Edit du 16 février 2011 : j'ai toujours eu l'intuition que Michel Gondry serait un réalisateur idéal pour une adaptation de Philip K. Dick, s'il accepte de plonger dans des recoins plus
sombres, or Michel
Gondry vient d'annoncer qu'il travaillait actuellement sur une adaptation d'Ubik !... De quoi rêver car son Eternal Sunshine of the Spotless Mind est un des films les
plus dickiens jamais réalisé ! Sur ce, retournons en 2010 à cet article (le temps régresse, eh oui)...
Je réponds ici à une demande de Cachou et Vance qui ont modestement et brillamment évoqué ce roman de science-fiction complexe et fascinant de Philip K.
Dick, cet étrange Ubik (1969) que j’ai lu pour la première fois en 2002, je crois. C’était le second roman de Dick que je lisais, après
Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1968, plus connu sous le nom de Blade Runner) et je n’ai pas cessé depuis d’être -
pardonnez-moi l’expression - sur mon cul à chaque fois que je lis ce roman. J’ai un ami qui l’a lu en ayant consommé des substances illicites, il m’a dit après « Whoua, qu’est-ce que c’était
que ça ?… », ce qui traduit parfaitement la réaction première que beaucoup de lecteur, je suppose, ont eu lorsqu’ils l’ont lu la première fois (avec ou sans psychotropes). Je ne vais pas ici
écrire un critique de ce roman, que je tiens pour un chef-d’œuvre de la littérature, rien que ça. Je vous renvoie aux excellentes critiques de Cachou et
Vance pour une approche globale du roman. Je vais, c’est mon habitude, analyser un aspect particulier d’Ubik : le cinéma comme métaphore, représentation, du monde-illusion
où errent les personnages du roman. Car bien avant que le réalisateur Jean-Pierre Gorin ne propose à Philip K. Dick d’en écrire l’adaptation pour le cinéma, en
1974, et avant un hypothétique film actuellement en préparation, le cinéma et ses procédés sont omniprésents dans le roman Ubik. Et comme j'ai écrit mon mémoire de
Master d'études cinématographiques sur les adaptations des oeuvres de Philip K. Dick au cinéma (Blade Runner, Minority Report, Total Recall...), je n'ai pas
résisté à l'envie de vous faire partager mes recherches et découvertes par cet article...
Sauf autre indication, toutes les citations proviennent de Philip K. Dick, Ubik, Paris, Éditions Robert Laffon, collection « 10/18 domaine étranger », traduction d’Alain
Dorémieux, 1999 (première édition américaine en 1969, française en 1970).
Une frontière entre le monde et son image ?
C’est par la thématique principale des dérèglements de la réalité que Philip K. Dick se distingue des écrivains de science-fiction de son époque. Dans son chef-d’œuvre
Ubik, des « semi-vivants » cryogénisés errent dans un monde virtuel qui régresse dans le temps jusqu’en 1939. Ils se croyaient vivants mais découvrent qu’ils sont morts…
Or, comme nous allons le voir, le monde comme illusion prend de manière récurrente chez Philip K. Dick la forme du cinéma, ou d’autres
moyens de reproduction d’images ou de sons. Dans ses œuvres, et avec une virtuosité impressionnante dans Ubik, Dick a réactualisé la conception des
philosophes présocratiques grecs d’idios koinos (monde intérieur) et de kosmos koinos (monde extérieur) en poussant le lecteur à s’interroger sur le bien-fondé de la notion de
frontière entre ces deux mondes. La question posée par Philip K. Dick est : existe-t-il une frontière entre naturel et artificiel, entre le réel et son image ? Il faut d’abord
préciser que la frontière marque une séparation entre ce qui est contrôlé et ce sur lequel on n’a pas de contrôle : elle peut être la séparation entre deux pays, dont l’Etat de l’un n’est pas
maître de l’autre, mais aussi séparation entre la civilisation occidentale et les terres dites sauvages, vierges. Entre le prévu et l’imprévu, le créé et le naturel.
Avant que tous les objets ne « retournent » à leur aspect de 1939, l’écrivain dans Ubik prend soin d’ouvrir le huitième chapitre par la description des « grands
rideaux aux motifs peints à la main qui dépeignaient les étapes de l’ascension de l’homme, depuis les organismes unicellulaires du cambrien jusqu’aux premiers engins volants plus lourds que l’air
au début du XXe siècle. » (p. 127). Il y a ainsi, si l’on en croit ces motifs, une continuité entre l’évolution naturelle et l’évolution technologique, donc entre êtres vivants et créations
de la technique humaine. Cette supposée continuité va dans le sens d’une même continuité entre monde réel et sa représentation. Dans Ubik, Philip K. Dick met en scène
une frontière qui recule au fur et à mesure que les personnages avancent, comme Jory le découvre lors de son entrevue avec Jory, le « Créateur Tout-Puissant » de ce monde des semi-vivants :
- Qu’est-ce que vous ferez quand j’y serai passé [c’est-à-dire quand Jory l’aura absorbé, phagocyté comme les autres personnages en semi-vie] ? demanda Joe au jeune
garçon. Allez-vous continuer de maintenir cet univers de 1939, ce pseudo-univers comme vous l’appelez ?
- Non, bien sûr, il n’y aurait pas de raison.
- Alors il n’existe que pour moi seul. Un univers entier.
- Il n’est pas si grand. Un hôtel à Des Moines, dit Jory. Une rue de l’autre côté de la fenêtre avec des passants et des voitures. Et quelques maisons, des magasins en face au cas où vous
regarderiez dans la rue.
- Alors vous ne gardez ni New-York ni Zurich ni…
- Pourquoi ça ? Il n’y a personne là-bas. Partout où allaient les autres membres du groupe et vous, je construisais une réalité tangible correspondant à ce que vous attendiez. Quand vous avez
pris l’avion de New-York jusqu’ici j’ai créé des centaines de kilomètres de paysage, ville après ville – j’ai trouvé ça très épuisant. Il a fallu que je mange énormément pour y arriver. En fait
c’est pour ça que j’ai dû liquider les autres si vite. J’avais besoin de me remonter. (p. 261).
Jory qui construit à toute vitesse, à grand frais, les villes tout au long du voyage de Joe, cela nous évoque évidemment le premier train traversant les États-Unis, qui devait avoir sur son
trajet de multiples points de relais, de ravitaillement en eau ou autres pour qu’il puisse continuer d’avancer, nécessitant la construction d’autant de villes, certaines éphémères. La frontière
dans ce sens n’existe que pour être repoussée, mais son existence est nécessaire pour aller de l’avant, c’est un horizon qui nous invite à marcher vers l’infini. Nous pouvons évidemment
reconnaître le cinéma dans l’extrait d’Ubik cité, avec ses décors de studio, ses toiles peintes figurant l’horizon, ses figurants qui n’existent pas autrement que comme
éléments du décor. L’économie du cinéma est présente elle aussi, figurée par Jory qui ne construit que ce qui est nécessaire, et qui doit utiliser des moyens colossaux pour représenter ce «
pseudo-monde » : ici, ce sont les consciences des semi-vivants. Ce monde n’a d’utilité que s’il a un spectateur, qui est également, ici, personnage. C’est un monde égocentrique où toutefois, nul
être n’a sa place, car nul ne peut résister à la dissolution du monde.
Dissolution du monde et réification de l’être humain
Avec la désagrégation du monde se manifeste l’impuissance des personnages, qui découvrent ainsi qu’ils ne sont que des rouages dans une mécanique dont ils ignorent tout du créateur. Les
personnages découvrent qu’ils sont eux-mêmes des représentations, obéissant aux lois de la représentation ou, autrement dit, aux lois du film. Ainsi, après l’explosion du vestibule de l’hôtel Joe
Chip dans Ubik reprend ses esprits : « Il y voyait un peu maintenant ; dans l’obscurité apparaissaient des lignes grises horizontales, comme si elle commençait à se
dissoudre » (p. 226). Ces lignes grises horizontales nous évoquent évidemment le balayage des postes de télévision lorsque nulle fréquence n’est captée. La reproduction de l’image et du son
par des procédés techniques est au cœur de cette scène, car ces générateurs de « simulacres » (télévision, cinéma…) permettent à l’écrivain de figurer ces glissements d’une réalité à l’autre.
Ainsi, Joe Chip se rend compte qu’il se réifie, qu’il perd sa substance vitale en « ne [pouvant] empêcher sa voix d’être criarde, anormale. Comme un disque qui passe trop vite,
pensa-t-il. Avec trop d’aigus. Une déformation de ma vraie voix. » (p. 227). Perte de réalité et de vitalité va de pair avec la mécanisation du vivant : l’être est devenu image, la
représentation l’ayant immergé du fait de son extériorisation hors de son cadre.
L’être humain perd son libre-arbitre, il n’est plus que déterminé par les lois d’une narration dont il ignore tout, il n’est plus qu’un pion manipulé sans savoir pourquoi. La perte du
libre-arbitre conduit à la réification de l’être : il devient froid et inerte comme de la pierre (menace récurrente dans l’œuvre de Philip K. Dick). Ainsi Al Hammond dans
Ubik ressent sa propre réification, il devient de glace comme le monde qui l’entoure. Il comprend alors que c’est le processus de mort qui le soumet à ses lois : «
Cette sensation d’incertitude, ce ralentissement dû à l’entropie… c’est le déroulement habituel, et la glace que j’aperçois marque le succès de ce déroulement. » (p. 160). Mais plus loin, il
a soudain un doute : « Ça ne peut pas être la mort normale, se dit-il. Ce n’est pas naturel ; le processus régulier de la dissolution a été remplacé par un autre facteur imposé, une pression
arbitraire et forcée. » (p. 161). En effet, il est soumis à l’action destructrice de Jory, cet adolescent qui absorbe toutes les forces vitales qui subsistent encore dans les « semi-vivants
» qui, comme Al Hammond sache qu’il ne le sache, sont cryogénisés. C’est parce qu’il se trouve dans une représentation qu’il est soumis à ces lois qui ne lui laissent place pour aucun
libre-arbitre. Le héros devient spectateur de la transformation de la réalité, spectateur de l’entropie, de la disparition des formes, de la chaleur et bientôt de la lumière, jusqu’à ce que tout
bascule dans le noir absolu, comme Philip K. Dick l’écrit avec une grande puissance ici :
[Al Hammond] prenait maintenant conscience d’une sensation de froid insidieuse, suintante, qui avait commencé à l’envahir auparavant sans qu’il se souvienne à quel
moment - à le submerger en même temps que le monde alentour. […] Et, aspiré à travers les trous béants de ces crevaisons, [le froid] s’insinuait jusqu’au cœur des choses, jusqu’au noyau qui leur
donnait la vie. Al avait maintenant sous les yeux un désert de glace hérissé de roches dénudées. Un vent soufflait sur cette plaine gelée en quoi s’était transformée la réalité ; le vent
accentuait la glaciation, et la plupart des roches se mettaient à disparaître. Et, aux angles de sa vision, s’amassaient des ténèbres qu’il ne faisait qu’entr’apercevoir.
Mais, pensa-t-il, tout cela est une projection de ma part. Ce n’est pas l’univers qui est enseveli sous des linceuls de vent, de froid, de ténèbres et de glace ; […]. Le monde entier est-il
contenu en moi ? Quand cela s’est-il produit ? Ce doit-être le signe que je vais mourir, se dit-il. […] Si je ferme les yeux, songea-t-il, l’univers dans sa totalité va disparaître. […] Tout ce
que je perçois, c’est l’obscurité grandissante et la déperdition complète de la chaleur - une plaine qui se refroidit, abandonnée de son soleil.(p. 160)
Seules les étincelles dorées de l’aérosol d’Ubik pourra permettre à Al Hammond de retrouver chaleur et vie, de stopper le processus destructeur de l’entropie. Mais cela serait l’objet d’un autre
article…
Représenter le virtuel par des images ?
Jean-Pierre Gorin, ancien assistant de Jean-Luc Godard, proposa à Philip K. Dick d’écrire lui-même un scénario à partir d’Ubik (1969),
mais le film ne vit jamais le jour, intéressant toutefois Francis Ford Coppola et – paraît-il – Stanley Kubrick (je vous invite à lire la critique de ce scénario par
Cachou ). Le scénario que Philip K. Dick écrit en 1974 met en abyme les procédés du cinéma afin de représenter ce monde dont les
limites bougent en même temps que les personnages. Ils ne se déplacent pas dans un espace mais se tiennent devant une surface où se trouve l’image du monde au mouvement répétitif : « Nous
avons l’impression que la voiture reste immobile sur un manège et que la scène est en train de tourner, de se répéter. » (Philip K. Dick, Ubik, le scénario, Lyon, Éditions Les
moutons électriques, Traduction de David Calvo et Sophie Dabat, 2006, p. 150). Par cette perte de l’espace, c’est le temps lui-même qui se perd, réduit à une « image » de ce dernier qui peut-être
modifiée, répétée, inversée. Philip K. Dick avait aussi songé à une utilisation des cartons dans le but de rompre volontairement avec la narration du récit, et ainsi avec
la continuité du temps, du monde des personnages.
Dans ce scénario, les slogans Ubik placés en exergue de chaque chapitre du roman sont insérés de manière impromptues au milieu de scènes, sans son, sans musique, avec un atomiseur façon
Andy Warhol en surimpression derrière le texte. Ces manifestations relèguent au second plan la scène, qui continue sans que l’on puisse toutefois comprendre le dialogue. L’espace
sur lesquels ces slogans apparaissaient dans le roman, appartenant à l’énonciation tout en étant diégétiques (appartenant au monde des personnages), est ici transposé de la même manière,
cinématographiquement. Ils se situent entre récit et énonciation. Lecteurs et spectateurs sont ainsi inclus dans l’univers des personnages, immersion qui est au centre de la science-fiction. Ces
manifestations mettent en évidence le voile qui recouvre le monde du film en se superposant aux scènes. Philip K. Dick a ainsi tenté dans ce scénario de transposer l’espace des
citations diégétiques en exergue au cinéma, trouvant ainsi moyen, par un procédé cinématographique, d’adapter son thème principal : le monde est une illusion.
La science-fiction de Philip K. Dick est une manière de voir et penser, de donner à voir et à penser autrement le monde, à travers un miroir grossissant, déformant, permettant à
l’écrivain, tel un problème mathématique résolu par l’absurde, de créer des réponses qui sont des récits des ces représentations du monde. Le cinéma, par son réalisme et ses procédés, devient la
métaphore à l’écrit de cette vision du monde comme représentation, tandis qu’à l’écran le cinéaste crée une mise en abyme vertigineuse, la métaphore devenant le film lui-même. Que pourront faire
les futurs scénaristes et le futur réalisateur du film Ubik qui serait actuellement en préparation ? Comment résoudront-ils les dilemmes posés par le roman de
Philip K. Dick ? Le cinéma comme métaphore est-il transposable au cinéma ?
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