Hergé est le créateur qui a le plus façonné mon imaginaire d’enfance. Je me souviens encore de mon
excitation à chaque fois que retentissait la musique du générique de la série animée Tintin, dont j’enregistrais tous les épisodes en VHS. En prime-time, Vincent
Perrot les présentait. J’ai lu aussi beaucoup d’albums dans mon enfance, le premier fut Tintin et les Picaros qui appartenait à mes parents. J’étais trop petit
pour comprendre cet épisode. Un ou deux ans plus tard, vers sept ans, ma grande tante m’a offert Le Temple du Soleil, ce fut le début de ma passion pour non seulement la
série télévisée, mais les albums qu’elle ne pouvait égaler, malgré ses qualités.
Lire Les Aventures de Tintin dans l'ordre chonologique
Dernièrement j’ai relu tous les albums de Tintin dans l’ordre chronologique (Tintin au Congo et Tintin en Amérique en versions originales) en commençant même par Totor CP des Hannetons, le boy scout créé quelques années avant Tintin. C’est génial de constater à quel point mon plaisir reste intact malgré tant de lectures et relectures. J’ai ri aux éclats comme rarement, je ne me souvenais plus de certains gags. Cela m’a donné envie de vous faire partager mes impressions pour chacun de ces albums. J’inaugure donc une longue rétrospective sur mon blog, passant en revue chaque album dans l’ordre chronologique, m’étendant ou non selon mes envies. Ce sera subjectif mais contiendra en même temps des faits qui me semblent importants. Avant de commencer, pour le lecteur qui s’interroge : est-ce que ça apporte quelque chose de lire les albums de Tintin dans l’ordre? La réponse est mitigée.
Les albums ou doubles-albums sont indépendants et les références aux autres albums ne nuisent pas à la compréhension, fort heureusement. Je les ai tous découvert dans le désordre, comme la plupart des lecteurs, et ça n’a pas gâché mon plaisir, d’autant plus que les personnages évoluent guère, mis à part le capitaine Haddock qui semble un peu moins ivrogne, ou encore les Dupondt qui à leur apparition dans Les Cigares du Pharaon sont des adversaires maladroits de Tintin. Le faits que des méchants apparaissent ou disparaissent rend préférable la lecture dans l’ordre de parution, mais quel plaisir de se poser des questions lorsqu’on est encore ignorant, de deviner ce qui a pu se passer dans les albums auxquels Hergé renvoie ! Ces allers et retours dans le plus grand désordre participent de la jubilation enfantine que beaucoup ont pu ressentir.
Malgré tout, l’intérêt de la lecture des albums de Tintin dans l’ordre chronologique est réel puisque l’évolution en terme de scénario est très sensible. En connaissant le rythme de publication on se rend compte que le rythme des albums dépend du mode de publication : double page avant la guerre, strips pendant la guerre puis une page par semaine (en théorie) dans le Journal de Tintin. On est d’autant plus admiratif du talent d’Hergé qui a su s’adapter à ces contraintes, utilisant au maximum le rythme de publication pour régler son horlogerie comique et dramatique. Le mieux est de connaître la manière dont ces albums étaient publiés pour imaginer leur rythme de publication : des années se sont écoulées entre le début et la fin de deux doubles-albums tels que Les 7 boules de cristal/Le Temple du Soleil (pour cause de fin de la guerre) et Objectif Lune/On a marché sur la lune (pour cause de dépression). Or, toutes ces contraintes du rythme de publication disparaissent complètement dans l’album final, c’est d’une cohérence parfaite. Quel boulot et, il faut le dire, quel génie!
Une vie, une oeuvre, trois époques
Lisant dans l’ordre chronologique les albums, on se rend parfaitement compte de la complexification des histoires imaginées par Hergé, de leur plus grand réalisme, et surtout de l’apport des différents personnages, qui apparaissent au fur et à mesure de la série. Les différentes périodes de l’œuvre d’Hergé sont très visibles :
La fougue de la jeunesse (1929-1942) : de Tintin au pays des Soviets à L’Etoile mystérieuse, c’est l’époque de la construction de son univers et de son style graphique, tandis que le scénario se construit de plus en plus autour d’un axe clair, loin des suites de péripéties sans queue ni tête de ses débuts.
Le classicisme Tintin (1943-1956) : du Secret de la Licorne à L’Affaire Tournesol, c’est l’époque de la stabilisation de l’univers grâce à l’apport de deux nouveaux personnages et d’un lieu de départ et d’arrivée des aventuriers (Moulinsart).
L’heure du bilan (1958-1983) : de Coke en Stock à l’inachevé Tintin et l’Alph-Art, l’heure est de moins en moins à l’aventure, mais plus à retour sur soi et sur une œuvre devenue un monde.
Quel regard porter sur l'homme Hergé?
Pour mieux comprendre les conditions de création des œuvres durant ces trois périodes, le mieux est de lire une biographie d’Hergé : celle de Benoît Peeters, qui porte un regard très juste sur son œuvre, non dénué d’esprit critique, ou celle de Philippe Goddin qui a le grand mérite de l’exhaustivité et prend le parti de laisser le lecteur faire son propre avis sur les choix d’Hergé. Car entre accusations de misogynie, racisme, pro-colonialisme, anticommunisme et sympathies fascistes, il convient d’essayer de faire le tri et de porter un regard juste, sans préjugés ni occultation. Au fur et à mesure de ce dossier, je donnerai mon point de vue sur ces accusations qui, quelles qu’elles soient, comme l’écrit très justement Benoît Peeters, ne peuvent me faire oublier le fait que l’œuvre d’Hergé m’accompagnera toute ma vie.
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