Je vous avais précédemment parlé de mon travail en tant qu'assistant des artistes Patricia et Marie-France Martin pour leur
récente performance Patrick c'est ou bien ou bien qui a été interprétée pour la première fois le dimanche 2 mai 2010 aux Halles de
Schaerbeeck à Bruxelles, dans le cadre du festival Trouble. J'ai réalisé le contenu vidéo de la performance, à l'exception du générique et des cartons,
retravaillant principalement des plans du court-métrage de Jean-Luc Godard Charlotte et Véronique, ou Tous les hommes s'appellent Patrick (1959). Je
n'ai pas vu la performance, faute de pouvoir me rendre à Bruxelles (dommage, cela m'aurait donné l'opportunité, par la même occasion, de visiter le musée Hergé et de découvrir
les librairies belges en compagnie de Cachou). Je regrette d'autant plus de ne pas
avoir vu l'oeuvre finale que dans son compte-rendu pour les Halles de Schaerbeeck, Audrey Sesana a vu cette performance comme "une
intervention pleine d’humour".
Puisque je n'ai pas pu y assister, je vais laisser Audrey Sesana décrire la scène : "Un espace sombre s’offre aux regards du public. Devant les gradins, une table assez
large, surmontée d’un écran. Premier personnage au pull rayé et à la chevelure rousse. À sa droite, un musicien. À sa gauche, un deuxième personnage, faiblement éclairé. La scène s’ouvre par une
lecture qui fait écho à l’esthétique de la nouvelle vague – générique Le Mépris. Ici, aucun travelling en guise d’introduction, mais deux femmes portant le même
costume – dixit : « (…) H&M, collection Sonia Rykiel, la reine du tricot (…) »- et se ressemblant traits pour traits." Ci-dessous, voici Patricia et
Marie-France Martin au début de la performance, accompagnées à la guitare par l'artiste Hugues Warin, qui présentait aussi une performance dans
le cadre du festival Trouble.
L'introduction : Dominique et Véronique chez elles (photo de Mathias Nouel, droits réservés).
"Sur l’écran, continue Audrey Sesana, sont rétroprojetées les images brouillées du film revisité (Charlotte et Véronique, ou Tous les hommes
s'appellent Patrick). Ces dames sont ici rebaptisées Dominique et Véronique afin d’accentuer leur ressemblance. L’allusion aux Demoiselles de Rochefort
ne se fait pas attendre. Qui, des deux soeurs ressemblent à Catherine Deneuve ? Qui, à Françoise Dorléac ?" La référence à l'oeuvre de Jacques Demy est évidente, elle
est tellement étroitement tissée au sein du travail de Patricia et Marie-France Martin qu'elle fait désormais partie leur ADN. Il est facile de voir en elles des
Demoiselles de Rochefort, mais au-delà des simples références et de la mise en scène de leur gémellité, Patricia et Marie-France Martin génèrent
chacunes à partir d'un fond culturel commun des fils différents qui s'entrecroisent, s'opposent, entrent en conflit et s'harmonisent. Le double n'est pas une copie de soi-même, mais la nécessité
d'un dialogue, d'une dialectique. Oulà, je me calme, car je me lance dans un verbiage dénué d'humour, ce qui est parfaitement étranger à Patricia et Marie-France Martin !
C'est pas moi c'est elle, le jeu de la gémellité de Patricia et Marie-France Martin (photo de Mathias Nouel, droits
réservés).
L'humour est primordial chez elles, en effet, sur scène comme en coulisses, loin des prétentions hautaines de certains artistes et oeuvres coupés de tout contact avec le ludique et le public.
Patricia et Marie-France Martin ne cessent de jouer. Jouer, voilà le plus important dans leur recherches. Elles veulent jouer des personnages, avec les images, la culture, les
spectateurs.
Le contact du public, voilà ce qu'aiment Patricia et Marie-France Martin (photo de Mathias Nouel, droits
réservés).
Revenons au court-métrage de Jean-Luc Godard Charlotte et Véronique, ou Tous les hommes s'appellent Patrick, dont Audrey
Sesana note la présence détournée au sein des dialogues et de la mise en scène de Patrick c'est ou bien ou bien : "Elles travaillent ainsi les dialogues,
s’en amusent en variant certains mots, certaines expressions. Le lait grenadine de Charlotte est remplacé par du whisky, tout aussi snob. D’autres phrases sont glissées, indépendamment du script
original : « Vous avez vu Le mépris de Godard ? ». Patrick quant à lui troque ses sempiternels « Je suis étudiant en droit. », « je prépare Normal Sup. », par « J’étudie le cinéma, production… ».
Activité plus seyante, qui permet de truffer l’intervention de références, pour mieux les tourner en dérision." Patricia et Marie-France Martin désiraient en effet mettre en
abyme les références au cinéma dont fourmillent les films de Godard, créant un jeu de citations de type poupées russes ludique. Ci-dessous, voici un plan de la fin du
court-métrage Charlotte et Véronique de Godard que j'ai agrandi afin de se focaliser sur les lunettes noires, motif omniprésent dans le film, que
Patricia et Marie-France Martin voulaient mettre en avant.
Patricia et Marie-France Martin sous le signe de Jean-Luc Godard (photo de
Mathias Nouel, droits réservés).
Car pour ludique et chaleureux qu'il soit, l'art de Patricia et Marie-France Martin relève de la chirurgie : elles incisent pour extraire l'essence masquée des choses. C'est
pourquoi le choix de zoomer certaines parties de l'image du film de Godard s'est imposé naturellement : un zoom est un scalpel. Elles prélèvent des éléments pour les intégrer
dans leur propre fiction, ici tirant sur le film policier, les jumelles d'un détective observant les scènes du film de Godard, qui semblent issues d'une bande de mauvaise qualité
d'une caméra de vidéosurveillance.
"Nous nous émancipons donc progressivement du film source pour intégrer l’univers des soeurs Martin. Si les similarités entre elles sont évidentes, elles en jouent pour en prendre, à ce stade
de leur action, le revers" écrit Audrey Sesana. Cette dernière témoigne que cette fiction dépasse du cadre de l'image et des répliques pour contaminer la performance, ne
parvenant plus à distinguer ce qui relève du jeu et ce qui est en temps normal relegué aux coulisses :
"Elles marquent des pauses plus ou moins longues pour rectifier des phrases, des déplacements, voir se mettre d’accord. Trouble de l’identité entre les caractères
réels et ceux de la fiction ? Mauvaise répartition des rôles ? Quand l’une le mentionne, l’autre feint de l’ignorer. Pourtant, Patricia interprétait initialement Véronique, puis Dominique.
Finalement Marie-France préfère les incarner toutes les deux. Patricia joue Patrick, ou inversement. Une joyeuse confusion règne sur ce que l’on pourrait qualifier de plateau. Les problèmes
techniques surgissent rapidement – l’écran se pixellise – canalisés par leur verve: « Vous voyez, c’est assortis aux pulls. On dirait que c’est cousu de fil blanc, mais pas du tout. ». Fiction
encore et toujours, comme un écran de fumée."
Le vrai visage de Patrick : un portrait de Julian Opie (photo de Mathias Nouel, droits réservés).
Voilà pour ce troisième épisode de la série des Patrick, qui a permis aux spectateurs de découvrir le visage de ce séducteur-boulet incomparable... Audrey
Sesana conclue en écrivant : "Si Patrick, c’est bien ou bien ou bien, nous pourrions ajouter que c’est divin et en demander encore et encore et encore. En exploitant notre culture
cinématographique, les soeurs Martin explorent la notion de dualité – du fait de leur gémellité ? – sous un angle à la fois insolent et pétillant."
Ajout du 16 septembre 2010 : voici ci-dessous un montage que j'ai réalisé de fragments de cette performance Patrick, c’est ou bien ou bien.
Patrick c'est ou bien ou bien (extraits) from Patricia & Marie-France Martin on Vimeo.
by Patricia & Marie-France Martin avec Hughes Warin, guitare
"Artistes plasticiennes et performeuses, Patricia et Marie-France Martin (CH-BE) proposent avec la série des « Patrick » des conférences-performances aux allures d’exploration autobiographique
sur fond de gémellité. Une langue qui oscille entre tubes et érudition, un registre qui cultive la distanciation."
Communiqué de presse, Centre Pompidou, Nouveau Festival, du 16 février au 7 mars 2011
Le troisième épisode de la série des Patrick s’ouvre sur un générique façon Le Mépris de Godard. Un petit air de requiem, temps dilaté, révolu, retrouvé. Temps morts, gestes suspendus, petits
riens traqués, détraqués. Sur l’écran sont projetés des extraits revisités de Tous les garçons s’appellent Patrick, Godard aussi. Le dispositif voyeuriste, longue vue et jumelles, confère aux
images un côté film noir. Jeu de rayures, confusion, trouble d’identité, mauvaise répartition des rôles. Qui fait qui? qui est qui? qui dit quoi?
Création Halles de Schaerbeeck, Bruxelles, 2008.
Durée environ 30'.
Captation : Mélismes asbl et JeanF Jans.
Vidéo : Marie-France Martin et Jérémy Zucchi.
Montage : Jérémy Zucchi
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