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Sciences et technologie

Mercredi 27 octobre 2010 3 27 /10 /Oct /2010 16:39

Le lancement d'Apollo XVII en 1972 (NASA)

Pourquoi aller dans l’espace ? Pourquoi ces dizaines de milliards de dollars dépensés pour que douze hommes marchent sur la Lune (ci-dessus, décollage d'Apollo XVII en 1972) ? Pourquoi ? Voilà la question que l’on entend sans cesse à propos de l’espace. Il nous semble important d’y réfléchir, grâce à l’ouvrage L’Espace, Les enjeux et les mythes (1998), André Lebeau, L'espace, les enjeux et les mythesAndré Lebeau, physicien et président du CNES en 1995-1996. L’auteur tente de distinguer les enjeux concrets de la conquête spatiale des mythes qui envahissent les discours et prétendent souvent justifier les programmes. L’idéologie, surtout en période de Guerre Froide avec la course à la Lune, est l’impulsion étatique qui lance les programmes, permet de les justifier et de les financer, mais aussi de les stopper brusquement. Cette dimension idéologique (qui est moindre lorsque ce sont des initiatives privées) « a, naturellement, favorisé l’enracinement d’éléments irrationnels dotés d’une forte charge symbolique, de mythes dont la présence se pérennise alors même que la cause qui les servait a cessé d’exister[1] » écrit André Lebeau. Cela conduit à une vision déformée de l’espace que Serge Grouard a décrit, qui conduit à noyer l’objectif réel des programmes dans un discours et un spectacle éblouissants, loin de toute rationalité :

Peut importe la charge utile emportée par tel lanceur pourvu que la miracle s’accomplisse. Qu’importe l’intérêt de la navette spatiale, pourvu qu’on ait le frisson à la vue de ce grand oiseau de métal planant à l’approche de l’atterrissage. L’important devient le fait en lui-même et non plus son utilité attendue. C’est sans doute la satisfaction de voir la technique rejoindre la fiction, l’inaccessible devenir banalité, mais aussi d’accréditer l’idée que l’utilisation de l’espace est mue par des comportements irrationnels. […] Si l’espace est irrationnel, toute tentative de raisonnement stratégique en est exclue.[2]

Astronautique et aéronautique

Comme l’écrit André Lebeau, la question des vols habités implique de prendre en considération le « poids de l’irrationnel [qui] y est tel que l’ignorer reviendrait à négliger un aspect fondamental du problème.[3] » Ce poids est une force, une pulsion vers l’espace, ce dernier étant perçu comme un nouveau territoire à explorer et habiter. L’auteur explique que « la croyance quasi religieuse que l’espace est un habitat naturel pour l’homme », comme l’écrivait James Van Allen, a sans doute été renforcée par le rapprochement de la technique spatiale et de l’aéronautique en raison des vols habités, les premiers astronautes étant des pilotes d’essai : « on a introduit dans le cercle spatial une catégorie d’acteurs influents, qui, spontanément, conçoivent le développement de la technique spatiale dans le prolongement naturel de l’aéronautique[4] ».

Décollage de la navette spatiale américaine (NASA)Cette idée de continuité entre aéronautique et astronautique a culminée avec la Navette spatiale qui devait « éliminer les coûts astronomiques de l’astronautique », selon le discours du 5 janvier 1972 de Richard Nixon, et « aider à transformer la frontière spatiale des années 1970 en un territoire familier, facilement accessible aux entreprises humaines dans les années 1980 et 1990[5] », ce qui fut loin d’être le cas.

L’aéronautique ne fait pas du voyage en avion une fin : le but est d’aller d’un lieu habitable à un autre, à la différence du voyage spatial. « La conquête de l’air n’a vraiment commencé que le jour où les véhicules aériens ont pu atteindre une destination, plus d’un siècle après le premier envol d’une montgolfière[6] » rappelle André Lebeau. Même en cas de création de base sur la Lune ou Mars, et à moins de terraformer une planète hostile pour qu’elle soit vivable, les voyageurs spatiaux seront toujours dépendants de la Terre en absence de toute biosphère. C’est comme vivre dans un avion volant sans cesse, ravitaillé par un autre avion régulièrement (comme le milliardaire excentrique du roman Contact de Carl Sagan).

Peut-on habiter l'espace?

En somme, les voyageurs spatiaux sont toujours de passage, ils n’habitent pas l’espace. Il faut ainsi toujours faire demi-tour, retourner sur Terre. Il s’agit ainsi d’une présence occasionnelle ou permanente des hommes, mais non d’une colonisation, pour reprendre la distinction d’André Lebeau :

Je dis qu’il y a colonisation lorsqu’un groupe humain s’installe sur un territoire pour y accomplir toutes les activités fondamentales d’une société, reproduction, éducation, etc., et lorsque les individus composant ce groupe peuvent envisager de séjourner sur ce territoire de leur naissance à leur mort ; lorsqu’on y construit des maternités, des écoles et des cimetières.[7]

Ainsi, il n’existe pas de colonies en Antarctique mais des stations permanentes où des scientifiques se relaient, de même que la Station Spatiale Internationale (ISS) n’est pas une colonisation de l’espace. Par cette distinction opérée par André Lebeau entre colonisation et simple présence (de passage ou permanente), nous ne pouvons qu’approuver l’auteur lorsqu’il écrit que « le développement technique n’a pas induit un élargissement considérable des territoires colonisés par l’homme ; il a permis une occupation plus dense et plus confortable […] de territoires qui étaient déjà colonisés, au nord et au sud de la zone tempéré, mais il n’a pas produit d’élargissement majeur de l’espace dans lequel sont implantées des sociétés humaines.[8] » Il n’y a pas de cités dans les nuages ni dans abysses, et encore moins dans l’espace. En revanche il y a des avions, des sous-marins et des stations spatiales : le progrès n’a pas mené de manière continue de l’un à l’autre, de l’avion à la cité volante. 

On comparait souvent au cours des années cinquante et soixante la conquête spatiale aux grandes découvertes des XVe et XVIe siècles, mais comme l’écrit André Lebeau, « l’objectif d’un voyage océanique n’est pas d’être en haute mer, il est d’atteindre un port. Aux époques où l’exploration de la planète n’était pas achevée, la seule attente des équipages qui franchissaient les bornes du monde connu était le cri de "Terre", annonciateur d’une trêve dans la morne et dangereuse traversée des étendues océaniques.[9] » Mais compte tenu de l’immense distance à parcourir d’un astre, d’un lieu à un autre, le voyage tend à devenir une traversée sans fin… André Lebeau s’interroge : « peut-on considérer la présence de l’homme dans les stations spatiales, en orbite terrestre ou ailleurs, comme une fin en soi, ou faut-il considérer l’espace comme une étendue à traverser pour atteindre d’autres mondes.[10] » La première option est considérée par l’auteur comme « intenable » car peu significative, mais la seconde pose une question difficile : où aller et pourquoi ?

Si Mars était habitable, alors nous y serions sans doute déjà, nous l’aurions déjà colonisée peut-être, car la perspective d’une autre planète à peupler aurait conduit à donner le feu vert à une mission aussi coûteuse et dangereuse. Mais nous savons aujourd’hui qu’aucune planète de notre système solaire ne peut abriter la vie fragile de nos existences, donc se pose avec insistance la question « pourquoi y aller ? ».Ci-dessous, une image de Mission to Mars de Brian de Palma (2000) :

Mission to Mars de Brian de Palma (2000)

Le mythe, le rêve et le cauchemar : l'appel de l'irrationnel

En l’absence de réponse concrète, il faut stimuler l’imagination… Donc faire appel à l’irrationnel, invoquer les puissances du rêve ou du cauchemar, une double invocation à l’œuvre dans les discours de Wernher von Braun et qui servit de justification aux futures missions Apollo sous Kennedy : « Quiconque conquiert cette position ultime obtient le contrôle, le contrôle total, de la Terre, que ce soit pour la tyrannie ou pour le service de la liberté »[11] disait von Braun.

Autre cauchemar pouvant stimuler l’imagination de l’opinion publique, la surpopulation ou une apocalypse nucléaire rendant la Terre inhabitable, le seul recours pour assurer la survie de l’humanité étant l’envol vers d’autres planètes, ou pour rejoindre des cités spatiales en orbite telles les « îles de l’espace » imaginées par Gerard O’Neill dans son livre The High Frontier (1976). C’est-à-dire qu’il faut transformer une simple présence de l’homme en la promesse d’une véritable colonisation. Les promoteurs des programmes de voyages spatiaux habités vers la Lune ou Mars ne cessent alors d’invoquer ce qu’André Lebeau nomme la « part du rêve », éléments irrationnels qui font appels à une mythologie commune, dont le plus brillant exemple est le terme de « nouvelle frontière » employé par Kennedy dès 1961 au moment de son appel à l’envoi d’un homme sur la Lune. L’esprit mythique des pionniers de l’Amérique est ainsi convié pour aider le programme Mars Direct de l’entreprise Martin Marietta (1996) à enflammer les passions. « Tout cela crée un contraste saisissant entre une conception technique solide et réaliste, accessible à court terme, et une projection onirique dans laquelle, par une sorte de retour dans le passé, les problèmes de l’humanité, et d’abord ceux de l’Amérique, se trouvent résolus[12] » écrit André Lebeau à propos de ce projet de colonisation de Mars par des « pionniers » d’une « nouvelle frontière ». Voulant trouver une réponse à son désir d’aller sur d’autres planètes, l’homme technologique et scientifique ne trouve pourtant que des arguments irrationnels et anachroniques : des fictions.

Les pas de l’homme sur la Lune sont peut-être les plus beaux et les plus coûteux des actes irrationnels de l’homme. Ils nous conduisent à nous poser cette question : combien coûte la certitude que l’homme est capable de marcher sur la Lune ? Combien coûte une idée ? Combien coûte un rêve ? Malgré les impératifs économiques, les contraintes de la rationalité, l’envol de l’homme est un rêve puissant, une force d’autant plus irrésistible que la technologie permet de faire du rêve une réalité. Si les concepteurs de projets spatiaux cèdent parfois à l’irrationalité et élaborent des programmes inadaptés aux conditions politiques et économiques contemporaines, c’est peut-être parce qu’ils sont pressés de réaliser ce rêve, qu’elles que soient les raisons qu’ils avancent, qui ne sont que des prétextes.

Peu importe le pourquoi, les promoteurs de la conquête spatiale veulent le fait lui-même, plus important pour eux que toute idéologie. Et s’ils veulent « démocratiser » l’accès à l’espace, c’est sans doute parce qu’eux aussi veulent s’envoler, pour le simple fait de ne plus être sur Terre.

La conquête de l’espace est un rêve, comment pourrait-il être rationnel ?

Buzz Aldrin sur la Lune (NASA)



[1] André Lebeau, L’espace, Les enjeux et les mythes, Paris, Éditions Hachette Littératures, Collection « Sciences », 1998, p. 10.

[2] Cité par André Lebeau, ibid, pp. 10-11.

[3] Ibid, p. 158.

[4] Ibid, p. 158.

[5] Cité par André Lebeau, ibid, p. 20.

[6] Ibid, p. 174.

[7] Ibid, p. 159.

[8] Ibid, p. 159.

[9] Ibid, p. 160.

[10] Ibid, p. 174.

[11] Ibid, p. 234.

[12] Ibid, p. 187.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Sciences et technologie - Communauté : Temps X
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Lundi 25 octobre 2010 1 25 /10 /Oct /2010 13:38

Von Braun, entre nazisme et rêves de fuséesLe nazisme et la conquête spatiale, voilà les deux sujets de mes recherches actuelles pour mon futur ouvrage sur l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick. Or, une figure en particulier est le point de jonction entre ces deux sujets : Wernher von Braun, génie sans scrupules. J’ai lu (ou plutôt dévoré en deux jours) l’excellente biographie Von Braun, Entre nazisme et rêve de fusées de Stefan Brauburger, dont sont tirées toutes les informations de l’article ci-dessous, où je vous propose de retracer brièvement le parcours de cet individu hors du commun, trop haut pour ne pas écraser sur son chemin les autres… C’est l’occasion de réfléchir sur le lien entre la science et la morale, ou comment ne pas créer une science sans conscience.

L'homme sur la Lune : oeuvre de Dieu ou du Diable?

Wernher von Braun fut le concepteur des destructrices fusées V2 nazies comme de la Saturne V qui permit à l’homme d’aller jusqu’à la Lune. Ingénieur génial des cauchemars et des rêves… Ce fut le 1er juin 1961 que von Braun quitta l’armée de terre Américaine pour rejoindre la NASA nouvellement crée par Eisenhower, apportant avec lui 5500 collaborateurs au Georges C. Marshall Space Flight Center à Huntsville, Alabama. Parmi eux, un grand nombre avaient travaillé aux côté de von Braun à la conception de la meurtrière fusée V2 nazie à Peenemünde, construite ensuite en série dans l’usine souterrains à l’horreur innommable du Hatz, annexe du camp de concentration de Mittelbau-Dora. Là-bas, dans ce qui était nommé Mittelwerk, plus de 10 000 prisonniers périrent, soit plus de victimes pour fabriquer cette arme des suites aux 3000 impacts de V2 en Angleterre. Des témoins affirment, qu’à la différence de ses déclarations ultérieures, von Braun était parfaitement conscient des conditions atroces de survie, de travail forcé et de mort… En 1943, afin de s’assurer le soutien de la SS, Wernher von Braun avait rejoint la SS, mais ce fut un secret révélé bien après sa mort. Stefan Brauburger écrit qu’en 1962, lorsque Kurt Debus prit la direction de la base de lancement de Cap Carnaveral, « deux des plus importantes installations de la NASA étaient dirigées par d’anciens membres de la SS. Arthur Rudolph, un nazi rigide, avait été nommé responsable de la production de la Saturne V. Dans les années quatre-vingt, il y eut d’ailleurs une enquête pour suspicion de crimes de guerre à son égard.[1] » Les méthodes de production à l’œuvre dans les gigantesques hangars blancs de la NASA avaient-elles été forgées dans l’enfer souterrain de Mittelbau-Dora ? Autrement dit, pour reprendre la question posée par Norman Mailer dans le génial Bivouac sur la Lune (1970), le voyage de l’homme vers la Lune était-il l’œuvre de Dieu ou du Diable ?

Dix déportés travaillant au montage des fusées V2 à Dora.

Dix déportés travaillant au montage des fusées V2 à Dora.
Photo en couleur prise par Walter Frentz, photographe officiel, pour Albert Speer, ministre de l'armement, mars-juillet 1944. Une photographie de propagande qui ne témoigne en aucune façon de l'atroce condition des travailleurs forcés de l'usine de construction du Mittelwerk.

La science, couteau au service du nazisme

Rejetant toute responsabilité morale, von Braun disait : « La science n’a pas de responsabilité morale. Elle est comme un couteau : qu’on en donne un à un chirurgien et un autre à un assassin et chacun l’utilisera à sa manière.[2] » L’apolitisme de la science et de la technique, et ainsi, fut un argument inlassablement utilisé pour leur défense par les savants et techniciens nazis. « Nous n’avions pas le sentiment que nous développions une arme de représailles, affirme l’un des principaux collaborateur de Wernher von Braun à Peenemünde où était conçue la fusée V2. Notre objectif était une fusée très performante, dirigeable et précise.[3] » En effet, étant donné que la technique des fusées était encore balbutiante, leur but des techniciens, avant même de réfléchir aux destructions engendrées, était de faire s’élever convenablement cette sorte de cigare de métal et de carburant. Après tout, les V2 n’étaient-ils pas plus efficaces en tant qu’arme de terreur au niveau psychologique plutôt que sur le plan des destructions matérielles ? Le rêve de von Braun depuis son enfance n’était-il pas de faire voler une fusée jusqu’à la Lune ? Il avait coutume de déclarer que ses fusées s’étaient simplement, à l’époque nazie, trompées de cibles, que son but avait été détourné à cause des nécessités de la guerre, tout ce qu’il voulait comme il le disait était un « oncle riche » qui lui fournisse les moyens de réaliser son rêve. S’il lui fallait pour cela entrer dans la SS sous l’insistance de Heinrich Himmler en 1943 ou se livrer aux Américains en 1945, alors il jugeait opportun de le faire, laissant de côté ses réticences… Le sociologue de la technique Johannes Weyer écrit :

  Bien qu’il n’ait pas été un nazi convaincu, il fut un acteur actif qui se risqua à des jeux dangereux avec les puissants afin de favoriser ses propres intérêts. À l’occasion, il aurait parfaitement eu le pouvoir de dire non et de ralentir son projet. Mais son soucis était de matérialiser une fusée à combustible liquide et, en aucune façon, de se laisser handicaper par des considérations éthiques. L’homme des fusées a peut-être éprouvé de l’indifférence, voire même aussi du rejet vis-à-vis de bien des excès du régime. Il n’en demeure pas moins qu’il fut un des éléments. L’historien britannique Hugh R. Trevor-Roper a comparé un jour le groupe de dirigeants nazis à une bande de guignols bouffis d’orgueil qui ne devint d’une si effroyablement puissante efficacité que parce que milliers de techniciens, chercheurs, spécialistes et fonctionnaires d’administrations s’étaient comportées de façon neutre.[4]

Wernher Von Braun dans son bureau de l'armée de terre Américaine

Le prophète de l'astronautique au service des USA

En pleine guerre froide, avant son passage à la pacifique NASA, Wernher von Braun développait pour l’armée de terre de nouvelles fusées militaires, des missiles à portée plus ou moins longues dans la continuité directe des fusées V2, mais côté américain cette fois-ci (on le voit ci-dessus dans son bureau des White Sands). Il concevait aussi des scénarios prévoyant la mise sur orbite d’un laser destructeur ou encore d’une station spatiale de trois cent personnes porteuses de missiles nucléaires, présentés comme des armes ultimes, argument qui avait déjà séduit Hitler moins de dix années auparavant. Car il savait que les moyens nécessaires étaient ceux de l’armée. Von Braun savait que la guerre froide se jouerait aussi dans l’espace, ce qui ne pouvait qu’être favorable à sa propre soif de pouvoir, c’est pourquoi il plaida en 1957 pour la création d’une National Space Agency (Agence spatiale nationale) qui préfigurait la future NASA.

Orateur brillant, distrayant, touchant la corde patriotique et anticommuniste sensible de ses auditeurs toujours plus nombreux, Wernher von Braun multiplia à la fin des années cinquante les conférences, ainsi que les articles dans une revue telle que This Week qui publia à partir de 1958 une série d’articles dont il était l’auteur, traitant du voyage spatial, de même que les récits First man to the moon et Mars project qui décrivaient respectivement un voyage vers la Lune et vers Mars. Ci-dessous, on peut le voir dans son bureau avec derrière lui une visualisation d'une partie de son scénario de voyage vers Mars. Depuis que les Soviétiques avaient battu à plate couture les Américains en envoyant les premiers un satellite artificiel puis un être vivant (la fameuse chienne Laïka) dans l’espace, plus personne ne considérait plus von Braun comme un concepteur de machines absurdes. Au contraire, malgré son passé de nazi (censuré et édulcoré), « Wernher von Braun était devenu une idole nationale, dit l’historien Dominik Geppert. Et ça, il l’avait bien préparé[5] », en compagnie de Walt Disney notamment (ci-dessous), qui produisit une série de films exposant ses idées.

Walt Disney et Wernher Von Braun dans les années 50

« Leurs images multicolores débordant de science-fiction suggéraient : cet avenir se trouve devant notre porte[6] » écrit Stefan Brauburger. L’auteur insiste sur le fait que von Braun « contribua de façon déterminante à l’astrofuturisme des années 1950, non seulement avec le développement des fusées qui aboutirent à la Saturne, celle qui amènera le module Apollo sur la Lune, mais avant tout au réflexe de pensée espace.[7] » Car sans l’implantation dans les pensées des Américains du « réflexe de pensée espace », aucun soutien suffisant du peuple et du Congrès n’aurait pu lever les fonds nécessaires au futurs voyages vers la Lune. Le discours de John F. Kennedy au Congrès le 25 mai 1961 appelant à envoyer avant la fin de la décennie un homme sur la Lune et à le faire revenir sain et sauf n’aurait eu aucun écho, ou n’aurait peut-être jamais été conçu. Ci-dessous, Wernher Von Braun pose devant les gigantesques moteur de sa fusée Saturn V, son chef-d'oeuvre, la plus grande et la plus puissante fusée jamais conçue...

Wernher Von Braun posant devant les gigantesques moteurs de sa fusée Saturn V

Retour sur Terre : fin de la conquête spatiale et révélations

Pour Wernher von Braun, les pas de l’homme sur la Lune n’était pas une fin en soi, mais seulement un premier pas sur le chemin menant l’être humain aux étoiles. Le 21 juillet 1969, jour des premiers pas de Neil Armstrong et Buzz Aldrin sur la Lune, ne se réduisait pas à cet exploit extraordinaire, ni au triomphe de l’Amérique sur la Russie soviétique. Car Apollo n’était qu’un début, promesse d’une survie de l’humanité sur d’autres planètes que la Terre : « Je pense que la faculté donnée à l’homme, de pouvoir arriver sur d’autres planètes et d’y vivre, assure l’immortalité de l’humanité, affirmait von Braun. À partir de maintenant, nous pouvons aller où nous voulons et où d’autres mondes sauvegarderont notre vie.[8] » Mais les hommes politiques, le Congrès et une partie importante de la population américaine voyaient les choses autrement : l’exploit accompli, les soviétiques battus, il fallait transférer une part majeure du budget de la NASA vers des problèmes terrestres jugés plus urgents et plus importants que la poursuite de la conquête de l’espace. En vérité, ce fut avant même le triomphe d’Apollo XI que ces restrictions survinrent : une fois que l’objectif semblait pouvoir être atteint, il fallait pouvoir passer à autre chose, se désengager de ce programme grandiose mais trop coûteux. L’échec réussi (car sans victime) d’Apollo XIII en 1970 conduisit à l’annulation des missions Apollo XVIII, XIX et XX. L’opinion publique également se détournait du programme, une fois les saveurs du triomphe évaporées : à quoi servait la répétition de l’exploit initial ? Tout simplement à construire quelque chose de durable, à bâtir les fondations de la conquête de l’espace, pouvait répondre la NASA. Von Braun se rendit compte que les vols vers la Lune n’allaient pas devenir les premiers pas vers Mars et au-delà, ils resteront au contraire les plus lointains voyages effectués par des êtres humains. Après avoir remis ses plans grandioses dans ses cartons, il plancha sur la création d’une petite station, le Spacelab, et de la navette spatiale, vestiges dérisoires de ses rêves. Il quitta alors la NASA pour rejoindre en 1972 l’entreprise Fairchild qui concevait un satellite de communication pour l’Inde, puis mourut en 1977 à l’âge de 65 ans.

Wernher Von Braun dans son bureau de l'armée de la NASA devant ses fusées

Ce ne fut qu’après sa mort que son passé non censuré par l’administration américaine resurgit petit à petit, un raz-de-marée auquel l’intéressé aura échappé, ainsi que tous ses collaborateurs qui avaient conçu avec lui les fusées V2 : aucun ne fut jamais jugé et encore moins condamné. Dans quelle mesure von Braun était-il coupable ? Voilà la question que pose Stefan Brauburger dans sa biographie, qui y répond avec le plus d’impartialité possible, ne rejetant dans l’ombre ni l’implication de von Braun au sein de la machine de démolition de l’humain nazie, ni sa contribution importante, voire indispensable, à l’élévation de l’homme par ses premiers pas sur la Lune. Œuvre de Dieu ou du Diable ? L’ambivalence de Wernher von Braun contamina le plus incroyable exploit que l’humanité ait accompli, elle contamina même ceux qui furent les victimes du concepteur des fusées V2, comme l’évoque Stefan Brauburger qui cite un ancien déporté :

« Lorsque j’ai vu l’atterrissage sur la Lune à la télévision, mon premier sentiment fut : Quel beau résultat, quel exploit scientifique », admet le survivant hollandais de Dora, Dick de Zeeuw, livrant ses émotions mitigées à propos de cet événement vieux de quarante ans. « Mais peut-on simplement admirer de tels résultats, sans regarder aussi quels graves événements les ont précédés ? J’étais à Peenemünde, j’ai vécu là-bas, où l’histoire du V2 a commencé, et j’ai été dans l’enfer de Dora, où les missiles furent fabriqués. »[9]

Dieu ou Diable, n’en déplaise à Norman Mailer, c’est l’humain qui fut le créateur du plus grand prodige accomplit par l’homme et des plus innommables horreurs que l’humanité ait imaginées et réalisées contre d’autres hommes. Wernher von Braun, cet ingénieur de génie, ce séduisant vendeur incroyable, cet opportuniste sans scrupules, ce membre de la SS puis de la NASA, ce concepteur d’engins de cauchemar et de rêve, était l’incarnation de l’ambivalence même de l’être humain. Les sciences et techniques ne sont porteurs en eux-mêmes ni de bien ni de mal, von Braun n’avait pas tort, mais il feignait d’oublier que les savants et technologues eux, demeurent humains, et avec leur humanité sont insufflées l’éthique ou l’absence dangereuse de toute considération morale. C’est la faiblesse de l’humain, mais sans celle-ci, ne serait-il pas une devenu lui-même machine ? Ou ne deviendrait-il pas un membre de la SS, conditionné, conçu même, comme un outil, pour ne plus être conscient et maître de lui-même ?



[1] Cité par Stefan Brauburger in Von Braun, Entre nazisme et rêves de fusées, Paris-Bruxelles, Éditions Jourdan, traduction de Gundula Bavendamm, 2010, p. 230.

[2] Ibid, cité p. 12.

[3] Ibid, cité p. 152.

[4] Ibid, cité p. 155.

[5] Ibid, cité p. 215.

[6] Ibid, p. 215.

[7] Ibid, p. 215.

[8] Ibid, p. 271.

[9] Ibid, p. 292.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Sciences et technologie - Communauté : Temps X
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Samedi 10 juillet 2010 6 10 /07 /Juil /2010 22:42

Tommaso Campanella, moine dominicain philosophe et théologienDans le cadre de mes recherches sur le baroque pour mon mémoire sur les adaptations des oeuvres de Philip K. Dick au cinéma, j'ai lu différents ouvrages sur la pensée scientifique et philosophique du début du XVIIe siècle. J'ai découvert des idées étonnantes, des personnalités incroyables. Tommaso Campanella (1568-1639) est l'une d'entre elle, trop méconnue en France.

Campanella fut pourtant l'un des penseurs majeurs de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle, tournant formidable et tragique dans l'Histoire de la pensée occidentale puisqu'il fut simultanément l'époque de nombreuses découvertes scientifiques et inventions philosophiques (l'héliocentrisme, l'infini, le retour de l'atomisme...), et le temps sombre où l'Eglise catholique voulait affermir son dogme à tout prix, menaçant, excommuniant, emprisonnant, torturant et brûlant ceux qui pouvaient l'ébranler.

Tommaso Campanella fut l'un de ces penseurs persécutés. Moine dominicain Calabrais, poète, philosophe, il fut arrêté par l'Inquisition en raison d'écrits jugés hérétiques et de son rôle dans une tentative d'insurrection en Calabre, en vue d'y instaurer la république théocratique dont l'utopiste chrétien qu'il était rêvait. Il sera emprisonné durant vingt-sept ans à Naples, torturé, condamné pour hérésie en 1602.

Pourtant Campanella demeura monarchiste et papiste : il rêvait d'une communauté mondiale gouvernée par le pape. Sa vie fut une longue errance intellectuelle, jonglant avec les incohérences nées de sa tentative de conciliation de deux pensées de plus en plus opposées : celles de l'Eglise et de la science. C'est ce que nous allons voir trop brièvement dans cette article, où je parlerais de sa position délicate dans l'affaire scientifique la plus brûlante de son époque, au sens propre puisque le génial Giordano Bruno en a fait les frais en 1600, lorsqu'il périt sur le bûcher de l'Inquisition... Cette affaire semble dérisoire à nos esprits habitués, ce fut celle de l'héliocentrisme (Copernic) et de la notion révolutionnaire d'un univers infini (Bruno).

 

Toutes les citations sont tirées de l'excellente biographie et analyse par Germana Ernst, Tommaso Campanella, Le livre et le corps de la nature, Paris, Éditions Les Belles Lettres, Collection « L’Âne d’or », 2007.

Lire le "livre de la nature" : contempler et étudier

Avant cela, il revenir en arrière et préciser que Tommaso Campanella a très tôt rompu avec la scolastique aristotélicienne qui était la pensée dominante en cette fin du XVIe siècle. Campanella faisait déjà preuve de la nécessaire curiosité du scientifique : il voulait observer le monde, la nature, ne plus rien savoir, redevenir l'enfant socratien innocent, ignorant. Campanella rejetait « les livres et les temples morts, / copiés sur le vivant au prix de mille erreurs » (Poesie, cité p. 19), exhortant, écrit Germana Ernst, à « retourner à l’observation et à l’étude du livre original de la nature. » (p. 19).

« Je voulus donc vérifier si les choses [que les commentateurs grecs, latins et arabes d’Aristote] ont dites dans leurs livres se lisent aussi dans le monde, livre vivant de Dieu comme me l’ont appris les doctrines des sages. » (Syntagma, cité p. 11). Il décida de lire lui-même les ouvrages de Pline l’Ancien, Platon, Galien, des Stoïciens et des disciples de Démocrite, s'ouvrant à des conceptions hérétiques tel l'atomisme de ce dernier (qu'il ne partageait pas). Il lut surtout les ouvrages de Telesio, qui seront mis bientôt à l’Index par l'Eglise. Germana Ernst écrit à propos de l’exaltation par Campanella de Telesio que ce dernier « libère la philosophie, conçue comme une lecture directe du livre infini de la nature, du joug que lui avait imposé Aristote, dont la philosophie était fondée sur des concepts et des thèses qui lui interdisaient toute connexion avec la nature […] » (p. 153). Comme nous l'avons vu plus haut, Campanella employait ainsi souvent la métaphore du monde comme livre : « Le monde est le livre où l’Intelligence Éternelle écrivit ses propres concepts, et le temple vivant qu’elle orna de bas en haut de statues vivantes en y peignant ses gestes en son propre exemple. » (Poesie, cité p. 19). Le monde est le Verbe, le Logos, dont la forme est une représentation picturale, sculpturale et architecturale. Il faut lire ce livre, le comprendre pour y habiter (l'église imaginée dans son utopie La Cité du Soleil était sans murs).

 

Entre ancienne et nouvelle cosmologie

Les découvertes de Copernic et de Galilée, ainsi que les thèses hérétiques de Bruno l’ont incontestablement stimulé dans sa lecture du « livre de la nature », mais ne s’intégraient pas au sein de sa cosmologie inspirée de Telesio. D'où une position délicate qui le conduit à vouloir créer sa propre cosmologie, entre géocentrisme de Ptolémée (ci-dessous) et héliocentrisme de Copernic.

Géocentrisme, conception cosmologique de Ptolémée

Bien qu’ayant lu Copernic et Galilée (qu'il a connu à Padoue), le géocentrisme subsiste quelque peu dans ses conceptions cosmologiques, par compromis avec la censure de l’Église sans doute. Ainsi si les sphères des aristotéliciens n’existent pas, les étoiles sont toutefois disposées autour du soleil, et leurs mouvement « sont plus ou moins rapides, résume Germana Ernst, selon la quantité de chaleur qui leur est transmise par le soleil, selon qu’elles ont proches ou éloignées de lui. » (p. 19). Mais, par l'importance de la notion de chaleur, source première, divine, de mouvement, Campanella s'inscrit dans le mouvement vitaliste de Giordano Bruno, pour lequel tout n'était que mouvement.

Ainsi, comme l’écrit Germana Ernst, en opposition à Aristote et à Ptolémée, le ciel pour Tommaso Campanella « est unique, n’est pas divisé en sphères, et il se meut parce qu’il est chaleur, c’est-à-dire en vertu d’une opération intrinsèque qui lui est propre » (p. 74). Si la doctrine aristotélicienne fait dériver la chaleur du frottement, alors il faut nécessairement qu’un agent provoque ce dernier, ce que nie Campanella qui écrit que la chaleur est source de mouvement, et que les astres donc se meuvent « sans qu’on ait besoin de recourir aux anges ou aux intelligences motrices. » (p. 74). Or, « selon l’opinion commune des théologiens et des conciles », écrit Germana Ernst en résumant la mise en garde de Marta à Campanella, l’affirmation de la chaleur du soleil comme source de vie « peut avoir des répercussions sur le sacrement du baptême » (p. 28), car c’est l’eau qui était considérée comme germinatrice dans la religion chrétienne. On comprend mieux ainsi la portée subversive de la conception de Campanella.

 

En revanche, Campanella rejetait la conception de Giordano Bruno d’une pluralité des mondes dans un univers infini : le soleil devait demeurer le centre d’un système cohérent, et d’autres mondes ne pouvaient être semblables à la Terre, avec son lot de mortalité et de souffrance. Mais plus tard, vers 1614, Campanella changea d’opinion sur ce point, comme l’explique Germana Ernst  :
les découvertes de Galilée sur les irrégularités de la surface lunaire, les phases de Vénus et les "petits nuages" autour du soleil, ouvrent à nouveau le débat, et font douter Campanella de ses certitudes d’alors : si bien qu’il n’exclut pas que les astres, au lieu d’être le siège d’esprits bienheureux, puissent être habités, même si c’est par des êtres différents de nous, du fait de leur environnement. Cela ne signifie pas que Campanella adhère aux positions de Démocrite sur une multiplicité de mondes disséminés au hasard dans l’espace infini, mais qu’il juge possible l’existence de plusieurs systèmes reliés les uns aux autres dans un tout unitaire ; et dans la lettre de 1614 à Galilée, il l’exhortera à découvrir "le théâtre et les scènes sur lesquels l’Intelligence éternelle représente tant de grands jeux de roues superposées".     (pp. 241-242)

La défense du droit de penser

C'est dans ce même but de défense du droit à l'étude du "livre de la nature",  de la liberté de philosopher, que Campanella défendit Galilée en écrivant son Apologie de Galilée (qui sera publiée en 1622) terminée en 1616, malheureusement trop tard, après la sentence qui condamna l’astronome. Etant lui-même emprisonné à l’époque, on ne peut que souligner le courage de Tommaso Campanella, qui pourtant n'adhérait pas complètement aux idées de Galilée (ses conceptions atomistes en particulier). Dans cette Apologie de Galilée, Campanella tente de convaincre les défenseurs du dogme « catholiquo-aristotélicien » que la vérité qu’ils prétendent détenir est relative aux connaissances, comme l’écrit Germana Ernst : « l’alliance entre théologie et philosophie aristotélicienne, tenue par les théologiens comme obligatoire et inévitable, est en réalité précaire, qu’elle date d’un moment historique particulier, et qu’elle peut être remise en cause, sans pour autant que la théologie coure un danger quelconque » (p. 242).

Campanella dénonce la fermeture de la pensée aux nouvelles découvertes, refus de la nouveauté qui peut mettre en danger la théologie, et ainsi la religion chrétienne toute entière. Si la pensée se fige, elle meurt, nous dit Campanella : c’est là sa plus grande leçon pour nous, aujourd’hui. « L’abandon de l’aristotélisme non seulement n’implique pas l’effondrement de la théologie, écrit Germana Ernst, mais il permet de retrouver une juste conception de la science qui ne peut être, comme Galilée et lui-même le montrent, qu’une recherche ouverte et une lecture continue du livre infini de la nature, expression de la vérité infinie et de la rationalité du christianisme […]. » (p. 242). Campanella tente de déplacer les novatores de la connotation négative qu’ils possédaient à l’époque, tels des dangers pour le dogme, vers celle qui est associée aujourd’hui aux novateurs : tournés vers l’avenir, vers le progrès.

Campanella, s’il fut arrêté et emprisonné durant vingt-sept ans, cherchait avant tout à concilier le dogme catholique et l’étude de la nature, c’est pourquoi il est difficile de connaître dans quelle mesure il fut contraint par le pouvoir ou effectua lui-même un choix philosophique. Le synchrétisme de Campanella ne fut pas sans failles, loin de là, ce qui conduisit plus tard de nombreux penseurs à rejeter Campanella, au fur et à mesure que l'esprit des Lumières imposait une rationnalisation de la réflexion scientifique. Non, Tommaso Campanella n'était pas un homme de méthode. Il avait la sienne, il accumulait et recoupait, faisait feu de tout bois, il reflète à ce titre parfaitement son époque, entre Anciens et Modernes, mythes et faits scientifiques, foi et savoir. A ce titre (nous y reviendrons dans un prochain article), il fut l'un des plus grands penseurs baroques.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Sciences et technologie
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Mardi 27 avril 2010 2 27 /04 /Avr /2010 19:34

Poussières d'étoiles d'Hubert ReevesToutes les citations sont extraites de Hubert Reeves, Poussières d’étoiles, Paris, Éditions du Seuil, Collection « Points sciences », 1994 (première édition 1984).

 

Il y a un an, j'ai relu le célèbre ouvrage de vulgarisation scientifique d'Hubert Reeves Poussière d'étoiles (1984), dans le cadre de mes recherches sur les adaptations au cinéma des oeuvres de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick. Je voulais réfléchir au rapport entre science et art, car c'est la science-fiction que je tentais de définir. C'est un problème qui me passionne, et comme j'adore ce livre d'Hubert Reeves, qui conte les histoires de l'univers comme personne, j'ai voulu vous faire partager ces quelques réflexions de l'auteur.

Beautés de la nature, contemplation du scientifique

La science est souvent considéré comme une froide observation du monde, où le scientifique voit sans s’émouvoir, et pourtant, combien d’émotions ne sont-elles pas provoquées par l’évocation d’évènements et d’astres inimaginables, et par la vision de ceux que la technologie permet de saisir ?

Dans Poussières d’étoiles, de superbes photographies à l’appui, Hubert Reeves tente de montrer au grand public que l’astronomie n’est pas qu’une froide observation de l’univers et tentative de compréhension de ses composants et lois car, écrit Hubert Reeves, « il importe aussi de contempler ces paysages nouveaux pour en percevoir l’harmonie, pour en percevoir la beauté. […] Ils sont riches d’inspiration et d’enseignement. Ils peuvent nourrir l’imaginaire de l’être humain. » (pp. 233-238). Puisque l’astrophysicien s’adresse dans cet ouvrage à un lectorat assez peu spécialisé, il utilise sa propre sensibilité afin de faire vibrer la corde sensible de ses lecteurs qui, face à la splendeur connue ou inimaginable de la nature s’interroge d’autant plus sur les forces à l’œuvre dans sa création.

Nebuleuse M16

Dans un passage, contrastant avec l’argumentation scientifique, Hubert Reeves use de persuasion, c'est-à-dire qu'il fait appel à l'émotion du lecteur pour le convaincre : « C’est par le jeu combiné des lois (les cristaux doivent avoir six pointes) et du hasard (la forme indéterminée des pointes) que naît la beauté des flocons de neige. » (p. 245). En invoquant « la beauté des flocons de neige », l’astrophysicien va dans cet ouvrage à l’encontre de l’esprit scientifique, qui tend à observer le monde sans y projeter ses émotions et ses concepts. Mais est-ce seulement possible ? Hubert Reeves, pour sa part, tente dans cet ouvrage de montrer que observation scientifique et contemplation de la beauté de l’objet observé ne doivent pas être séparés par une étanche distinction entre objectivité et subjectivité. Puisque le scientifique est avant tout un être humain, l’un et l’autre sont intimement liés. Nous touchons du doigt ici le problème de l’objectivité, inutile d’insister plus sur l’ampleur de ce questionnement.

L'homme poursuit l'oeuvre de la nature

Hubert Reeves aborde la création de formes par l’être humain comme la continuité de celle de la nature, qui est un « jeu » fondé sur le hasard et les lois : « Quand le peintre rupestre de Lascaux agence des couleurs sur les murs de sa caverne, il poursuit, sans le savoir, l’activité créatrice que la Nature déploie depuis quinze milliards d’années. » (pp. 232-233). Grâce à l’activité humaine, poursuit l’astrophysicien, « la Nature joue sur un second plan. » C’est-à-dire que les formes créent ne sont plus seulement des êtres vivants et des choses « inertes », mais des images plus ou moins matérielles, des langues et des langages, des abstractions. « Grâce à ses moyens d’action sur la matière, grâce à son imagination et à son intelligence, poursuit-il, l’homme joue à créer des formes nouvelles, inexistantes depuis le début de l’univers. En associent des couleurs, en alignant des mots, il prolonge, sur un registre plus vaste, l’activité ludique de la Nature. » (pp. 232-233). Mais pour Hubert Reeves, il n’y a pas de distinction de nature (car toutes ces formes existent et participent du même « jeu » de la nature) mais de degrés. Il distingue ensuite un troisième plan « quand l’œuvre artistique est perçue par une autre personne. » (pp. 232-233). En effet, de même que la « capacité de choisir librement lui ouvre un champ de possibles quasi infini » dans la création de ces formes nouvelles, l’homme, à nouveau parce qu’il est doté de conscience, peut percevoir ces formes et y réagir par des émotions ou des idées abstraites : « c’est beau », peut-il dire.


Peinture de la grotte de Lascaux La création humaine s’inscrit dans la nature elle-même, s’y mêle : la représentation sort de son cadre pour rejoindre l’univers dont elle fait partie et dont, pourtant, on l’en a dissocié. « Mozart fait vibrer des cordes de l’âme humaine qui n’avaient jamais vibré auparavant, écrit Hubert Reeves. Est-ce que sa musique crée des émotions nouvelles, ou est-ce qu’elle révèle des possibilités déjà existantes ? » C’est là une question essentielle, auquel l’auteur ne répond pas, confronté, comme il le dit lui-même, aux limites des mots.

Déséquilibres créateurs de beauté et de vie

Hubert Reeves met en évidence que l’existence et l’immense variété des formes de la nature reposent sur l’association des lois et du hasard, du déterminé et de l’indéterminé.  Ainsi s'explique la beauté des flocons de neige. Une telle beauté, pense-t-on facilement lorsqu'on ignore les mécanismes physiques de l'univers, ne peut être que le produit d'un être supérieur Créateur. Car le hasard semble incapable de créer une chose qui nous semble si éloignée du chaos, si proche de la perfection géométrique et des chefs-d'oeuvres de joaillerie. Des oeuvres que l'homme ne semble pas pouvoir créer, que le hasard ne peut produire. En effet, comme Hubert Reeves l'a expliqué avec l'admirable simplicité qui est la sienne : « Le hasard pur n’engendre que le chaos, écrit l’astrophysicien. Le déterminisme pur ne crée rien de nouveau. C’est l’association de ces deux facteurs qui donne naissance à la richesse et à la variété des formes de la nature. » (pp. 232-233). C'est cet état de déséquilibre, entre ordre et chaos, qui crée non seulement la beauté, mais l'existence même des choses. Si une "leçon" doit être retenue de la lecture de Poussières d'étoiles, c'est l'importance de la notion de déséquilibre. Notre tient à un fil, elle tient à ce déséquilibre.

En tant que matière, l’homme est déterminé par des lois naturelles. Se réifier, c’est ainsi devenir une pierre, matière sans échange. « La mort, écrit Hubert Reeves, c’est l’arrêt des échanges avec le monde extérieur. Comme le noyau atomique, l’animal mort n’est plus que la somme des particules qui le constituent. » (pp. 200-206). La matière inerte a trouvé l’équilibre, l’harmonie parfaite, mais c’est la mort. « Les organismes vivants ne sont pas seulement des systèmes composés d’un grand nombre de particules. Il y a quelque chose en plus  », reconnaît Hubert Reeves (pp. 200-206). Mais ce « quelque chose en plus » qui permet la vie n’est pas à chercher en dehors de la matière, en rejetant cette dernière avec tous ses atomes. Car un atome, avec son noyau et ses électrons « est constitué de la somme de ses constituants  », il existe par ce qu’il est : la somme de ses électrons, de ses protons et neutrons. « Mais nous pouvons perdre nos cheveux et même nos membres sans changer d’identité, poursuit Hubert Reeves. En fait, nous devons échanger de la matière avec l’extérieur pour la garder. » (pp. 200-206). C’est cet échange qui constitue le « quelque chose en plus » qui distingue les êtres vivants des choses inorganiques. Afin de créer en laboratoire un être vivant, comme la science-fiction l’a imaginé maintes fois, il faudra comprendre le processus qui permet, via des « états de déséquilibre » (Hubert Reeves), la création de ces échanges qui distinguent de vivant de l’inanimé.

Le nouveau langage du monde : reliques de Dieu

La Renaissance, qui selon l'historien d'art Erwin Panofsky court jusqu’à la mort de Goethe, marque l’époque où l’homme et la nature semblent plus intéressants que Dieu, pour reprendre l'expression de l'historien. Les découvertes scientifiques du début du XVIIe siècle ont un double effet, brisant les certitudes de l’homme en le confrontant à l’inconnu, mais grâce à la technologie et l’intelligence, l’homme peut dépasser ces contraintes. « Notre Soleil devient bien inquiétant sous l’œil des télescopes » écrit Hubert Reeves, mais désormais, grâce à la connaissance des lois des orbites des planètes, « les rencontres des corps célestes et leurs éclipses sont de simples incidents de parcours, sans signification profonde. » (pp. 233-238). Avec Copernic, Bruno, Galilée, Kepler, Newton puis leurs successeurs, les orbites des planètes, des satellites et des comètes seront décrites avec précision, les astres ne seront plus mus par la volonté divine mais par des lois physiques, et Dieu n’enverra plus de signes aux hommes par le biais de phénomènes qui, en apparence, n’obéissent pas à la règle d’immuabilité et d’harmonie du cosmos (étoiles filantes, comètes, éclipses ou supernovae). La science doit découvrir les lois qui vont permettre de re-stabiliser le monde selon une nouvelle structure (héliocentrisme, gravité), elle rationalise un univers devenu opaque, incalculable, voire irrationnel aux yeux de celui qui ne peux plus croire aux conceptions anciennes, et se retrouve face au langage crypté du « livre de la nature », comme l’écrivait le moine philosophe et poète du début du XVIIe siècle Campanella. Les phénomènes qui étaient considérés comme négatifs, porteurs de mauvais présages, ont leur place dans le cosmos « moderne », ils sont expliqués et prévisibles. Les forces qui meuvent les astres sont les lois naturelles elle-mêmes, qui peuvent être définies et calculées. Dieu semble ne plus pouvoir adresser des signes au hommes par les astres...

Ci-dessous, la comète Hale-Bopp en avril 1997 (photo de Nicolas Biver de l'Observatoire de Paris), quelle splendeur lorsque je l'ai vu traverser le ciel, plusieurs nuits de suite... Comment pouvait-on y voir des malheurs futurs sinon parce que les comètes brisaient l'ordre du ciel?

La comète Hale-Bopp en avril 1997. © Nicolas Biver. Observatoire de Paris.

Nous avons définitivement rompu avec l’ancienne conception du monde, semble-t-il. Définitivement ? Complètement ? Hubert Reeves se demande en effet si le dialogue d'autrefois entre l'univers considéré comme lieu de mythes et l'homme est devenu caduc? « Je crois plutôt qu’il est à reformuler sur des bases nouvelles, des bases qui intègrent tout l’acquis des sciences. […] Les événements cosmiques illustrés dans ces pages - effondrements de nébuleuses, explosion d’étoiles - ont beaucoup plus de signification pour nous que l’apparition des comètes et des étoiles filantes. » (pp. 232-233). Disons simplement qu’avec le repoussement des limites de la science et des connaissances humaines, cette conception « moyenâgeuse » fortement dominée par la religion chrétienne a été repoussée elle aussi plus loin : jusqu’à la théorie du Big Bang, puisqu’il nous semble impossible de percevoir et de comprendre ce qui se trouvait au-delà de ce point. Puisqu’il constitue l’origine de l’univers tel que nous le connaissons et le découvrons chaque jour, le Big Bang est l’origine même des lois physiques qui permettent aux scientifiques, sans même observer la nature, d’élaborer des théories que l’observation et la mesure pourront valider ou infirmer. Mais comment inventer des concepts scientifiques dans un « pré-univers » où les lois physiques n’existent probablement pas encore, ou sous une forme inconnue ? Le Big Bang, pourrait-on écrire, marque la frontière entre l’observation et la réflexion scientifique, et l’imagination ; c’est-à-dire entre la science et l’expression de la subjectivité de chacun, que ce soit par l’art ou la croyance religieuse.

Que restera-t-il de nos existences? Des poussières d'étoiles. Que reste-t-il de Dieu? De nouvelles images peut-être, celles de la science dans lesquelles l'homme en manque de sens peut tenter de lire de nouveaux signes, ou du moins contempler l'oeuvre d'un hypothétique Créateur. Ci-dessous, pour terminer, voici une peinture que j'ai réalisé en 2003 (vous reconnaissez la supernova de la couverture de Poussières d'étoiles). J'ai tenté d'exprimer l'ambiguïté de la question de la persistance de la foi (chrétienne ici) à une époque où la science semble rendre les religions du passé anachroniques... Quoi qu'il en soit, esprit scientifique ou croyance, l'univers est si vaste qu'il ne peut que contenir nos rêves, nos espoirs, et nous laisser pour toujours emerveillés, à jamais.

 

Moi? Je ne crois pas, j'espère.

Relique, peinture à l'acrylique de Jérémy Zucchi, 2003. Relique, peinture acrylique sur papier, format demi Grand-Aigle, 2003.

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Sciences et technologie - Communauté : Temps X
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Lundi 20 juillet 2009 1 20 /07 /Juil /2009 21:23

Je tiens à participer par ce petit billet à l'anniversaire du quarantième anniversaire des premiers pas de l'homme sur la lune, car j'ai, depuis que je suis petit, rêvé de ces deux pas, petits pour les hommes mais grands pour l'humanité, imaginant l'angoisse du vide, du noir absolu, de l'absence de toute vie sinon nous-mêmes, si fragiles... Mais aussi rêvant de cet horizon gris d'où la Terre émerge, bleue, porteuse de vie (jusqu'à quand?). Il y a une ambivalence que je souhaite aborder brièvement ici.

« Une belle auréole bleue s’assombrit »

Dans son passionnant ouvrage Le Rêve spatial inachevé, Patrick Baudry, qui fut le second spationaute Français à rejoindre l’orbite terrestre, décrit le voyage incroyable de Yuri Gagarine des steppes du Kazakhstan jusqu’au portes de l’espace interplanétaire. Gagarine décrit ainsi la Terre vue de l’espace, pour la première fois : « Une ligne d’horizon splendide. On voit bien la rondeur de la Terre. Elle est bordée d’un joli bleu. Une belle auréole bleue s’assombrit en s’éloignant de la Terre. » En 1968, Franck Borman, le commandant de bord d’Apollo VIII orbitant autour de la Lune, décrira la Terre, quant à lui, en ces termes : « Et autour, il y a cette fine, très fine couche d’atmosphère. Il n’y a rien de plus. » Ce qui m'intéresse dans ces paroles, c’est la nécessaire sensibilité qui y affleure car, comme Patrick Baudry l’écrit à propos de Yuri Gagarine, ses paroles « émanent de la pensée d’un homme sensible, d’un humain confronté pour la première fois à cette vision lointaine de sa planète natale, grâce à ces yeux merveilleux capables d’identifier le moindre détail, d’intercepter la moindre variation de teinte. » Une sensibilité qui est celle d’un peintre face aux variations de couleurs et de lumière de la nature qu’il représente sur sa toile, et sensibilité du spectateur de celle-ci.
En termes plastiques, nous pouvons donc écrire que la frontière entre Terre et espace vide est soit un cerne, un contour (« fine, très fine couche d’atmosphère » dit Borman), soit un dégradé (« Une belle auréole bleue s’assombrit » dit Gagarine). La différence de distance à la Terre explique ces deux descriptions différentes, l’« auréole bleue » décrite par Yuri Gagarine paraissant bien ténue en effet depuis la Lune. Mais ce n’est pas tout, il s’agit d’une différence de vision du monde, comme le suggère Patrick Baudry qui écrit que cette « auréole de gloire bleutée engendrera des commentaires passionnés ou graves de la part de tous ceux qui succèderont à Yuri sur les routes du ciel. » Tout dépend en effet de la manière dont on conçoit la frontière entre la Terre (la vie) et le vide de l’espace (la mort). Soit comme une limite, séparation marquée de deux absolus : c’est semble-t-il le point de vue de Franck Borman. Soit comme un passage progressif de l’un à l’autre, dont la distinction doit être relativisée : c’est ce qui peut être déduit de la description de Gagarine. Il n’y a pas de distinction réelle entre le lieu de la vie, la Terre, et le lieu où elle est impossible, le vide interplanétaire. Hors de notre regard sur le monde, les deux ne constituent qu’un seul et même espace incalculable et impensable de l’infini.

Buzz Aldrin descendant du LEM, sur la lune
Buzz Aldrin descendant du LEM, photo prise sur le site de la NASA consacré aux missions lunaires, où vous trouverez notamment tous les documents concernant Apollo XI (photos, audio, vidéos, transcriptions...). 

De retour sur Terre, le futur existe-t-il toujours?

Il me semble évident que l'exploration spatiale humaine permet à tous de se figurer le monde infini dans lequel nous vivons, sans savoir où nous sommes dans l'univers. Les apports intellectuels et scientifiques sont tout aussi importants que les retombées technologiques et éventuellement économiques. Mais ce grand pas a été arrêté dans son élan, dans son geste grandiose, et depuis 1972, nul homme n'est retourné sur la lune, ce qui paraissait improbable! Dans un article précédent, j'ai évoqué le fait que l'homme, après la fin des expéditions lunaires, a cédé le pas à la machine dans l'exploration de l'espace interplanétaire, le cinéma de science-fiction lui-même s'enfermant sur Terre au cours des années 70, dans des mondes de pollution, de violence, au bord du gouffre. De 2001, l'odyssée de l'espace (Stanley Kubrick, 1968) qui exaltait le grand voyage métaphysique de l'homme dans l'espace, nous sommes arrivés à la ville terrifiante et magnifique de Blade Runner (Ridley Scott, 1982). L'homme ne voit plus les étoiles, le rêve de pouvoir voir la Terre depuis l'espace semble désormais mort, anachronique. Je vous renvois sur ce point à un autre de mes article, celui consacré à la lumière de la ville dans deux romans de Philip K. Dick, Le Maître du haut-château (1962) et Substance Mort (1977) car l'écrivain avait, à mon sens, anticipé la "dépression" qui suivit les premiers pas de Neil Armstrong, et les derniers des astronautes d'Apollo XVII. L’homme s’est enfermé sur Terre dans ses représentations fermées du monde, au lieu de comprendre l’infini qui s’ouvrait à lui. Le cinéaste Alejandro Amenábar exprime avec sensibilité et regret ce repli sur soi, qui conduit à ne plus tenter de découvrir ce qui nous dépasse, ce que nous sommes : « On nous fait regarder ailleurs et nous glissons sur le pointe des pieds sur ce qui est le plus important et qui est, avant tout, de nous sentir partie de l’univers. » Cette perte de l’esprit de découverte, le film de Ridley Scott Alien (1979) en est l’une des premières expressions, comme l’explique ici Michel Chion :
Alien décrit une humanité dépressive qui a cessé d’investir l’espace, et d’y voir des lieux où planter des drapeaux. Pas d’Inde à découvrir, quitte à mettre le pied sur une Amérique, pas d’îles aux noms étranges où l’on s’arrête. Rien. L’homme a renoncé à baptiser le monde, ou bien à décorer un endroit nouveau d’un vieux nom de royaume imaginaire (Atlantide, Eldorado), et c’est cela l’événement. Il peut donc y avoir de la SF au cinéma quand on rebaptise un bout de territoire (de même que, baptisé astéroïde, un caillou devient un objet d’émerveillement), mais aussi, à l’inverse, lorsque les personnages sont environnés d’un cosmos qu’ils ne se préoccupent plus de nommer, où ils ne projettent plus leur propre mythologie. (Michel Chion, « Noms et choses dans le scénario d’anticipation », Positif n°516, février 2004.)

De même, comme l’explique aussi Michel Chion, ce retrait se caractérise par une perte de l’imagerie et des mots propres au genre. La science-fiction serait-elle contestée au sein même du genre ? Serait-elle devenue anachronique? Car le plus improbable, pour un lecteur de science-fiction des années 50 ou 60, c'est la vision d'un monde où, en 2009, personne n'est retourné sur la lune depuis 1972. La science-fiction est-elle anachronique, car condamnée à porter le souvenir de ce rêve d'étoiles avorté? C'est la question à laquelle je tente de répondre dans mon étude de la science-fiction...

Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Sciences et technologie - Communauté : Temps X
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L'auteur du blog

Jérémy Zucchi, réalisateur et monteur de films documentaires, mais aussi de fictions, captations, vidéos d'artistes, démos ou clips.

Je suis né en 1986. Diplômé de Master d'études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université Lumière Lyon-2 en 2009.

Tout a commencé par le dessin, mais j'ai entrevu très tôt que les ressources du cinéma me permettaient bien mieux de raconter les histoires que j'avais en tête. C'est grâce à mes études de cinéma à l'Université Lumière Lyon 2 que j'ai pu co-réaliser deux court-métrages de fiction, Une Meilleure Jeunesse (19 min, 2006) et Les Absents (30 min, 2008). Puis j'ai découvert la création documentaire en 2008, par l'écriture et le montage du film Haïti - Champs de béton pour AVSF, lors d'un stage au sein de la société de production de films d'entreprise Each Other Productions.

Depuis, je ne cesse de développer des projets de films documentaires. J'ai réalisé le film Une Rencontre, Pockemon Crew + Emelthée (52 min, 2012) sur la création d'un spectacle mêlant danse hip-hop et champ classique, et prépare actuellement deux autres documentaires, dont un en cours de production.

 

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