosophe, il fut arrêté par l'Inquisition en raison d'écrits jugés hérétiques et de
son rôle dans une tentative d'insurrection en Calabre, en vue d'y instaurer la république théocratique dont l'utopiste chrétien qu'il était rêvait. Il sera emprisonné durant vingt-sept ans à
Naples, torturé, condamné pour hérésie en 1602.
Pourtant Campanella demeura monarchiste et papiste : il rêvait d'une communauté mondiale gouvernée par le pape. Sa vie fut une longue errance intellectuelle, jonglant avec les
incohérences nées de sa tentative de conciliation de deux pensées de plus en plus opposées : celles de l'Eglise et de la science. C'est ce que nous allons voir trop brièvement dans cette article,
où je parlerais de sa position délicate dans l'affaire scientifique la plus brûlante de son époque, au sens propre puisque le génial Giordano Bruno en a fait les frais en 1600,
lorsqu'il périt sur le bûcher de l'Inquisition... Cette affaire semble dérisoire à nos esprits habitués, ce fut celle de l'héliocentrisme (Copernic) et de la notion
révolutionnaire d'un univers infini (Bruno).
Toutes les citations sont tirées de l'excellente biographie et analyse par Germana Ernst, Tommaso Campanella, Le livre et le corps de la nature, Paris, Éditions Les Belles
Lettres, Collection « L’Âne d’or », 2007.
Lire le "livre de la nature" : contempler et étudier
Avant cela, il revenir en arrière et préciser que Tommaso Campanella a très tôt rompu avec la scolastique aristotélicienne qui était la pensée dominante en cette fin du
XVIe siècle. Campanella faisait déjà preuve de la nécessaire curiosité du scientifique : il voulait observer le monde, la nature, ne plus rien savoir, redevenir
l'enfant socratien innocent, ignorant. Campanella rejetait « les livres et les temples morts, / copiés sur le vivant au prix de mille erreurs » (Poesie, cité p.
19), exhortant, écrit Germana Ernst, à « retourner à l’observation et à l’étude du livre original de la nature. » (p. 19).
« Je voulus donc vérifier si les choses [que les commentateurs grecs, latins et arabes d’Aristote] ont dites dans leurs livres se lisent aussi dans le monde, livre
vivant de Dieu comme me l’ont appris les doctrines des sages. » (Syntagma, cité p. 11). Il décida de lire lui-même les ouvrages de Pline l’Ancien, Platon, Galien,
des Stoïciens et des disciples de Démocrite, s'ouvrant à des conceptions hérétiques tel l'atomisme de ce dernier (qu'il ne partageait pas). Il lut surtout les ouvrages de
Telesio, qui seront mis bientôt à l’Index par l'Eglise. Germana Ernst écrit à propos de l’exaltation par Campanella de Telesio
que ce dernier « libère la philosophie, conçue comme une lecture directe du livre infini de la nature, du joug que lui avait imposé Aristote, dont la philosophie était fondée sur des concepts
et des thèses qui lui interdisaient toute connexion avec la nature […] » (p. 153). Comme nous l'avons vu plus haut, Campanella employait ainsi souvent la métaphore
du monde comme livre : « Le monde est le livre où l’Intelligence Éternelle écrivit ses propres concepts, et le temple vivant qu’elle orna de bas en haut de statues vivantes en y peignant ses
gestes en son propre exemple. » (Poesie, cité p. 19). Le monde est le Verbe, le Logos, dont la forme est une représentation picturale, sculpturale et architecturale. Il faut lire ce
livre, le comprendre pour y habiter (l'église imaginée dans son utopie La Cité du Soleil était sans murs).
Entre ancienne et nouvelle cosmologie
Les découvertes de Copernic et de Galilée, ainsi que les thèses hérétiques de Bruno l’ont incontestablement stimulé dans sa lecture du «
livre de la nature », mais ne s’intégraient pas au sein de sa cosmologie inspirée de Telesio. D'où une position délicate qui le conduit à vouloir créer sa propre cosmologie,
entre géocentrisme de Ptolémée (ci-dessous) et héliocentrisme de Copernic.
Bien qu’ayant lu Copernic et Galilée (qu'il a connu à Padoue), le géocentrisme subsiste quelque peu dans ses conceptions cosmologiques, par compromis avec la
censure de l’Église sans doute. Ainsi si les sphères des aristotéliciens n’existent pas, les étoiles sont toutefois disposées autour du soleil, et leurs mouvement « sont plus ou moins
rapides, résume Germana Ernst, selon la quantité de chaleur qui leur est transmise par le soleil, selon qu’elles ont proches ou éloignées de lui. » (p. 19). Mais,
par l'importance de la notion de chaleur, source première, divine, de mouvement, Campanella s'inscrit dans le mouvement vitaliste de Giordano Bruno, pour lequel
tout n'était que mouvement.
Ainsi, comme l’écrit Germana Ernst, en opposition à Aristote et à Ptolémée, le ciel pour Tommaso Campanella « est unique,
n’est pas divisé en sphères, et il se meut parce qu’il est chaleur, c’est-à-dire en vertu d’une opération intrinsèque qui lui est propre » (p. 74). Si la doctrine aristotélicienne fait
dériver la chaleur du frottement, alors il faut nécessairement qu’un agent provoque ce dernier, ce que nie Campanella qui écrit que la chaleur est source de mouvement, et que les
astres donc se meuvent « sans qu’on ait besoin de recourir aux anges ou aux intelligences motrices. » (p. 74). Or, « selon l’opinion commune des théologiens et des conciles »,
écrit Germana Ernst en résumant la mise en garde de Marta à Campanella, l’affirmation de la chaleur du soleil comme source de vie « peut
avoir des répercussions sur le sacrement du baptême » (p. 28), car c’est l’eau qui était considérée comme germinatrice dans la religion chrétienne. On comprend mieux ainsi la portée
subversive de la conception de Campanella.
En revanche, Campanella rejetait la conception de Giordano Bruno d’une pluralité des mondes dans un univers infini : le soleil devait demeurer le centre d’un
système cohérent, et d’autres mondes ne pouvaient être semblables à la Terre, avec son lot de mortalité et de souffrance. Mais plus tard, vers 1614, Campanella changea d’opinion
sur ce point, comme l’explique Germana Ernst :
les découvertes de Galilée sur les irrégularités de la surface lunaire, les phases de Vénus et les "petits nuages" autour du soleil, ouvrent à nouveau le débat, et font
douter Campanella de ses certitudes d’alors : si bien qu’il n’exclut pas que les astres, au lieu d’être le siège d’esprits bienheureux, puissent être habités, même si c’est par des êtres
différents de nous, du fait de leur environnement. Cela ne signifie pas que Campanella adhère aux positions de Démocrite sur une multiplicité de mondes disséminés au hasard dans l’espace infini,
mais qu’il juge possible l’existence de plusieurs systèmes reliés les uns aux autres dans un tout unitaire ; et dans la lettre de 1614 à Galilée, il l’exhortera à découvrir "le théâtre et les
scènes sur lesquels l’Intelligence éternelle représente tant de grands jeux de roues superposées". (pp. 241-242)
La défense du droit de penser
C'est dans ce même but de défense du droit à l'étude du "livre de la nature", de la liberté de philosopher, que Campanella défendit Galilée en
écrivant son Apologie de Galilée (qui sera publiée en 1622) terminée en 1616, malheureusement trop tard, après la sentence qui condamna l’astronome. Etant lui-même
emprisonné à l’époque, on ne peut que souligner le courage de Tommaso Campanella, qui pourtant n'adhérait pas complètement aux idées de Galilée (ses conceptions
atomistes en particulier). Dans cette Apologie de Galilée, Campanella tente de convaincre les défenseurs du dogme « catholiquo-aristotélicien » que la vérité qu’ils
prétendent détenir est relative aux connaissances, comme l’écrit Germana Ernst : « l’alliance entre théologie et philosophie aristotélicienne, tenue par les théologiens comme
obligatoire et inévitable, est en réalité précaire, qu’elle date d’un moment historique particulier, et qu’elle peut être remise en cause, sans pour autant que la théologie coure un danger
quelconque » (p. 242).
Campanella dénonce la fermeture de la pensée aux nouvelles découvertes, refus de la nouveauté qui peut mettre en danger la théologie, et ainsi la religion chrétienne toute
entière. Si la pensée se fige, elle meurt, nous dit Campanella : c’est là sa plus grande leçon pour nous, aujourd’hui. « L’abandon de l’aristotélisme non seulement n’implique
pas l’effondrement de la théologie, écrit Germana Ernst, mais il permet de retrouver une juste conception de la science qui ne peut être, comme Galilée et lui-même le
montrent, qu’une recherche ouverte et une lecture continue du livre infini de la nature, expression de la vérité infinie et de la rationalité du christianisme […]. » (p. 242).
Campanella tente de déplacer les novatores de la connotation négative qu’ils possédaient à l’époque, tels des dangers pour le dogme, vers celle qui est associée aujourd’hui aux
novateurs : tournés vers l’avenir, vers le progrès.
Campanella, s’il fut arrêté et emprisonné durant vingt-sept ans, cherchait avant tout à concilier le dogme catholique et l’étude de la nature, c’est pourquoi il est difficile de
connaître dans quelle mesure il fut contraint par le pouvoir ou effectua lui-même un choix philosophique. Le synchrétisme de Campanella ne fut pas sans failles, loin de là, ce
qui conduisit plus tard de nombreux penseurs à rejeter Campanella, au fur et à mesure que l'esprit des Lumières imposait une rationnalisation de la réflexion scientifique. Non,
Tommaso Campanella n'était pas un homme de méthode. Il avait la sienne, il accumulait et recoupait, faisait feu de tout bois, il reflète à ce titre parfaitement son époque, entre
Anciens et Modernes, mythes et faits scientifiques, foi et savoir. A ce titre (nous y reviendrons dans un prochain article), il fut l'un des plus grands penseurs baroques.
Derniers Commentaires