Jérémy Zucchi, cinéma et créations graphiques
Ce soir à minuit, ce sera
Noël. Mais le véritable Noël des cinéphiles était ce 16 décembre tant attendu, jour de la sortie du film de science-fiction révolutionnaire de James Cameron, Avatar, en 3D. Et quel
beau cadeau ! "Notre Père Cinéaste nous a gâté", voilà ce que j'ai pensé lorsque j'ai enfin vu ce film-monstre dont James Cameron nous parle depuis si longtemps, en V.O. et en 3D
évidemment. Difficile de résumer une telle expérience... Car oui, plus qu'une histoire (assez classique dans le fond), Avatar est une extraordinaire expérience, une immersion dans un
univers fabuleux dont la destruction imminente fait ressentir au spectateur un sentiment de gâchis énorme.
Je vais commencer par les petits défauts du film, car ce n'est pas le plus important donc autant s'en débarrasser ! Déjà, je ne comprends le choix d'utiliser la police "Papyrus" pour le titre du
film, police que l'on trouve dans tous les logiciels, donc trop commune pour un tel film. A film unique, police unique ! Ce n'est pas seulement le graphiste en moi qui parle, mais aussi le
spectateur. Et quand surgie la fin du film, horreur ! Ce titre avec cette police (que j'aime bien pourtant) est énorme, d'un vert fluo qui le rend extrêmement vulgaire... Bref, une faute de goût
que j'ai du mal à comprendre. Il faut également regretter la présence d'une chanson de générique indigne de ce film. Pour le reste, c'est-à-dire le plus important, je dois simplement
regretter le manque de surprise du scénario. La fin est très belle symboliquement, mais manque (pour moi) d'émotion. J'attendais avec impatience d'être déchiré comme je l'étais à
la fin de Titanic, mais non, d'où une relative déception, ce qui ne l'empêche pas d'être captivant de bout en bout, c'est le moins que je puisse écrire tant James Cameron est un maître
inégalé en matière d'action. Pour reprendre l'expression d'un ami à moi après la séance, Avatar est un grand classique, ce qui est paradoxal dans la mesure où ce film a été
présenté comme révolutionnaire. Et il l'est en effet.
L'identification à un personnage aura rarement été plus complète, grâce à la 3D qui rend quasi réel ce monde, et grâce au talent de scénariste de James Cameron. Je ne vais pas m'éterniser
sur l'incroyable authenticité des émotions transmises par ces êtres numérisés, ni sur la justesse du jeu des acteurs "réels", ni sur l'incroyable travail de création de l'univers de
Pandora... Et j'en passe ! C'est non le film qui est projeté sur l'écran, mais le spectateur qui est projeté dans le monde du film, par le récit et la 3D. On peut voir dans la réussite
de cette projection le résultat de la mise en abyme présente en filigrane dans le film. En effet, Jake Sully est cloué dans un fauteuil, les jambes paralysées, mais c'est par son
transfert dans son avatar Na'vi qu'il peut marcher, courir, vivre des événement incroyables auxquels il n'aurait pu avoir accès autrement. Exactement comme le spectateur qui reste assis mais qui
se projette dans le monde de l'écran, rêvant d'un autre monde. Les avatars sont désignés par les Na'vis comme les "marcheurs de rêve" car tels des sommnambules, ils vivent une autre existence
pendant que leur corps humain est endormi, puis se réveillent dans leur vrai corps lorsque leur avatar s'endort. Le cinéma lui-même n'a-t-il pas été désigné comme une expérience proche du rêve
éveillé?
Et le réveil est
éprouvant pour Jake Sully, qui redécouvre avec frustration et horreur ses pitoyables jambes humaines paralysées et amaigries. Il redécouvre le cynisme de son monde où le profit justifie tout,
même l'extermination d'un peuple. Comme il le dit lui-même, le monde de son véritable corps ne lui semble plus réel, car il ne correspond pas aux valeurs qu'il porte désormais en lui, et qu'il
défendra jusqu'au bout. Le but de ce film au budget gigantesque de 500 millions de dollars est en quelque sorte de réveiller le spectateur à la manière de Jake Sully. L'identification
et la splendeur du monde de Pandora, rendus quasi réels par la 3D, conduit le spectateur à ce sentiment de gâchis, de perte, de massacre intolérable, lorsque les humains viennent détruire la
nature où vivent les Na'vis. Le spectateur ressent cette perte viscéralement, de même qu'il pouvait ressentir l'effet d'être puvérisé par une bombe thermonucléaire dans ce cauchemar traumatisant
de Terminator 2... James Cameron ne fait pas de la dentelle, mais des bombes qui explosent dans le coeur du spectateur.
J'avais été surpris à la vision des premières images car je ne m'attendais pas à un tel univers merveilleux (je parle de l'environnement de la planète Pandora), je pensais qu'il s'agissait de
science-fiction pure et dure, comme James Cameron l'avait fait avec Aliens (1986), Abyss (1989), Terminator (1984) et Terminator 2, le Jugement Dernier
(1991)... Mais le film emprunte en vérité beaucoup de l'imagerie, de ses thèmes et de son récit à la fantasy : montagnes volantes (ci-dessous), récit intiatique ("l'écuyer" bon à rien
devient un "chevalier"), princesse, prophéties et Elu.
Ces quatre derniers
points ne vous rappellent-ils pas la première trilogie Star Wars ? Mais le mélange assez cohérent de science-fiction et fantasy par George Lucas est ici comme brisé : le contraste entre
la science-fiction et la fantasy s'incarne par l'opposition respective entre le monde des hommes et celui des Na'vis. La science-fiction est un merveilleux qui repose sur le technologie, la
fantasy sur la nature.Tout le but du film consiste au transfert du premier vers le second. La connexion avec la nature doit être rétablie, sans technologie comme intermédiaire. Car si la machine
sert d'intermédiaire, cette connexion avec la nature est illusoire, puisque Jake Sully a besoin de la technologie humaine pour que son avatar Na'vi existe. Dès lors, le film de James
Cameron orchestre ce conflit entre science-fiction et fantasy non seulement par la guerre entre les humains et les Na'vis (voire la nature elle-même), mais par la tension entre le Jake Sully
humain et le Jakesully Na'vi, l'un dépendant de l'autre, la technologie permettant la création de ces deux êtres mais empêchant que le premier ne devienne le second. La science-fiction est plus
"dépressive" que la fantasy puisqu'aucun miracle ne peut exister hors de la technologie : la reconnexion de Jake Sully avec la nature est-elle donc illusoire?
Difficile de ne pas parler de la fin d'Avatar, donc prenez garde : le reste de l'article dévoilera l'intrigue du film ! C'est indispensable pour la
poursuite de mon analyse... Je vous conseille très fortement de ne lire ceci qu'après la vision du film, et je ne le répèterai pas ! Donc, comme je l'écrivais plus haut, le film a pour
but la reconnexion de l'homme et de la nature, autrement dit la fusion de Jake Sully humain en Jakesully Na'vi sans l'intermédiaire de la technologie. Comme vous avez vu le film (n'est-ce pas
?...) vous savez donc qu'au prix d'une lutte acharnée contre l'armée humaine pour la défense à la fois de la nature de Pandora et le caisson de transfert dans l'avatar, Jake Sully parviendra à
intégrer définitivement le corps de Jakesully Na'vi. L'arbre des âmes, la nature, permet la connexion autrefois permise par la technologie. Cette scène est magnifique, car il s'agit d'une mort et
d'une renaissance, mort de l'homme paralysé, impuissant sans technologie, et naissance dans celui surhumain Na'vi.
Personnellement, parce que je suis plutôt pessimiste, et de ce fait plus proche de la science-fiction, j'aurais préféré que Jake Sully parte avec les autres humains, et s'éveille sur Terre,
sachant très bien que c'est là, et non sur Pandora, qu'il doit se battre. Là est, malheureusement, son monde. Mais James Cameron a choisi le happy end et la fantasy, dans la mesure où le miracle
du transfert dans l'avatar s'accomplit désormais par la nature. Au merveilleux scientifique succède le merveilleux naturel, voire divin dans la mesure où Eywa personnalise la nature.
Le coup de génie de James Cameron, au niveau scénaristique, est d'avoir effectué un parallèle entre la connexion des peuples dits "primitifs" avec la nature avec celle à l'oeuvre entre les
ordinateurs et les serveurs, Internet. La nature nommée Eywa est une vaste toile (web) d'informations mémorisées où tous les êtres de Pandora peuvent se connecter, ce qui permet d'une part de
justifier "scientifiquement" les miracles accomplis (les animaux qui se battent contre les humains, le transfert final de Jake Sully dans son avatar) et de réactualiser le mythe poussiéreux du
bon sauvage vivant en communion avec la déesse nature, sa "mère". Est-il utile que je rappelle que l'urgence de la réflexion notre rapport à la nature a conduit à un retour de
cette conception de la nature comme d'une "mère" que nous devons respecter, chérir, et à laquelle nous devons obéir? A cette vision traditionnelle s'ajoute la notion plus actuelle de cyberespace,
de réseau d'informations, de transferts par le biais d'avatars. Le mythe de la communion avec la "mère nature" est ainsi brillamment réactualisée, puisant sans doute en partie son
inspiration dans Solaris, roman de Stanislas Lem dont il a produit l'adaptation de Steven Soderbergh (2002), dans lequel la planète-océan Solaris est un gigantesque cerveau qui puise
dans les souvenirs des astronautes. Solaris est la représentation ultime de cette idée de planète-réseau d'informations qui semble, pour les minuscules hommes qui en sont les jouets,
Dieu. Dans Avatar, la déesse Eywa est la nature elle-même de la planète Pandora, dont les Na'vis sont des créatures parmis d'autres, qui se connectent par la tresse de leurs
cheveux à certains animaux, tout comme les hommes du cyberpunk se connectent au cyberespace (comme on peut le voir dans Ghost in the Shell, puis Matrix...). Ainsi, mêlant
science-fiction et fantasy, James Cameron offre au spectateur un nouveau mythe dont il a plus que jamais besoin en ces jours tristes où les dirigeants des nations réunis semblent
incapables d'agir pour notre planète commune. En fait, il semblent qu'ils ne peuvent créer la communauté nécessaire à notre survie. "Communauté", "communion", voilà les mots-clefs de
cette nouvelle mythologie qui se développe sur des bases anciennes, sacralisant la seule entité qui réunie les hommes : la nature.
James Cameron a repris en ce sens des éléments de récits archétypaux : l'histoire de Pocahontas, princesse Indienne amoureuse d'un conquistador Anglais (voir le magnifique Nouveau Monde de
Terrence Malick, qui montre le rapport à la "mère nature" comme nul autre) ; le récit initiatique d'un homme "civilisé" vivant avec les "sauvages", comme dans le superbe Danse avec les loups
de Kevin Costner ; et la figure de l'Elu qui domine Star Wars, Le Seigneur des Anneaux, et qui est évidemment issu à la fois de la Bible et des récits de chevalerie (dans ce dernier cas, la
loyauté devient dans Avatar la loyauté envers la communauté de Pandora et la nature). De ce fait, comme je l'ai écrit plus haut, le film de James Cameron est un grand classique sans
surprise, mais qui a la puissance évocatrice des grands récits mythiques. Le cinéaste a d'ailleurs affirmé qu'il y aurait une ou plusieurs suites si le succès est au rendez-vous (avec 300 000
spectateurs le premier jour en France, c'est bien parti). C'est une mythologie de notre temps qui est en gestation, le mythe nécessaire à notre nouvelle décennie.
Evidemment, on peut se demander de la sincérité du message d'un film d'action, un blockbuster au budget si gigantesque qu'il aurait peut-être mieux fait d'être dépensé pour lutter pour
la préservation de l'environnement... Mais ce serait oublier deux points essentiels : tout d'abord, le cinéma est une industrie, comme toute autre industrie il n'est pas une
association caritative, donc les 500 millions de dollars d'Avatar auraient pu servir à autre chose, oui, mais cela aurait été d'autres films (sûrement moins bons et moins importants) ;
d'autre part il est nécessaire que de grands récits prennent en charge la sensibilisation du public, et ces récits doivent être suffisamment passionnants et impressionnants pour non toucher, mais
emporter les spectateurs les plus réticents. Car les bonnes intentions ne font pas tout, je suis le premier à le dire. Un film au message important n'est pas pour autant inattaquable, loin de là,
l'enfer cinématographiques étant pavé de films imbuvables aux bonnes intentions (lire ma critique d'Indigènes de Rachid
Bouchareb).
A une période aussi critique pour l'histoire de l'humanité, à une époque où des forages vont être creusés en Arctique pour en puiser du pétrole, à un moment où l'homme doit
résister à la tentation d'utiliser plus de la moitiée des énergies fossiles (gaz, pétrole et charbon) sous peine d'augmentation quasi fatale de la température de
4°C, Avatar est nécessaire (en plus d'être excellent). Le héros se rend compte (comme le spectateur je l'espère) qu'il ne peut rester sans rien faire, qu'il doit
prendre sa part de responsabilités dans ce massacre : rompre avec son modèle économique, social et philosophique, trahir le pragmatisme cynique qui légitime tout profit pour
enfin ouvrir les yeux. C'est la première et la dernière image d'Avatar : il s'éveille en humain prisonnier du cynisme, puis se réveille tel qu'il ne devrait jamais cesser d'être, humain
(paradoxalement). Si le mythe nous parle de l'origine, celui créé par James Cameron nous raconte un réveil futur : le nôtre. ![]()
En complément, je vous invite à lire mon dossier Les Nouveaux mythes du
cinéma de science-fiction (1968-2005), où j'évoque principalement 2001, l'odyssée de l'espace, Star Wars, la trilogie Matrix et Blade Runner.
Et sur ce, je vous souhaite un JOYEUX NOËL !
Quand à la police "Papyrus", je l'utilisais moi aussi beaucoup, mais je m'en suis lassé ! Et en gros et en vert, arghh!!!...
Bon, j'arrête là et te remercie encore pour ton commentaire et ton lien, Joyeux Noël !
Merci et Joyeux Noël, cher maître !
Merci à toi, pour la passion brûlante que tu mets à écrire tes articles. Et encore Joyeux Noël !
Bon, je ne reviendrais pas sur ce point quasi essentiel qui fait que j'ai trouvé Avatar magnifiquement merveilleux...tant par sa technologie efficace et je ne le répèterais jamais assez, c'est pour le moment la meilleur 3D que j'ai pu voir... que par le scénario que tu analyses très bien, avec un retour des thèmes classiques.
De mon côté je vais sans doute écrire une un article sur mon blog et remettant une fois de plus en avant le rapport entre jeu vidéo et cinéma, Avatar renvoyant à bon nombre de jeu, de par sa fonction même d'incarner un avatar, le joueur peut mourir dans le corps de son avatar mais ne pas en être affecté dans son corps humain, et pi bien sûr le rapport, encore plus extraordinaire que dans Matrix, de lier la conception informatique à la nature... d'autant que nous-même avec nos avatars avons pu nous lier avec le monde entier via Internet...
Bref je m'arrête là et je vais tenter de développer tout ça de mon côté.
Tiens, je remarque avec étonnement (et stupeur, que t'arrive-t-il?) que tu n'as pas évoqué de rapport entre Avatar et l'univers de Philip K. Dick !!!! Pourtant il y en a des choses à dire je suis sûr.... allez je te charrie et je te laisse, certainement que cette dernière remarque doit te faire bouillonner le cerveau....on va dire que c'est mon cadeau de Noël ^^
Encore Joyeux Noël et au fait, il te vont tes cadeaux, au moins?
non je n'ai pas encore eu le temps d'aller le voir (à cause de noel, et oui cette année j'ai aidé à préparer le repas puis je profite de ma famille)
j'irai le voir bientot !!
je lirai bien ta critique quand j'aurai vu le film !
Espérons que le monde entier comprendra le message de ce film
qui m'a tant fait pleuré. Nous sommes des êtres humains plongés
dans un profond sommeil. Qui arrivera à nous en faire sortir ?
Peut-être ce film. Espérons-le.
Je terminerai par cette belle phrase en langage Navi : "Eywa ngahu".
Emilie.
Bonne enquête !

(moi, j'aime beaucoup la fin, je n'aurais pas voulu de celle pessimiste, simplement parce que je ne m'en serais pas remise. J'adore cette image finale - que j'ai remise dans mon article - qui m'a fait battre le coeur très fort)
(aargh, et la chanson finale, une sorte d'ersatz de chanson de Céline Dion, elle tombait vraiment à plat)
(par contre, j'aime beaucoup la police Papyrus - c'était même l'ancienne écriture du titre de mon blog - alors elle ne m'a pas du tout dérangée)