Pourquoi aller dans l’espace ? Pourquoi ces dizaines de milliards de dollars dépensés pour que douze hommes marchent sur la Lune (ci-dessus, décollage d'Apollo XVII en 1972) ?
Pourquoi ? Voilà la question que l’on entend sans cesse à propos de l’espace. Il nous semble important d’y réfléchir, grâce à l’ouvrage L’Espace, Les enjeux et les
mythes (1998),
André Lebeau, physicien et
président du CNES en 1995-1996. L’auteur tente de distinguer les enjeux concrets de la conquête spatiale des mythes qui envahissent les discours et prétendent souvent justifier les programmes.
L’idéologie, surtout en période de Guerre Froide avec la course à la Lune, est l’impulsion étatique qui lance les programmes, permet de les justifier et de les financer, mais aussi de les stopper
brusquement. Cette dimension idéologique (qui est moindre lorsque ce sont des initiatives privées) « a, naturellement, favorisé l’enracinement d’éléments irrationnels dotés d’une forte
charge symbolique, de mythes dont la présence se pérennise alors même que la cause qui les servait a cessé d’exister[1] » écrit André
Lebeau. Cela conduit à une vision déformée de l’espace que Serge Grouard a décrit, qui conduit à noyer l’objectif réel des programmes dans un discours et un spectacle
éblouissants, loin de toute rationalité :
Peut importe la charge utile emportée par tel lanceur pourvu que la miracle s’accomplisse. Qu’importe l’intérêt de la navette spatiale, pourvu qu’on ait le frisson à la vue de ce grand oiseau de métal planant à l’approche de l’atterrissage. L’important devient le fait en lui-même et non plus son utilité attendue. C’est sans doute la satisfaction de voir la technique rejoindre la fiction, l’inaccessible devenir banalité, mais aussi d’accréditer l’idée que l’utilisation de l’espace est mue par des comportements irrationnels. […] Si l’espace est irrationnel, toute tentative de raisonnement stratégique en est exclue.[2]
Astronautique et aéronautique
Comme l’écrit André Lebeau, la question des vols habités implique de prendre en considération le « poids de l’irrationnel [qui] y est tel que l’ignorer reviendrait à négliger un aspect fondamental du problème.[3] » Ce poids est une force, une pulsion vers l’espace, ce dernier étant perçu comme un nouveau territoire à explorer et habiter. L’auteur explique que « la croyance quasi religieuse que l’espace est un habitat naturel pour l’homme », comme l’écrivait James Van Allen, a sans doute été renforcée par le rapprochement de la technique spatiale et de l’aéronautique en raison des vols habités, les premiers astronautes étant des pilotes d’essai : « on a introduit dans le cercle spatial une catégorie d’acteurs influents, qui, spontanément, conçoivent le développement de la technique spatiale dans le prolongement naturel de l’aéronautique[4] ».
Cette idée de continuité entre aéronautique et
astronautique a culminée avec la Navette spatiale qui devait « éliminer les coûts astronomiques de l’astronautique », selon le discours du 5 janvier 1972 de Richard
Nixon, et « aider à transformer la frontière spatiale des années 1970 en un territoire familier, facilement accessible aux entreprises humaines dans les années 1980 et
1990[5] », ce qui fut loin d’être le cas.
L’aéronautique ne fait pas du voyage en avion une fin : le but est d’aller d’un lieu habitable à un autre, à la différence du voyage spatial. « La conquête de l’air n’a vraiment commencé que le jour où les véhicules aériens ont pu atteindre une destination, plus d’un siècle après le premier envol d’une montgolfière[6] » rappelle André Lebeau. Même en cas de création de base sur la Lune ou Mars, et à moins de terraformer une planète hostile pour qu’elle soit vivable, les voyageurs spatiaux seront toujours dépendants de la Terre en absence de toute biosphère. C’est comme vivre dans un avion volant sans cesse, ravitaillé par un autre avion régulièrement (comme le milliardaire excentrique du roman Contact de Carl Sagan).
Peut-on habiter l'espace?
En somme, les voyageurs spatiaux sont toujours de passage, ils n’habitent pas l’espace. Il faut ainsi toujours faire demi-tour, retourner sur Terre. Il s’agit ainsi d’une présence occasionnelle ou permanente des hommes, mais non d’une colonisation, pour reprendre la distinction d’André Lebeau :
Je dis qu’il y a colonisation lorsqu’un groupe humain s’installe sur un territoire pour y accomplir toutes les activités fondamentales d’une société, reproduction, éducation, etc., et lorsque les individus composant ce groupe peuvent envisager de séjourner sur ce territoire de leur naissance à leur mort ; lorsqu’on y construit des maternités, des écoles et des cimetières.[7]
Ainsi, il n’existe pas de colonies en Antarctique mais des stations permanentes où des scientifiques se relaient, de même que la Station Spatiale Internationale (ISS) n’est pas une colonisation de l’espace. Par cette distinction opérée par André Lebeau entre colonisation et simple présence (de passage ou permanente), nous ne pouvons qu’approuver l’auteur lorsqu’il écrit que « le développement technique n’a pas induit un élargissement considérable des territoires colonisés par l’homme ; il a permis une occupation plus dense et plus confortable […] de territoires qui étaient déjà colonisés, au nord et au sud de la zone tempéré, mais il n’a pas produit d’élargissement majeur de l’espace dans lequel sont implantées des sociétés humaines.[8] » Il n’y a pas de cités dans les nuages ni dans abysses, et encore moins dans l’espace. En revanche il y a des avions, des sous-marins et des stations spatiales : le progrès n’a pas mené de manière continue de l’un à l’autre, de l’avion à la cité volante.
On comparait souvent au cours des années cinquante et soixante la conquête spatiale aux grandes découvertes des XVe et XVIe siècles, mais comme l’écrit André Lebeau, « l’objectif d’un voyage océanique n’est pas d’être en haute mer, il est d’atteindre un port. Aux époques où l’exploration de la planète n’était pas achevée, la seule attente des équipages qui franchissaient les bornes du monde connu était le cri de "Terre", annonciateur d’une trêve dans la morne et dangereuse traversée des étendues océaniques.[9] » Mais compte tenu de l’immense distance à parcourir d’un astre, d’un lieu à un autre, le voyage tend à devenir une traversée sans fin… André Lebeau s’interroge : « peut-on considérer la présence de l’homme dans les stations spatiales, en orbite terrestre ou ailleurs, comme une fin en soi, ou faut-il considérer l’espace comme une étendue à traverser pour atteindre d’autres mondes.[10] » La première option est considérée par l’auteur comme « intenable » car peu significative, mais la seconde pose une question difficile : où aller et pourquoi ?
Si Mars était habitable, alors nous y serions sans doute déjà, nous l’aurions déjà colonisée peut-être, car la perspective d’une autre planète à peupler aurait conduit à donner le feu vert à une mission aussi coûteuse et dangereuse. Mais nous savons aujourd’hui qu’aucune planète de notre système solaire ne peut abriter la vie fragile de nos existences, donc se pose avec insistance la question « pourquoi y aller ? ».Ci-dessous, une image de Mission to Mars de Brian de Palma (2000) :
Le mythe, le rêve et le cauchemar : l'appel de l'irrationnel
En l’absence de réponse concrète, il faut stimuler l’imagination… Donc faire appel à l’irrationnel, invoquer les puissances du rêve ou du cauchemar, une double invocation à l’œuvre dans les discours de Wernher von Braun et qui servit de justification aux futures missions Apollo sous Kennedy : « Quiconque conquiert cette position ultime obtient le contrôle, le contrôle total, de la Terre, que ce soit pour la tyrannie ou pour le service de la liberté »[11] disait von Braun.
Autre cauchemar pouvant stimuler l’imagination de l’opinion publique, la surpopulation ou une apocalypse nucléaire rendant la Terre inhabitable, le seul recours pour assurer la survie de l’humanité étant l’envol vers d’autres planètes, ou pour rejoindre des cités spatiales en orbite telles les « îles de l’espace » imaginées par Gerard O’Neill dans son livre The High Frontier (1976). C’est-à-dire qu’il faut transformer une simple présence de l’homme en la promesse d’une véritable colonisation. Les promoteurs des programmes de voyages spatiaux habités vers la Lune ou Mars ne cessent alors d’invoquer ce qu’André Lebeau nomme la « part du rêve », éléments irrationnels qui font appels à une mythologie commune, dont le plus brillant exemple est le terme de « nouvelle frontière » employé par Kennedy dès 1961 au moment de son appel à l’envoi d’un homme sur la Lune. L’esprit mythique des pionniers de l’Amérique est ainsi convié pour aider le programme Mars Direct de l’entreprise Martin Marietta (1996) à enflammer les passions. « Tout cela crée un contraste saisissant entre une conception technique solide et réaliste, accessible à court terme, et une projection onirique dans laquelle, par une sorte de retour dans le passé, les problèmes de l’humanité, et d’abord ceux de l’Amérique, se trouvent résolus[12] » écrit André Lebeau à propos de ce projet de colonisation de Mars par des « pionniers » d’une « nouvelle frontière ». Voulant trouver une réponse à son désir d’aller sur d’autres planètes, l’homme technologique et scientifique ne trouve pourtant que des arguments irrationnels et anachroniques : des fictions.
Les pas de l’homme sur la Lune sont peut-être les plus beaux et les plus coûteux des actes irrationnels de l’homme. Ils nous conduisent à nous poser cette question : combien coûte la certitude que l’homme est capable de marcher sur la Lune ? Combien coûte une idée ? Combien coûte un rêve ? Malgré les impératifs économiques, les contraintes de la rationalité, l’envol de l’homme est un rêve puissant, une force d’autant plus irrésistible que la technologie permet de faire du rêve une réalité. Si les concepteurs de projets spatiaux cèdent parfois à l’irrationalité et élaborent des programmes inadaptés aux conditions politiques et économiques contemporaines, c’est peut-être parce qu’ils sont pressés de réaliser ce rêve, qu’elles que soient les raisons qu’ils avancent, qui ne sont que des prétextes.
Peu importe le pourquoi, les promoteurs de la conquête spatiale veulent le fait lui-même, plus important pour eux que toute idéologie. Et s’ils veulent « démocratiser » l’accès à l’espace, c’est sans doute parce qu’eux aussi veulent s’envoler, pour le simple fait de ne plus être sur Terre.
La conquête de l’espace est un rêve, comment pourrait-il être rationnel ?
[1] André Lebeau, L’espace, Les enjeux et les mythes, Paris, Éditions Hachette Littératures, Collection « Sciences », 1998, p. 10.
[2] Cité par André Lebeau, ibid, pp. 10-11.
[3] Ibid, p. 158.
[4] Ibid, p. 158.
[5] Cité par André Lebeau, ibid, p. 20.
[6] Ibid, p. 174.
[7] Ibid, p. 159.
[8] Ibid, p. 159.
[9] Ibid, p. 160.
[10] Ibid, p. 174.
[11] Ibid, p. 234.
[12] Ibid, p. 187.
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Le nazisme et la conquête spatiale, voilà les deux sujets de mes recherches actuelles pour mon futur
ouvrage sur l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick. Or, une figure en particulier est le point de jonction entre ces deux sujets : Wernher von Braun,
génie sans scrupules. J’ai lu (ou plutôt dévoré en deux jours) l’excellente biographie Von Braun, Entre nazisme et rêve de fusées de
Stefan Brauburger, dont sont tirées toutes les informations de l’article ci-dessous, où je vous propose de retracer brièvement le parcours de cet individu hors du commun, trop
haut pour ne pas écraser sur son chemin les autres… C’est l’occasion de réfléchir sur le lien entre la science et la morale, ou comment ne pas créer une science sans conscience.
Dans le cadre de mes
recherches sur le baroque pour mon mémoire sur
Toutes les citations sont extraites de Hubert Reeves, Poussières d’étoiles, Paris, Éditions du Seuil,
Collection « Points sciences », 1994 (première édition 1984).
La création humaine s’inscrit dans la nature elle-même, s’y mêle : la représentation sort de son cadre pour rejoindre
l’univers dont elle fait partie et dont, pourtant, on l’en a dissocié. « Mozart fait vibrer des cordes de l’âme humaine qui n’avaient jamais vibré auparavant, écrit Hubert
Reeves. Est-ce que sa musique crée des émotions nouvelles, ou est-ce qu’elle révèle des possibilités déjà existantes ? » C’est là une question essentielle, auquel l’auteur ne
répond pas, confronté, comme il le dit lui-même, aux limites des mots.











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