Cinéma

Samedi 5 novembre 2011 6 05 /11 /Nov /2011 19:46

J'ai beaucoup appris en dessinant d'après des oeuvres de grands maîtres, mais peut-être plus par les images tirées de films que je n'avais pourtant jamais vu, mais qui frappaient mon imagination. Lorsque j'étais au collège surtout, je feuilletais les Express que recevaient mes parents, lisant des articles, mais surtout recherchant des images fortes à dessiner. Ce n'était que du "recopiage", un pur exercice technique. Le supplément magazine de L'Express attirait mon regard par ses photos de ballets, de pièces de théâtres et de films. Sur des feuilles Canson A4, je dessinais les photos qui me plaisaient, qui étaient assez petites (trois centimètres par quatre environ), et de plus en plus, sans le vouloir, je me suis mis à lire toutes les critiques de films parus dans ce magazine, à vraiment m'intéresser au cinéma. Je rêvais ces films que, pour la plupart, je n'ai toujours pas vu.

Deux dessins d'un grand acteur, par un gamin

J'ai donc voulu vous montrer deux portraits de l'immense acteur Lino Ventura, réalisés lorsque j'avais 12 et 13 ans, le premier au crayon, l'autre au pastel gras. J'adorais et adore toujours Lino Ventura et ses films, que ce soit Les Tontons flingueurs, Les Barbouzes, Le Silencieux (magnifique film), L'Armée des Ombres, Garde à vue... Il avait un jeu d'une économie et d'une justesse folle, une force non dénuée de fragilité, un grand coeur dans un corps de pierre. Le premier dessin a été fait d'après une photo du film Les Misérables de Robert Hossein (1982, je ne l'ai pas vu), le second d'après la photo diffusée par son association Perce-Neige.

Lino Ventura dans Les MisérablesLino Ventura dans Les Misérables, crayon sur papier, 21 x 21 cm, 1998.
Lino Ventura, dessin d'après la photo pour Perce-Neige
Lino Ventura, dessin d'après la photo pour Perce-Neige, pastel gras sur papier, 23 x 32 cm, 1999.

 

C'est toujours avec un peu d'émotion que je revois ces "vieux" dessins (quand on est jeune, tout ou presque est vieux), d'une adolescence surtout occupée à lire et à dessiner pendant des heures, tous les jours en rentrant du collège. C'est comme ça que j'ai appris à dessiner et à connaître le cinéma.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : Dessin, peinture, pastel...
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Lundi 12 septembre 2011 1 12 /09 /Sep /2011 20:16

Affiche du film Emprise (Bill Paxton, 2001)J'ai tellement peu mis à jour ce blog que j'ai complètement oublié de vous dire que j'avais gagné le prix du Meilleur Blog OVNI décerné par le C.O.B.C. qui récolte les votes d'autres blogueurs. Ce prix récompensant les blog atypiques aux graphismes originaux, il me convient parfaitement et je suis très heureux de l'avoir reçu ! Je remercie Bruce Kraft et sa bande qui nous ont envoyé à chacun un petit cadeau, le DVD du film de Bill Paxton Emprise (2001) dont voici la critique. Je fais vite pour l'écrire, je suis en retard, car je monte deux films en ce moment, mais chut ! ce n'est pas le moment d'en parler...

Le secret, justement, est au coeur du film Emprise où, à la fin des années 70 dans une petite ville de la campagne Texane, un père incarné par Bill Paxton confie soudain à ses deux fils qu'un ange envoyé de Dieu lui a revelé la présence de démons sur Terre à éradiquer. Bientôt, l'ange lui transmettra la liste des hommes et des femmes qui cachent ces démons à détruire (séquences de visions par ailleurs brillantes). Bien sûr, ce père veuf, qui semblait jusque-là aimant et doux, compte sur ses deux fils pour l'aider dans sa tâche... Son fils aîné, Fenton, a beau lui répéter sans cesse que c'est de la folie et qu'ils tueront des innocents, le père persiste à lui répondre qu'il ne commettra aucun meurtre, puisque ce ne sont pas des humains... L'extermination commence.

Authenticité et recettes de cuisine

A partir de ce point de départ intéressant et dérangeant, l'acteur Bill Paxton (Aliens, Titanic, Appolo 13...) réalise un film efficace où les maladresses sont compensées par une authenticité évidente. On ne peut qu'être un peu déçu quand on voit le film Emprise après avoir lu les citations dithyrambiques de la jaquette du DVD, de Stephen King, Sam Raimi et James Cameron (qui comme Bill Paxton a débuté sur les productions Roger Corman), mais Emprise, sous ses airs de série B d'horreur efficace, est un film qui témoigne avant tout, comme je le disais, d'une recherche d'authenticité qui n'est pas une pose, mais un vrai choix d'auteur. Bill Paxton s'attache à méticuleusement reconstituer une petite ville de la fin des années 70, et sa relation dans le film avec les jeunes acteurs qui jouent ses fils (plutôt bons) est si crédible que l'intrigue dérangeante du film acquiert une puissance émotionnelle rare dans les thrillers ou films d'horreur du créneau où Emprise se trouve. On est loin des schémas habituels et de ses stéréotypes, et Bill Paxton ose suggérer l'horreur vue par les yeux de deux enfants et commise par leur père qu'ils aiment pourtant, et qui semble si bon. 

Bill Paxton dans Emprise (Bill Paxton, 2001)

Même si je ne suis pas fan du tout du gore (et encore moins de la tendance Saw actuelle), je regrette que Bill Paxton n'ait pas plus mis d'hémoglobine dans le film. On attend sans cesse de voir une horreur qui ne vient pas, ce qui est assez efficace, mais aseptise cette plongée dans la folie. De même, Fenton séquestré dans la cave joue de manière trop évidente la faim et la soif, comme si le film ne pouvait que représenter superficiellement l'horreur qu'il veut évoquer.

Malgré tout, la grande qualité d'Emprise est la simplicité de sa mise en scène, qui permet au film de ne pas sombrer dans le racolage tapageur. Avec des cadres et un découpage simples mais bien pensés, Bill Paxton laisse place à la suggestion mais, malgré tout, sombre à de trop nombreuses reprises dans l'explication de texte un peu balourde : on ne compte plus les dialogues entre son fils Fenton et lui de type : "Papa, tu ne peux pas faire ça, tu tue des gens ! - Non, je ne les tue pas, car ce sont des démons !" De même, la construction en flash-back, plutôt habile, est à la longue répétitive et nuit au rythme du film. Il manque surtout à Emprise du temps pour laisser vivre ses personnages avant de les faire sombrer dans l'horreur, et pour compenser l'artificialité de sa narration.

Bill Paxton dans Emprise (Bill Paxton, 2001)

Malgré ses maladresses et ses quelques facilités, Emprise aurait pu être la chronique dérangeante et émouvante de serial-killers "angéliques", entre enfance et horreur, réalité et folie transmise par les mots du père. Quel dommage dès lors que le film cède à la mode du twist over, retournement final dont le modèle (surestimé à mon goût) est Usual Suspects (Bryan Singer, 1994)... Alors pour ceux qui n'ont pas vu Emprise, je me permets de préciser que la suite de cette critique va spoiler de fond en comble... Donc, ne lisez pas la suite...

Matthew McConaughey dans Emprise (Bill Paxton, 2001)

Du thriller au film fantastique

Vous lisez toujours? Vous avez donc vu le film, ou alors... et bien tant pis pour vous ! Vous saurez donc que le personnage incarné par Matthew McConaughey, qui prétend être Fenton, le fils rationnel qui raconte en flash-back l'histoire, et bien ce Fenton n'est pas Fenton, mais Adam, son jeune frère qui lui croyait les paroles de leur père ! La mèche est vendue dès le début du film qui, comme l'a très bien fait remarquer Cécile Desbrun, décalque celui de Usual Suspects. Quelqu'un qui vient au siège du FBI (de Dallas ici) tout raconter, la vérité rien que la vérité, on n'y croit plus trop... Le problème, c'est que ce rebondissement survient aussi brutalement qu'on retourne un objet, et pour quoi? Pour nous révéler que le père disait vrai, que ceux qu'ils tuaient étaient des démons dont ils pouvaient percevoir les crimes en les touchant. Lorsqu'il touche le bras de l'enquêteur du FBI chargé de l'enquête, Adam voit ce dernier tuer sa mère.

Ce ne sont pas simplement des prémonitions, ou une intuition immense. Non, c'est la main de Dieu qui protège Adam comme elle protègeait son père, c'est Elle qui brouille les souvenirs d'un policier qui avait vu Adam, ainsi que l'image des caméras de surveillance. Au retournement de situation succède un retournement total de point de vue sur les événements. C'est un changement de réalité, mais aussi un changement de genre, puisque nous basculons du thriller au film fantastique. Mais c'est surtout un retournement moral et idéologique puisque ceux qui incarnaient la folie religieuse et le meurtre se révèlent être les seuls à connaître la vérité, héros luttant contre le mal. Fenton, le fils rationnel, est relégué au statut de démon contre lequel son frère Adam est amené à lutter depuis que Fenton a tué leur père.

Emprise (Bill Paxton, 2001)

D'une manière qui aurait pu être intéressante si elle avait été vraiment assumée, Adam comme son père sont des héros luttant contre le mal sous leur apparence de psychopathes. La séquence finale d'Emprise est, à ce titre, très ambigue, puisque nous découvrons qu'Adam est shérif, symbolisant son déplacement du mal au bien. Lorsqu'il serre la main d'un policier, il lui dit : "Vous êtes un homme bien". Et, avec à ses côtés celle qu'il aime, il regarde vers le ciel tandis que la caméra sur une grue s'élève et s'éloigne jusqu'à montrer le bâtiment en son entier, et ces deux individus qui semblent le garder. Le shérif a reçu la mission divine d'exterminer le mal, et il le fera.

Basculement de réalité, basculement idéologique?

Le malaise envahissant du film Emprise devient déplaisant lorsque nous savons que le père avait raison. On a dès lors le sentiment d'avoir regardé un thriller chrétien ultra-conservateur, dans la mesure où tout ce qui nous était intolérable (folie religieuse, meurtres, séquestration de Fenton...) s'est révélé être au service du Bien, ou plutôt, de Dieu. Eloge du serial-killer ? Non, car le film conserve malgré tout un peu de son inquiétante tension. Le jeu glacial de Matthew McConaughey nous laisse suggérer qu'une folie réelle est présente en lui, mais le film se conclue aussi brutalement que le retournement de situation a été amené, Emprise s'achève sur ce trou noir très frustrant d'un point de vue scénaristique, et idéologiquement douteux. Originaire du Texas et ayant reçu une éducation religieuse, Bill Paxton n'est sans doute pas le fanatique chrétien que la fin du film peut malheureusement donner à imaginer.

Je veux croire que Bill Paxton a voulu réaliser un thriller authentique et efficace, et évoquer son Etat natal où la religion et la pensée conservatrice, voire réactionnaire, ont une si grande place. Pour toutes ses facettes, son film ne manque pas d'ambition, et témoigne de vraies qualités. Avec audace, Bill Paxton réalisateur a tenté de faire basculer le point de vue du spectateur sur des actes horribles en postulant que tout ce qui est considéré comme impossible, fou, est réel, en nous faisant ainsi pénétrer dans la tête du fou, qui croit en la réalité de ses imaginations. Et quand on a vu le regard effrayant de Bill Paxton qui tue des hommes qu'il croit être des démons, on ne peut rejeter le fait qu'il est bel et bien fanatique, tout comme Adam ! 

Mais Emprise manque d'espace laissé au doute pour que son retournement de situation soit intéressant : le basculement de la réalité au fantastique est ici arbitraire, et ses conséquences idéologiques douteuses nuisent fortement au film car, comme j'ai tenté de l'expliquer, il ne s'agit pas seulement d'un changement de genre. Bill Paxton semble ne pas avoir pris en compte les implications de ce retournement de situation, implications cinématographiques (manipulation des sentiments du spectateur) et éthique. C'est bien dommage, car un film sur des serial-killers angéliques, père et fils, il fallait oser ! 

Bill Paxton dans Emprise (Bill Paxton, 2001)Merci pour cette très belle initiative de Bruce! Lisez aussi les avis de Wade Wilson, La Pellicule Brûle, Critique-film.fr, Phil Siné, 2MuchPoney, Davidéociné, My Screens et Cécile Desbrun (CulturELLEment Vôtre).

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : LA DERNIERE SEANCE
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Dimanche 5 juin 2011 7 05 /06 /Juin /2011 14:45

Je reprends cette petite étude de l’œuvre de David Lynch après quelques mois, j’en suis désolé, faute de temps je n’ai pas pu m’y consacrer. Pour rappel, j'ai divisé son œuvre en trois parties selon une progression logique. Trois périodes, trois thèmes, trois thématiques qui s’enchaînent et se mêlent. Dans la première partie, 1979-1980, les monstres, j'analysais Eraserhead (1976), Elephant Man (1980) selon le thème du monstre. Mais voici plutôt, enfin, la suite !

1983-1990 : Le lieu unique et étrange

Affiche de Dune (David Lynch, 1983) Affiche de Blue Velvet (David Lynch, 1986) Twin Peaks, série de David Lynch (1990-1992)

Dune (1983), Blue Velvet (1986), Twin Peaks la série (1990-1992).

Cette deuxième partie commence exactement là où la précédente partie se concluait, à partir de l’idée que David Lynch semblait le réalisateur idéal de l’adaptation du cycle de Dune de Franck Herbert, en raison de son évocation récurrente de la machine, de ses monstres et de la poésie qui se dégage des effets spéciaux du cinéaste. Sauf qu’il s’agissait alors, pour le producteur Dino de Laurentiis et sa fille Raffaella, chargée de la production du film, de concurrencer Star Wars, rien de moins ! Alejandro Jodorowsky avait tenté de réaliser une adaptation dantesque au milieu des années soixante-dix, imaginant Salvador Dali en empereur, puis lorsque Dino de Laurentiis rachetèrent les droits, Ridley Scott commençant à réfléchir à la mise en image de cette œuvre fleuve. Après deux ans de travail sur le scénario, il jeta l’éponge pour rejoindre la production de Blade Runner (1982), réussissant à créer un univers du futur jamais vu jusque là (ci-dessous).

Blade Runner de Ridley Scott, 1982

L’univers, voilà ce qui soutient toute œuvre de science-fiction. À la différence du fantastique qui raconte l’émergence d’un autre au sein des personnages, dans leur monde (ce que je nomme étrangeté d’émergence), la science-fiction met en scène l’immersion du lecteur ou spectateur dans un autre monde (c’est pourquoi je nomme ce principe étrangeté d’immersion), c’est donc le lecteur ou spectateur qui est l’étranger. Evidemment, ces deux principes peuvent se mêler, comme nous allons le voir. Pourquoi prendre le temps de poser ces deux principes ? Parce qu’un film tel que Dune se fonde avant tout sur le monde qu’il tente de représenter. Un univers plutôt, aux multiples planètes et peuples, avec des organisations spécifiques. Autant de décors, de costumes et d’accessoires à concevoir, autant d’éléments que le scénario doit rendre intelligibles. À cette multiplicité s’oppose un lieu-titre unique, Dune, planète des sables où est puisée l’Épice précieuse. Parce que cette substance est primordiale pour assurer la cohésion de la structure très complexe de ce monde (permettre les voyages interstellaires), la planète Dune devient ainsi de lieu unique où se concentre l’univers, ce qui prendra la forme d’une bataille entre les différents camps. Avant l’arrivée du héros sur Dune, la planète lui apparaît en rêve, elle semble l’hypnotiser, elle est une présence qui semble déjà réelle pour lui. Lorsqu’il ira sur la planète et découvrira sa culture jusqu’à devenir quelqu’un d’autre, ce sera en vérité une anamnèse, pour reprendre l’expression platonicienne. Il se souvient de ce qu’il avait oublié, l’autre en lui-même, enfoui dans son inconscient, ce qui aurait permis à David Lynch de mettre en scène cette étrangeté d’émergence du fantastique au sein de la science-fiction.

Kyle MacLachlan dans Dune (David Lynch, 1983)

Le problème principal de Dune est son incapacité à rendre compte de la présence de cette planète. Pourtant, l’œuvre de David Lynch dès Eraserhead ce fonde sur la sensation du monde, grâce à un univers sonore extrêmement riche, et un jeu sur les textures, les matières, qui fait émerger la réalité au sein de l’image artificielle. La force de Blue Velvet et de la série Twin Peaks serait extrêmement réduite sans cette excitation quasi permanente des sens dans ces petites villes idéales de papier glacé que nous étudierons plus loin. Gros-plan des matières, formes émergeant de l’ombre, mouvements des choses, de la nature en particulier, tous ces éléments participent de l’étrangeté d’immersion de ces œuvres. Dans Dune, malheureusement,les séquences filmées dans le désert ne peuvent compenser par leur authenticité ni l’omniprésence des décors de studio (qui sentent bon le carton-pâte), ni la faiblesse des matte-paintings, et encore moins la laideur des transparences ou scènes tournées sur fond bleu.

Kyle MacLachlan dans Dune (David Lynch, 1983)

Quant on ne croit pas au monde représenté, à cause d’effets spéciaux déjà obsolètes et de la rigidité de la mise en scène, comment croire à l’existence des personnages et ainsi essayer de comprendre un scénario à la fois obscur et simpliste (l’Élu christique, encore et toujours) ? Au lieu du chef-d’œuvre tant attendu, la montagne planifiée par Dino de Laurentiis et sa fille Raffaella s’est effondrée, la faute à une production gigantesque mais avare, produisant simultanément, et sur les mêmes dunes mexicaines, Conan le destructeur (Richard Fleischer, 1984), retirant le montage des mains d’un cinéaste peut être trop inexpérimenté, engageant le groupe Toto parce que, c’est bien connu, il faut de la musique que le public-cible écoute... Mais en additionnant n’importe quoi, on obtient n’importe quoi. Reste de brèves étincelles, la révélation d’un acteur qui sera les inoubliables Jeffrey de Blue Velvet et agent Cooper Twin Peaks (l’excellent Kyle MacLachlan), et une thématique, le lieu unique comme champ de découvertes étranges, véritable centre de gravité du film.

Ce lieu unique et étrange a pris la forme d’une petite ville américaine en apparence paisible, près de bois qui constituent la matière première principale de cette ville de bûcherons (dès Blue Velvet, en effet !). Une petite ville qui est située quelque part au Etats-Unis, dans le nord (Twin Peaks se trouve près de la frontière canadienne), entourée d’une nature qui semble comme un sas entre l’intérieur et l’extérieur. Il me faut ici rappeler que les utopies sont toujours déconnectées du monde extérieur et de ses contraintes. Par définition, l’utopie est un non-lieu, elle existe nulle part, coupée du reste du monde pour ne pas être contaminée par ce dernier. C’est une image rêvée, parfaite, réalisée.

Blue Velvet (David Lynch, 1986)

Pour construire un monde idéal, il ne faut pas de passé, pas de faits qui peuvent refluer et souiller ce monde. Il ne faut pas de contrainte extérieure, et contrôler fermement l’entrée du monde utopique. Ce qui est permis par l’éloignement géographique, à l’image des Mormons s’installant le plus loin possible, dans l’Utah. La nature devient une ceinture de protection naturelle qui pourtant se révélera, dans Twin Peaks, fortement inquiétante, menant au monde du mal, la « Black Lodge ». Ce qui n’est pas étonnant puisque si le monde extérieur est considéré comme étrange, car étranger, il menace de contaminer ce petit monde clos de Blue Velvet ou Twin Peaks en y apportant la perversion et le crime, mais aussi les forces incontrôlables du monde sauvage naturel. Chez David Lynch, le vent qui souffle et remue les cimes des pins a remplacé les cris des Indiens qui entouraient les colonies mormones. Il y a dans l’œuvre du cinéaste l’expression des rêves et des craintes des pionniers américains qui, voulant accomplir leur œuvre civilisatrice, se retrouvaient noyés dans un territoire sauvage immense, indéchiffrable, et menacés d’être à nouveau rattrapés par les maux de la société qu’ils avaient quitté.

Twin Peaks, série de David Lynch (1990-1992

Durant toute la recherche du meurtrier de Laura Palmer, puis de la « White Lodge », David Lynch dans la série Twin Peaks ne cessera de mettre en scène cette pénétration inquiétante de l’étrangeté, de l’extérieur, dans le monde clos de la petite ville. Le bordel « One Eyed Jacks » n’est-il pas situé à la frontière avec le Canada ? La série Twin Peaks prolonge le travail accomplit précédemment par David Lynch dans l’angoissant Blue Velvet où une oreille coupée trouvée dans un champ conduira le héros et son ingénue petite amie (voir la très complète analyse de Cécile Desbrun) à pénétrer sous la surface de sa petite ville où tout le monde il y est beau et il y est gentil.

Kyle MacLachlan dans Blue Velvet (David Lynch, 1986)

Blue Velvet (David Lynch, 1986)Les gros plans de l’oreille coupée pourrissante brisent la surface du monde en mettant à jour ce qui a été tenu caché par-dessous. Le gros-plan de l’abject, comme l’écrit Philippe Fraisse, « remet en cause le rideau conceptuel qui rend notre vie vivable et notre terre habitable.[1] » Il ne s’agit pas seulement de l’émergence des pulsions de vie et de mort camouflées par le puritanisme, mais de la nature même du monde. Ainsi le voile qui recouvre le monde est déchiré et nous voilà confrontés à l’horreur de la vérité : le changement. C’est le temps qui devient visible par son action de putréfaction et de modification du monde. Le lieu se métamorphose alors, tout en restant unique : des quartiers sombres et mal famés apparaissent, reflux d’une société passée de la côte Est.

Kyle MacLachlan et Laura Dern dans Blue Velvet (David Lynch, 1986)

Le monde apparaît aux personnages et aux spectateurs avec un nouveau visage, il s’est métamorphosé jusqu’à devenir autre. A partir d’un cadre connu et rassurant, l’étrangeté d’immersion surgit, et les personnages découvrent que la petite ville stéréotypée de l’American Dream est devenue un territoire de cauchemar. L’extérieur s’insinue, ainsi un oiseau à la fin du film Blue Velvet entre dans le jardin du héros, un ver dans son bec. « C’est un monde étrange » disent les héros, ce qui signifie que le monde est plus que ce qu’il laisse paraître, et surtout qu’il est autre, qu’il n’est pas hermétiquement coupé du monde. L’étranger, l’inconscient freudien, se révèle en nous-mêmes et brise les clôtures du monde unique. Peut-on résister à l’effondrement du monde ? Lorsque l’utopie est contaminée, notre image de nous-mêmes l’est-elle aussi ? L’étrangeté a en effet émergée au sein même des personnages, révélant leurs failles, leurs fantasmes parfois effrayants, à l’image de Jeffrey de Blue Velvet qui découvre son attirance pour le sadomasochisme.

Kyle MacLachlan et Isabella Rosselini dans Blue Velvet (David Lynch, 1986)

Dennis Hopper et Isabella Rosselini dans Blue Velvet (David Lynch, 1986)

Caractérisé, comme je l’ai dit plus haut, par l’étrangeté d’émergence, le fantastique hante les lieux, comme un spectre qui menace à tout instant de faire basculer le monde qui se voulait utopique, et déchirer le visage si lisse des personnages. Mais, derrière l’image caricaturale, trop belle pour être vraie, il y a à la fin de Blue Velvet l’expression d’un espoir authentique de reconstruction de la communauté, par l’acceptation de l’étrange, l’étranger en nous-mêmes.

Kyle MacLachlan dans Blue Velvet (David Lynch, 1986)

Dans la seconde saison de Twin Peaks, déroutant et décevant de nombreux fans, David Lynch affirma la présence du fantastique, mettant en scène le passage d’un monde à un autre (la « White Lodge ») qui n’existe plus seulement en rêve, mais est réelle : il est temps de partir. Sur la route du cinéma, seul capable de rendre visibles les modifications de l’espace-temps…

Sommaire

  1. 1979-1980 : Les monstres (Eraserhead, 1976 ; Elephant Man, 1980)

  2. 1983-1990 : Le lieu unique et étrange (Dune, 1983 ; Blue Velvet, 1986 ; Twin Peaks la série, 1990-1992)

  3. 1990-2006 : La route du cinéma ( Sailor et Lula, 1990 ; Twin Peaks, Fire Walk With Me, 1992 ; Lost Highway, 1997 ; Une histoire vraie, 1999 ; Mulholland Drive, 2001 ; Inland Empire, 2006)

Cette série d'articles n'aurait pas pu voir le jour sans les nombreuses conversations à bâtons rompus avec Cécile Desbrun, qui partage ma vie, lorsqu'elle écrivait son mémoire sur la femme fatale chez David Lynch. Merci à toi, Cécile.

Vous pouvez retrouver ses analyses très détaillées sur son blog, les liens sont indiqués dans la filmographie ci-dessous.

Filmographie chronologique

Cet article s'inscrit dans le cadre du défi David Lynch initié par la blogueuse Cachou. Vous trouverez ci-dessous la liste des oeuvres de David Lynch et les liens vers les critiques et analyses publiées par les blogueurs et surtout blogueuses participant à ce défi.

Logo du défi David Lynch

Eraserhead (1976): critiques de Cachou, Vance, Yuko et l'analyse de Cécile Desbrun

Elephant Man (1980): critiques de Cachou, Vance, Yuko et Cécile Desbrun

Dune (1984): critiques de Cachou, Vance, Yuko

Blue Velvet (1986): critiques de CachouYuko et l'analyse en deux parties par Cécile Desbrun

Sailor et Lula (1990): critiques de Cachou, Vance, Yuko et Cécile Desbrun

Lost Highway (1997): critiques de Cachou et l'analyse très complète de Cécile Desbrun

Une Histoire Vraie (1999): critiques de Cachou

Mulholland Drive (2001): critiques de Cachou,

Inland Empire (2006): critiques de  Cachou, Vance

 

Twin Peaks: Dossier sur la série par Cécile Desbrun (5 parties)

Analyse de Lady Blue Shanghai par Cécile Desbrun (court-métrage publicitaire pour Dior)

Présentation de David Lynch par Yuko: partie 1, partie 2

La Main Gauche de David Lynch de Pacôme Thiellement (essai) lu par Vance

Bilan du défi par Vance



[1] Philippe Fraisse, « La place du fou, L’horreur selon Lynch, quelque part entre Lovecraft et Stephen King », Positif n°521/522, juillet/août 2004.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : LA DERNIERE SEANCE
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Jeudi 26 mai 2011 4 26 /05 /Mai /2011 21:15

La pensée réduite à 140 caractères

Nous avons tous été fiers d’assister au formidable pouvoir de rassemblement et de diffusion de l’information par Internet lors du Printemps Arabe (qui n’est pas achevé, les morts dus à la répression s’accumulent en Syrie et ailleurs), mais la polémique récente concernant les propos de Lars von Trier à Cannes nous montre aussi le revers de la médaille du Web : si les internautes sont les champions de la dénonciation de faits scandaleux, ils sont aussi les premiers à sacrifier la vérification des sources et l’analyse au profit du commentaire instantané. Nous sommes tous concernés : journalistes professionnels, blogueurs, internautes diffusant les informations sur Facebook ou Twitter. Mais parce que Twitter limite la longueur des messages à 140 caractères, il ne faut pas que ce soit une excuse pour limiter de même la pensée.

A propos : en politique, on doit utiliser un nombre réduit de mots, marteler, marteler, marteler. Bientôt, un tweet remplacera peut-être un discours, non?

Le réalisateur Lars von Trier

Lorsqu’on rencontre quelqu’un pour la première fois, on s’en fait une image, on imagine son comportement, sa vie, ses pensées, et ainsi on lui colle une étiquette : « Elle a l’air sympa », « Il a une tête de con » ou autres. Avons-nous le droit de les penser, et de les dire ? Oui, mais ils n’engagent que nous, ce ne sont que des affirmations sans fondement. Sans fondement ? Si, il y a des stéréotypes à leur base. Lorsque Georges Frêche a dit de Laurent Fabius qu’il avait une « tronche pas catholique », il a avec beaucoup de cynisme utilisé cette tendance à mettre des étiquettes, aidés par des stéréotypes (antisémites ici), afin de rendre son ennemi déplaisant au yeux de ses électeurs. Dans l’esprit de ces derniers, c’est tout un florilège de stéréotypes antisémites et racistes qui sont convoqués par cette phrase, qui leur souffle perfidement à l’oreille. De l’étiquette à la discrimination, il n’y a qu’un pas que trop de personnes encore font. Je rappelle qu’à l’heure actuelle, des associations tentent de lutter contre le « délit de faciès » (lire l'interview de la représentante d'Open Society) qui mène à des milliers de contrôles de police arbitraires. Le gouvernement fait la sourde oreille. Je rappelle qu’Eric Zemmour (récemment condamné) continue à affirmer l’inutilité des lois anti-discrimination, puisque selon lui la discrimination fait partie de notre manière de pensée… À moins d’un an des présidentielles en France, à l’heure de la montée en puissance d’un Front National banalisé mais plus dangereux que jamais, à un moment l’extrême droite a pris le pouvoir dans différents pays d’Europe, il est temps de nous remettre à analyser en plus de 140 caractères.

Marine Le Pen (photo SIPA)

Car en sacrifiant l’analyse au profit du commentaire à chaud superficiel, en niant la rigueur sous prétexte d’une course à l’information constante (bien réelle), on ne fait que placer des étiquettes sur le front des gens qu’il sera sans doute difficile à décoller après. J’espère que ce ne sera pas le cas de Lars von Trier, cinéaste brillant (dont je ne suis pas fan) qui, à la lecture des documents réunis par Cécile Desbrun dans quatre articles très fouillés, n’est absolument pas nazi, ni antisémite. Derrière son humour de très mauvais goût, très douteux, se cache une vrai réflexion du cinéaste, tout au long de son œuvre, sur le processus qui conduit un individu à devenir un rouage d’une machine à broyer fasciste. Qu’un tel cinéaste soit assimilé à un nazi, à cause de propos repris hors contexte, sans analyse, sans regard sur son œuvre, est vraiment aberrant. C’est un contre-sens total. Je vous invite donc à lire sur le blog de Cécile Desbrun Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite ou mauvais plaisantin ?

Pervertir les images pour détruire la vision du monde

Melancholia, film de Lars von Trier, 2011Le fait que le film de Lars von Trier Melancholia utilise la musique de Wagner et le romantisme allemand, associés au thème de la fin du monde, a immédiatement conduit la journaliste de l’édition anglaise du Times à évoquer le nazisme. Et tout le monde ou presque sur Internet a pris pour acquis que des images, une culture antérieure au nazisme mais utilisé par ce dernier étaient forcément signes du nazisme. Je n’ai pas vu Melancholia, je ne peux en parler. Mais il est toutefois certain que nulle personne n’a taxé le film de discours antisémite ou nazi, sinon il ne serait pas par ailleurs resté en compétition. Faute d’avoir une opinion sur ce film, je vais à différents moments de cet article évoquer un autre film, dont le réalisateur fut accusé de fascisme à la sortie. Un film dont personne aujourd’hui ne peut réellement penser qu’il témoigne réellement d’opinions fascistes. Il s’agit d’Orange mécanique de Stanley Kubrick (1971) qui force le spectateur à épouser le regard d’Alex, jeune homme qui adore Ludwig van Beethoven, le sexe et l’ultra-violence, un regard qui magnifie les gestes les plus horribles, comme le montrent la beauté des plans, les ralentis nombreux et l’emphase de la musique classique. "Mirisse bien" nous dit-il, regardez bien, soyez fascinés jusqu'à ne plus posséder de conscience morale...

Orange mecanique de Stanley Kubrick, 1971

Le sujet qui m’intéresse ici est la manière dont les images sont perverties par le nazisme et les mouvements totalitaires (dont Alex est un représentant), et comment ces images peuvent rester en nous, le nazisme les ayant contaminé. Elles ont un goût amer en bouche. Mais sont-elles coupables ? 

Une image et un visage unique

Réduire un individu à une image, c’était le but du nazisme. Transformer le nazi en Aryen, image idéalisée ; et pour cela réduire les ennemis du mouvement totalitaire à des caricatures racistes, puis à des numéros, et enfin à des corps entassés près des chambre à gaz, attendant d’être brûlés par un membre de Sonderkommando d’Auschwitz. Une image n’a pas d’âme, surtout lorsqu’elle prétend regrouper de manière unique « Un peuple, Un empire, Un guide [führer] », comme le dit le devise du nazisme. Pour cela, en parallèle de la diffusion par la propagande des stéréotypes racistes et antisémites érigés aux rang de « faits scientifiques », le nazisme s’est approprié une partie de la culture germanique qui lui semblait exalter la grande Allemagne mythique nazie, d’autant plus que c’est l’ancrage nationaliste qui a permis à Hitler d’emporter l’adhésion d’une trop grande partie du peuple Allemand, qui s’est crû ainsi bel et bien supérieur aux autres. S’ils avaient su qu’Hitler prévoyait d’exterminer après-guerre tous les Allemands atteints de maladies cardio-vasculaires, ils auraient compris, comme l’a très bien montré Hannah Arendt, que le mouvement totalitaire n’a pas de frontières ni de fin, c’est un mouvement constant qui implique une ablation permanente de ses « membres ».

Parce que Kubrick force le spectateur à être le complice fasciné et horrifié des actes d’Alex et de sa bande, et parce que son anti-héros se voit comme une perversion du surhomme nietzschéen, il fut accusé de fascisme. Le lien avec le nazisme est évident dans le film Orange mécanique qui montre en vérité le processus de perversion des images, et ainsi regard porté sur le monde, par un pouvoir totalitaire représenté par Alex. Tout est perverti, même la Bible devient un florilège d’horreurs car après tout, n’y a-t-il pas du sang dans ses récits ? Alex ne comprend que ce qui s’insère dans pensée qui exclut toute opposition. Les formes tardives du romantisme allemand, la musique grandiose de Wagner et la volonté de puissance de Nietzsche (entre autres) furent convoqués pour appuyer la folie la plus destructrice de toute l’histoire de l’humanité, parce qu’ils ont semblé, pour des raisons que je n’évoquerai pas ici, s’intégrer dans la vision du monde nazie. Cela signifie-t-il que Wagner, Nietzsche ou le romantisme allemand sont nazis ? Est-ce parce qu’Alex pervertit les récits et images de la Bible, du cinéma et que Beethoven lui inspire des visions de meurtres et de viols que cette culture pervertie doit être condamnée ?

Orange mecanique de Stanley Kubrick, 1971

Orange mecanique de Stanley Kubrick, 1971

Beethoven et Wagner ont-ils commis la Shoah?

Pourtant, depuis la polémique suite aux propos de Lars von Trier, on voit fleurir de tels raccourcis dangereux un peu partout. Que nous exprimions notre difficulté à relire Nietzsche ou écouter Wagner sans être toujours contaminé par l’utilisation qui en a été faite par le nazisme, certes, c’est légitime. Moi-même, j’ai éprouvé des difficultés à apprécier la fin de Crime et châtiment de Dostoïevski, le camp où est enfermé l’assassin à la fin du roman, là où il accomplit enfin sa pénitence et trouve le repos de son âme, me faisant bien trop penser aux atroces goulags staliniens où des millions d’individus sont morts. Faut-il condamner ce roman pour un crime contre l’humanité commis bien plus tard ? Bien sûr que non, c’est absurde. Nous pouvons seulement avouer notre difficulté à nous replacer dans le contexte, et critiquer la position adoptée par l’artiste à ce moment-là de notre Histoire.

Si le romantisme allemand est nazi, le peintre Caspar David Friedrich aussi, non ?

Caspar David Friedrich, Le voyageur contemplant une mer de nuages, Musée de Hambourg, 1818

Caspar David Friedrich, Le voyageur contemplant une mer de nuages, Musée de Hambourg, 1818

 

Et puisque le romantisme allemand est proche du romantisme français et anglais, mettons dans un même sac Keats, Lamartine, Chateaubriand, Victor Hugo et tous les romantiques ! Tous des nazis, vous dis-je ! Est-ce vraiment sérieux ? Est-ce une analyse rigoureuse, voire une analyse tout court ? Non, juste une étiquette. En refusant de l’enlever, on perpétue le mensonge, on prolonge sans le savoir le processus de destruction de la culture et de l’Histoire voulu par le nazisme. Car le nazisme en tant que mouvement totalitaire est une contamination de la pensée par la perversion des images de l’homme et du monde. Dans Orange mécaniquen Alex lui-même s’en rend compte lorsqu’il est soumis au traitement Ludovico qui le fait souffrir à la vue d’images de sexe et de violence, lorsqu’il entend la Neuvième Symphonie de Beethoven superposée à un montage d’images de la montée du nazisme et des horreurs de la Seconde Guerre Mondiale. Beethoven semble par son rythme exalter le processus d’extermination. Alex se rend compte de cette perversion et crie : « C’est un crime [a sin] ! Vous n’avez pas le droit de faire ça ! Il n’a rien fait ! »

Orange mecanique de Stanley Kubrick, 1971"Un monde Unique et Heureux"

Je vais prendre un exemple qui montre bien ce que j’appelle la perversion des images par le système totalitaire. Dans la Grèce antique, l’idée que la Terre, ronde, soit le centre du monde est représentative de l’idée grecque de « foyer », comme l’explique Jean-Pierre Vernant :

Le nom que donnent les philosophes à la Terre, immobile et fixe au centre du cosmos, c’est précisément celui d’Hestia. Quand les astronomes et les auteurs de cosmologie ont voulu marquer la situation centrale de la Terre dans la sphère céleste, ils ont dit que la Terre constituait le Foyer de l’univers. Ils ont donc projeté sur le monde de la nature l’image même de la société humaine dans la forme que la polis lui avait conférée.[1] 

Puisque la Terre est une boule dans un espace sphérique, elle est à égale distance de toute chose, centre parfait du monde, son foyer. Sur une sphère, il n’y a pas à sa surface de hiérarchie, pas de lieu privilégié, à la différence d’un cercle. La Terre est le foyer d’un monde conçu comme polis, cité faite d’égaux, les citoyens (excluant toutefois femmes, étrangers, esclaves…). Cette idée d’une planète constituant un monde unique, pensé comme centre, est représentée dans Le Temps désarticulé, roman de science-fiction de Philip K. Dick (1959) où, en réaction à l’envol de Terriens vers d’autres planètes, un mouvement politique se crée pour interdire la conquête de l’espace, promouvant au contraire la Terre comme seul lieu d’habitat possible. Ce mouvement est un parti qui mène une guerre sans merci contre ses opposants, envoyant ces derniers dans des camps de concentration. Un parti unique et un territoire, la planète entière, qui se nomme « Un Monde Unique Et Heureux ». Pour légitimer leur action, les créateurs de « Un Monde Unique Et Heureux » pourraient très bien invoquer la Terre « hestia », foyer unique de l’univers, planète devenu une seule cité sur le modèle de la démocratie athénienne. Ils pourraient très bien faire revenir les fantômes muets d’Alexandre le Grand et des empereurs romains, qui ont sans doute eu cette idée de foyer unique en tête lorsqu’ils sont partis à la conquête du monde connu. Mais ce serait alors une perversion de cette image de la Terre-hestia. Ce n’est pas pour rien que je prend cette exemple, car le mouvement totalitaire a pour objectif l’extermination totale de toute opposition, jusqu’à créer « Un peuple, Un empire, Un guide», un monde à la pensée unique, jusqu’à ce que tout territoire soit conquit. Nul besoin de s’opposer expressément pour être considéré comme ennemi : le monde extérieur au mouvement totalitaire se réduit à cette phrase de Georg Simmel, « quiconque n’est pas expressément inclus, est exclu.[2] »

Détruire l'homme, détruire les images de l'homme

« Un Monde Unique Et Heureux » mais n’oublions pas, comme l’écrivain Bruno Bettelheim, que « La paix dans une société totalitaire s’achète au prix de la mort de l’âme ». Le mouvement totalitaire, comme l’ont très bien montré Bettelheim et Hannah Arendt, est un processus de destruction de l’individualité, du moi. Chacun est concerné par ce processus, chacun est broyé par cette machine à déshumaniser : les membres du parti qui abandonnent leur conscience pour rejoindre le grand corps nazi ; le peuple entre terreur et mensonges de la propagande ; les soldats qui font avancer le mouvement totalitaire en semant la destruction ; et enfin, les innombrables déportés dont corps et esprits sont démolis dans des camps qui chacun constituaient « le laboratoire où la Gestapo apprenait à désintégrer la structure autonome des individus [et à] briser la résistance civile[3] » comme l’écrit Bettelheim. Cette désintégration passe par la disparition de l’image individuelle des êtres, et de leur culture. L’historien Georges Didi-Huberman écrit à ce titre :

Il y a une parfaite cohérence entre le discours de Goebbels analysé en 1942 par Hannah Arendt selon son motif central « On ne prononcera pas le kaddish » ― c’est-à-dire : on vous assassinera sans reste et sans mémoire ― et la destruction systématique des archives de la destruction par les SS eux-mêmes à la fin de la guerre. « L’oubli de l’extermination fait partie de l’extermination[4] », en effet. Les nazis ont sans doute cru rendre les juifs invisibles, et rendre invisible leur destruction même.[5]

Par pitié, ne poursuivons par négligence ou ignorance ce processus d’extermination des images ! Préservons les images des peuples disparus, et conservons les traces de leur disparition, pour que le nazisme n’ait pas, en fin de compte, gagné. Cela signifie aussi de prendre en compte le fait que les images ont été perverties par le nazisme, et étudier ce processus qui a conduit à associer en notre esprit Wagner et Hitler, et à maintenir vivaces les insupportables stéréotypes racistes et antisémites. Il faut comprendre le processus pour lutter contre lui. « Supprimons les images de la violence, il nous restera la violence, mais nous n’aurons plus la réflexion sur la violence » disait Stanley Kubrick a ceux qui dénonçaient la violence d’Orange mécanique. C’est la même constat que nous pouvons faire ici : supprimons les images perverties par le nazisme, le nazisme sera toujours là, mais nous ne pourrons plus le penser. Georges Didi-Huberman écrit avec justesse :

On a dit Auschwitz impensable. Mais Hannah Arendt a bien montré que, là où achoppe la pensée, là précisément nous devons persister dans la pensée, ou plutôt lui donner un tour nouveau. Auschwitz dépasse toute pensée juridique existante, toute notion de faute et de justice ? Il faut donc repenser la science politique et le droit tout entier. Auschwitz dépasse toute pensée politique existante, voire toute anthropologie? Il faut donc repenser jusqu’au fondement des sciences humaines en tant que telles.

Dans cette tâche, le rôle de l’historien est, bien sûr, capital. Il ne peut pas, il ne doit pas « admettre qu’on se débarrasse du problème posé par le génocide des juifs en le reléguant dans l’impensable. [Le génocide] a été pensé, c’est donc qu’il était pensable[6]. »[7]

Il nous faut persister dans la pensée car le nazisme est toujours là comme un spectre effrayant que Lars von Trier fait resurgir dans ses films pour nous faire prendre conscience que, comme l'écrivait Georges Bataille, Auschwitz fait désormais partie du visage de l'homme, et qu'il nous faut comprendre pourquoi et comment un crime contre l'humanité autrefois impensable comme la Shoah a pu se réaliser. La "catastrophe" (signification hébraïque de "Shoah") aurait pu ne pas s'arrêter là, aller plus loin que ce point déjà trop horrible pour l'imaginer.

En Angleterre occupée (Kevin Brownlow et Andrew Mollo, 1965)

Le nazisme est toujours là comme une menace, prenant au cinéma la forme de l’Empire de Star Wars (lire cet article concernant la déshumanisation dans l’Empire) qui est la représentation en science-fiction, à l’échelle galactique, de la devise « Un peuple, Un pays, Un führer ». Un monde avec un unique visage dont les uniformes ont été dessinés par Andrew Mollo, collectionneur d’uniformes et spécialiste de l’Allemagne nazie qui avait déjà mis son savoir au service du film co-réalisé par Kevin Brownlow En Angleterre occupée (photo ci-dessus, 1965) qui imagine les nazis ayant occupé l’Angleterre. Un film méconnu glaçant. C’est une même réflexion sur le processus de contamination par le mouvement totalitaire. Peut-on y échapper ? À la fin d’Orange mécanique, Alex est-il vraiment guéri lorsqu’il peut à nouveau écouter Ludwig van Beethoven ?

Orange mecanique de Stanley Kubrick, 1971

 

A lire en complément : Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite ou mauvais plaisantin ? par Cécile Desbrun



[1] Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, cité par Jean-Pierre Maury in Comment la Terre devint ronde, Paris, Éditions Gallimard, Collection « Découvertes, Sciences et techniques », 1989, p. 151.

[2] Cité par Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Le système totalitaire (nouvelle édition), Paris, Éditions du Seuil, collection « Points Essais », traduction de Jean-Loup Bourget, Robert Davreu et Patrick Lévy, révisé par Hélène Frappat, 2005, p. 147.

[3] Bruno Bettelheim, « Comportement individuel et comportement de masse dans les situations extrêmes » (1943), cité par Georges Didi-Huberman in Images malgré tout, Paris, Éditions de Minuit, Collection « Paradoxe », 2003, p. 31.

[4] Jean-Luc Godard, Histoire(s) du cinéma, tome I, cité par Georges Didi-Huberman in op. cit, p. 34.

[5] Georges Didi-Huberman, op. cit, p. 34.

[6] P. Vidal-Naquet, préface de Des camps au génocide : la politique de l’impensable de G. Decrop. Cité par Georges Didi-Huberman, in op. cit, p. 38.

[7] Georges Didi-Huberman, op. cit, p. 38.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : LA DERNIERE SEANCE
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Lundi 23 mai 2011 1 23 /05 /Mai /2011 00:11

Affiche de The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)Terrence Malick vient de recevoir la Palme d’Or du Festival de Cannes pour son film The Tree of Life, et je ne peux que m’en réjouir car, une nouvelle fois, il nous a confirmé qu’il est certes un cinéaste invisible à la télévision ou en photo (il n’est même pas venu chercher sa Palme), mais que sa présence, sa vision, sa pensée est là, à l’écran, devant nous. Inutile de chercher ailleurs la présence et la voix de Terrence Malick que sur l’écran, dans chacune de ses images, dans chacun des mots prononcés par les personnages. Pour l’anecdote, il apparaît dans son premier film, La Balade sauvage (1973), et la dernière photo de lui remonte à l’époque du sublime et terrifiant La Ligne rouge (1998). N’espérez pas de lui une interview, chose impensable à l’heure où chacun (moi y compris) fait son auto-promo sur le web. The Tree of Life est livré à la vision et à la compréhension des spectateurs tel qu’il est, sans discours de son créateur explicitant ses intentions, sans carte routière pour décrypter ce film assez déroutant.

Tout le monde donne son avis sur le film qui a eu la Palme d’Or chaque année, même ceux qui ne l’ont pas vu. Pour une fois, j’ai vu le film en question, et avant même qu’il ne soit récompensé. C’était lundi, dans une salle de cinéma de Lyon remplie de spectateurs qui s’agitèrent de plus en plus sur leur fauteuil. Rarement j’ai entendu autant de réactions, ressenti une telle perplexité. J’imagine que la réaction du public à l’époque de la sortie du 2001, l’odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968) était relativement proche. On compare souvent ce film-somme (qui m’accompagnera toujours) à The Tree of Life, en raison des séquences « cosmiques » de ce dernier. Je ne vais pas me lancer dans une analyse comparée, qui serait passionnante à effectuer, en tout cas, nulle doute que, comme le film de Kubrick, The Tree of Life va déchaîner des torrents de gloses dithyrambiques et d’aveux d’incompréhension totale. Nulle doute que ce film hors norme va diviser les spectateurs, et pas seulement ceux qui iront le voir parce qu’il est labellisé Palme d’Or 2011 et qu’il y a Brad Pitt, car il divise déjà les admirateurs de Terrence Malick eux-mêmes. C’est pourquoi j’ai tenu à faire cette critique, moi qui commente de plus en plus rarement l’actualité cinématographique. Car même des blogueurs amis et fans de Malick tels que les excellents Vance et Nicolas Gilli (critiques du film en lien) ont exprimé leur déception et, me semble-t-il, ont fait fausse route en voyant dans ce film un reniement des précédents, le cinéaste semblant préférer la Grâce de l'austère religion chrétienne (le père) à la Nature (la mère). Je comprend la déception ou l'irritation des uns et des autres mais, contrairement à ce que j'ai pu lire ici et là, je ne crois pas que le prosélytisme se situe quelque part dans ce film.

Être spectateur de notre naissance

Lorsque Terrence Malick délaisse en cours de route l’histoire du deuil d’un couple des années cinquante ayant perdu l’un de leurs enfants, les spectateurs autour de moi n’ont pas cessé de faire part de leurs sarcasmes. Car Terrence Malick soudain élargit son champ de vision jusqu’à embrasser l’infiniment grand et l’infiniment petit, représentant par fragments la création de l’univers et l’émergence de la vie. Galaxies, planètes, astéroïdes, dinosaures, protozoaires…

The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Certains trouvent ces images kitsch, n’y voyant qu’un délire New Age, et on pourrait en effet blaguer en écrivant que Terrence Malick a fait 2001, l’odyssée de l’espacedans son froc. Pour ma part, il s’agit d’une des plus belles visions que j’ai vu au cinéma, l’infini entrevu, l’existence qui lentement se crée. Mais, pensent tous les spectateurs décontenancés et peut-être ennuyés, pourquoi avoir besoin de ces images du cosmos et ce rappel déroutant des origines de la vie ? Parce que cet être qui est mort, cet enfant presque anonyme, existait et vivait. Comme chacun de nous, comme chaque chose qui existe et, mieux encore, vit, il était un miracle, un miracle réel, riant, hurlant, jouant, parlant, croisant une infinité d’autres existences miraculeuses sans le savoir. Terrence Malick nous rappelle d’où il vient, ce petit enfant. Des poussières d’étoiles, pour reprendre la belle expression de l’ouvrage d’Hubert Reeves.

Il y a en chacun de nous une matière née au moment du Big Bang. Il y a en chaque chose le vide, le vide qui se déploie dans toutes les directions de l’espace. Lorsqu’on lève les yeux vers les étoiles, c’est nous-mêmes que nous voyons. On peut ricaner en lisant ces lignes et en voyant les incroyables images de  The Tree of Life, mais le fait est là, impossible à renier.

The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Il existe des territoires de l’espace que nul n’a jamais contemplé. Il a existé un temps où personne ne pouvait dire « Cela existe ». Il a même existé un temps avant le Big Bang où peut-être rien n’existait. Ce temps échappe à toute représentation. Lorsque Terrence Malick montre l’émergence du monde que nous connaissons si partiellement, il fait preuve d’un orgueil véritable, authentiquement humain : il voudrait être là où nul regard est possible. Être Dieu, en quelque sorte. En faisant cela, il montre en négatif l’absence de l’homme, l’impossibilité d’être là pour voir ce qu’il a représenté à l’écran. The Tree of Lifeest une oeuvre sur le fait d’exister, sur ce mystère qu’on oublie si facilement jour après jour. Comme chacun de ses films, Terrence Malick dans The Tree of Life montre notre besoin de trouver notre place dans le monde, notre nécessité de nous représenter dans l’univers.« Raconte-nous une histoire d’avant qu’on soit né » demande l’un des enfants à leur mère, exprimant ainsi leur tentative de s’imaginer un monde où ils n’existaient pas. Comment est-ce possible ? Comment est-ce représentable ? Et la mère raconte un instant de pure liberté, à bord d’un vieil avion biplace, un temps où elle ressentit plus fort que jamais auparavant le frisson vital de l’existence.

Croire qu’on n’est pas humain

Rarement un film a tant montré ces instants où, hors de tout discours, de tout enjeu, l’être simplement vit. Avec une liberté et une sensibilité sans pareille, en un mouvement incessant dont on appréhende la coupure mortelle ultime, Terrence Malick nous montre ces trois enfants grandir, collection d’éclats de vie.

Brad Pitt dans The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Le seul chapelet que le cinéaste nous invite à porter autour de notre cou, c’est celui qui contient ces perles de vie, et il passe avec un lyrisme incroyable d’une petite éternité saisie en plein vol à une autre. Contrairement à ce que beaucoup ont pu écrire, la présence de l’acteur Sean Penn n’est pas anecdotique, ce n’est pas un caméo puisque c’est lui qui a vécu ces instants avec ses frères et ses parents, c’est lui qui, errant dans les building vitrés étincelants et déshumanisés du présent, égrène les perles de ce chapelet. C’est un chemin de croix christique qu’il vit, de la vie presque animale du petit enfant, qui ne pense pas le monde mais simplement y existe, à l’enfant qui grandit, devient lentement adulte et s’interroge de plus en plus sur le sens de son existence et sur le bien fondé des règles qui en définissent les frontières. Au « pourquoi ? » de l’existence succède le « comment ? ». Pourquoi son père (Brad Pitt) est si dur avec eux, et avec lui en particulier ? Pourquoi les oblige-t-il à l’appeler « Sir » tout en les grondant s’ils ne viennent pas l’embrasser comme chaque enfant le fait à son père ?

The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Il les élève uniquement dans le but qu’ils puissent s’insérer dans une société qu’il juge impitoyable, et qu’ils y réussissent. Il ne les élève pas tels qu’ils devraient être, bons, mais selon ce que le monde est, dur et injuste. Lui-même voulait devenir musicien, mais il a préféré durcir son cœur, étouffer sa sensibilité pour vendre des brevets de produits industriels obscurs. Il a détruit en lui sa nature, et veux faire pareil avec ses fils, excepté avec celui qui aime jouer de la guitare qu’il semble voir comme sa rédemption. Mais c’est cet enfant qui mourra.

Brad Pitt dans The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Ne pas comprendre le père, ne pas vouloir lui pardonner, se réfugier dans l’amour unique de la mère, de la nature, c’est en vérité croire qu’on n’est pas humain. C’est ne pas comprendre que l’homme déploie des efforts immenses pour répondre à cette question : « Comment exister ? » L’homme y répond de diverses manière, se réfugiant dans les mythes de la religion, de la mission civilisatrice de l’homme ou du bon sauvage. Parce que la structure des films de Terrence Malick montre l’harmonie naturelle brisée par l’irruption de la civilisation occidentale, on pourrait croire que son point de vue est manichéen, puisqu’il ne cesse d’exalter la communion de l’homme avec la nature, en opposition avec la destruction de celle-ci par la société, qui amène avec elle ses conflits et ses enjeux si dérisoires en comparaison. Mais c’est oublier que la vision de la nature paradisiaque est une représentation, elle est le fruit du regard d’un homme civilisé qui rêve de la rejoindre et d’y demeurer à jamais. Lorsque le personnage incarné par Jim Caviezel dans La Ligne rouge retrouve un village Mélanésien tel que celui dont on l’avait arraché, il n’y voit que maladie, violence et mort. Est-ce la civilisation occidentale qui a importé ses perversions, ou est-ce que le bon sauvage n’existe pas ? De même, John Smith (Colin Farrell) lorsqu’il retourne au village de Pocahontas dans Le Nouveau monde (2005) se rend compte que le mensonge aussi y existe. Les personnages de Terrence Malick rêvent de vivre en communion avec la nature, en totale symbiose et pureté, mais cela n’est qu’un espoir, un rêve jamais réalisé, un souvenir d’un âge d’or passé dont ils se demandent s’il a réellement existé.

Réconcilier les existences gâchées

Terrence Malick montre le processus de l’erreur humaine. Il nous montre comment on peut errer en quête d’une réponse à ce « Comment exister ? », et n’apporter pour solution que des moyens de destruction de l’existence. Quant on sait à quel point la vie est un miracle né du hasard et des lois physiques, quant on a entraperçu cette émergence incroyable, quant on a vu ces enfants rire, ces parents jouer avec eux, comment ne pas souffrir de voir ces existences à peine écloses se flétrir ? Comment ne pas ressentir un terrifiant gâchis existentiel ? Un homme se fait arrêter par des policiers, les gamins détruisent ce qui existe et vit (une grenouille) pour se sentir libre, le fils prie pour que son père meure et, dans une séquence glaçante, on le voit tenté de tuer son père en faisant s’abattre sur lui la voiture qu’il est en train de réparer.

The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Mais le fils a de la compassion pour son père, il le comprend et lui pardonne car il sait qu’il a gâché son bien le plus précieux, sa propre existence, et qu’il a presque réussi à gâcher la jeune vie de ses fils, et celle de son épouse qui en silence souffre de ne pas pouvoir être aussi libre que lorsqu’elle était en avion. Ne pas comprendre le père, et ne pas lui pardonner, ce serait pour Terrence Malick se situer au-dessus de ses congénères comme un enfant regarde des fourmis s’agiter dans une fourmilière. Or si la structure chorale des films de Terrence Malick peut assimiler son point de vue à celui d’un narrateur quasi divin, sa caméra épouse les gestes de chacun de ses personnages, elle témoigne du regard qu’ils portent sur le monde, et leurs voix qui s’enchevêtrent dessinent certes une seule pensée, celle du cinéaste, mais celle-ci se crée avec les personnages.

Brad Pitt dans The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Terrence Malick n’a jamais prétendu dans ses films être au-dessus du monde et des autres hommes. Il y a certes en lui, via ses personnages, cette tentation. Ainsi le protagoniste de La Ligne rouge incarné par Jim Caviezel croit qu’un homme seul peut faire la différence, exister hors de la société qui l’entrave. Mais il se rend compte lui-même qu’il ne peut être uniquement là, au milieu de la furie meurtrière de la guerre, que pour être le témoin de l’existence de ceux qui, près de lui, se battent, rient, tuent et meurent. Il ne peut qu’être l’agent d’une réconciliation des hommes, qui adviendra peut-être un jour. C’est cette réconciliation rêvée que montre The Tree of Life à la fin du film, le fils adulte incarné par Sean Penn retrouvant dans un au-delà illuminé de blanc ses parents, ses frères, tous ceux qui ont traversé le film, et lui-même enfant.

The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Parce que cette représentation évoque évidemment le Paradis chrétien, et que la religion est incarnée par le père autoritaire, il est facile de voir dans cette séquence la victoire de la foi chrétienne. Après tout, le fils n’embrasse-t-il pas le père, qui serait une allégorie du Dieu le Père de la religion chrétienne ? C’est oublier que cette séquence est une représentation de la réconciliation dans l’au-delà qu’imagine le fils. C’est lui que nous suivons dans le désert, lieu de retraite mystique, c’est lui qui nous emmène dans cet éternité entrevue. C’est son espoir de réconciliation, de happy end. Son rêve que le cinéma permet de rendre si réel. C'est un espace-temps fantasmé où seul les êtres existence dans la nature immaculée, cette plage argentée où il n'y a plus besoin de mots, où ils peuvent simplement être, et s'aimer.

Mais à aucun moment Terrence Malick n’affirme l’objectivité de cette séquence, il ne dit pas que le Paradis chrétien existe, il ne justifie encore moins les actes du père et les folies de la civilisation. The Tree of Life est la prière d’un enfant qui a grandit et qui espère que la mort n’est pas une fin, que l’existence n’est pas seulement dictée par les lois inconnues et absurdes du hasard. C’est l’expression d’un espoir, non un discours dogmatique, de même que le sublime Le Nouveau monde mettait en scène la croyance en une union avec la nature immortelle, la Terre-mère qui est aussi une représentation du monde. Interrogeant sans cesse le monde infini dans leurs voix off, les personnages de Terrence Malick doivent imaginer les réponses, et se représenter un monde dont ils sont des poussières, des poussières d’étoiles pensantes.

Sean Penn dans The Tree of Life, film de Terrence Malick (2011)

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Cinéma - Communauté : LA DERNIERE SEANCE
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L'auteur du blog

Je suis Jérémy Zucchi, né en 1986. Diplômé de Master d'études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université Lumière Lyon-2 en 2009. Je prépare un essai sur l'esthétique des oeuvres de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick et de leurs adaptations. Je suis graphiste et réalisateur/monteur de films. Je réalise des films de fiction et documentaire, mais aussi des captations et autres films de commande. Je collabore avec les artistes Patricia & Marie-France Martin comme monteur et graphiste. En 2004, j'ai obtenu le Premier Prix au Concours Général des Lycées en Arts Plastiques. Pour plus d'info, voir mon CV

 

 

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