Lawrence d'Arabie, un gros livre d'images?
Les critiques négatives permettent parfois de mieux cerner la problématique d’une oeuvre. À la sortie
Lawrence d’Arabie de David Lean en France, en 1963, le critique de cinéma
Pierre Marcabu en écrivit le parfait exemple :
C’est un gros livre d’images, un peu trop épais, mais que l’on feuillette sans déplaisir. Cela va faire une carrière glorieuse. Somme toute, justifiée, dès l’instant que
l’on se contente des conventions édifiantes de l’héroïsme rassurant. Toute la question est de savoir si l’héroïsme est rassurant ? (Pierre Marcabu,
Arts, 20 mars 1963. Cité
par Christophe Leclerc in
Lawrence d’Arabie, Écrire l’Histoire au cinéma, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 127.)
Le critique n’a vu dans ce film qu’un « gros livre d’images », c’est-à-dire un ensemble de tableaux grandioses, terme souvent utilisé pour qualifier les films de David Lean (entre
autres
Le Pont de la rivière Kwaï, 1957 et
Docteur Jivago, 1965). En effet, en racontant d’après son roman autobiographique
Les Sept Piliers de la Sagesse le
combat de Thomas Edward Lawrence aux côtés des Bédouins en Arabie contre l’armée Ottomane (entre octobre 1916 et octobre 1918)
Lawrence d’Arabie a laissé dans la mémoire de ses
spectateurs un florilège d’images magnifiques portées par la musique de Maurice Jarre. Celles-ci occultent la dimension critique de l'œuvre et l’ambiguïté du portrait de Lawrence
« d’Arabie ». Le critique a néanmoins mis à jour le cœur de l’œuvre de David Lean par cette phrase :
« Toute la question est de savoir si l’héroïsme est
rassurant ». Il s’agit là en effet de la problématique du film, qui ne cesse de questionner l’image héroïque et mythique de Lawrence d’Arabie (incarné par Peter O’Toole).
Une scène-clé : l'arrivée au Canal de Suez
Nous allons étudier la séquence de l’arrivée du personnage-titre et de son jeune serviteur Farraj (Michel Ray) au Canal de Suez. D’une durée d’environ deux minutes trente secondes, cet
extrait est situé approximativement à la moitié des trois heures et trente-huit minutes de la projection (dans la version complète restaurée de 1989). Lawrence vient de réussir l’exploit de
prendre Akaba aux Turcs, traversant le désert du Nefoud, arrachant un homme de celui-ci pour finalement reprendre sa vie un peu plus tard. Traversant le désert du Sinaï pour rejoindre le Canal de
Suez, et enfin Le Caire où il doit annoncer au général Allenby la nouvelle de leur réussite, son second serviteur et ami, Daoud, meurt englouti dans des sables mouvants. Lorsque, dans la séquence
suivante Lawrence se retrouve face au Canal de Suez, il est recouvert de poussière, spectre du jeune idéaliste qu’il était : l’héroïsme n’est plus du tout rassurant...
Tout d’abord nous allons voir que cette séquence témoigne de ce que Paul Valéry nommait
« le bruit d’un sablier, d’un passage », ici le passage vers la reconnaissance par Lawrence
de sa propre mortalité et de la dualité qui le déchirent. Celle-ci sera développée dans un second temps à travers la tension entre assimilation et dissimilation, orient et occident, qui reflète
la dualité au sein de l’âme de Lawrence, et du film lui-même par sa structure double et duelle.
Sommaire cette analyse sonore :
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